Les massacres d'août 1955 dans le Constantinois, dits également massacres de Philippeville et d'El Halia ou insurrection du dans le Nord-Constantinois, sont des tueries perpétrées par les indépendantistes du Front de libération nationale (FLN) puis, en représailles, par l'armée française et des civils pieds-noirs armés, qui ont touché toute la région du Constantinois.
Selon l'historien Benjamin Stora « 171 Européens civils ont été tués, et près de ».
Ces massacres étaient perpétrés d'un côté contre les populations civiles d'origine européenne et musulmanes loyalistes, ainsi que contre des notables musulmans modérés signataires d'un appel condamnant « toute violence d’où qu’elle vienne ». De l'autre côté, les tueries commises contre la population musulmane étaient aveugles et ne faisaient aucune distinction La séquence incriminée montre un gendarme en train d’abattre, de sang froid et sans sommation, un civil algérien qui s’éloigne sur une route, avant de recharger son arme. : des modérés furent ainsi victimes de la répression. L'indignation suscitée par ces massacres de civils a attiré l'attention de l'opinion internationale sur le combat algérien pour l'indépendance. C'était justement l'un des buts poursuivis par le FLN, qui voulait par ailleurs semer la peur dans les rangs de l'ennemi, des colons et de leurs auxiliaires musulmansMohammed Harbi et Gilbert Meynier, Le FLN, documents et histoire : 1954-1962 ..
Contexte
Les massacres s'inscrivent dans le contexte du début de la guerre d'Algérie, commencée l'année précédente et dans celui de l'Algérie française. Ils ont éclaté à l'initiative de Youcef Zighoud, responsable du Nord-Constantinois du FLN dans le but de relancer un mouvement qui s'essouffle et de contrecarrer les avances faites par Jacques Soustelle, délégué général du gouvernement français en Algérie. Il s'agissait, selon le témoignage de Lakhdar Bentobal, ancien adjoint de Youcef Zighoud, recueilli par Yves Courrière, de prévenir le découragement du peuple en creusant un infranchissable fossé de sang entre les Algériens et les Français par des massacres aveuglesGuy Pervillé, article cité, se référant à Yves Courrière, Les fils de la Toussaint, Fayard, 1998, ..
Déroulement alt=Une victime d'El Halia mutilée.|vignette|Une victime d'El Halia mutilée. Le , dans la zone Collo-Philippeville-Constantine-Guelma, plusieurs milliers d'hommes armés d'armes blanches encadrés par des moudjahidin équipés d'armes à feu se lancent à l’assaut d’une quarantaine de villes et villages et assassinent à coup de haches et de pioches les Français et les musulmans supposés complices.
À la mine de pyrite d'El Halia (ou Hel Halia), située à à l'est de Philippeville (maintenant Skikda), (hommes, femmes et enfants) dont 70 des 130 Européens et environ sont massacrés, parfois torturésPierre Miquel, La Guerre d'Algérie, Fayard, 1995, page 204.René Rostagny, La Grande Honte, Vicente Gonzalés, 1967, page 45.. Dans le reste du Constantinois, une trentaine de personnes et plusieurs personnalités sont assassinées.
L'assaut est néanmoins stoppé par les forces de l'ordre en quelques heures. Les assaillants laissent sur le terrain 134 morts et la police procède à plus de . Quatorze membres des forces de l'ordre sont tués, 8 civils européens sont tués et 11 blessés.
À Constantine, huit commandos d'une dizaine d'hommes s'attaquent à des musulmans alliés des Français. Le neveu de Ferhat Abbas et un avocat élu de l’assemblée algérienne sont exécutés.
Quelques centaines de soldats de l’ALN s’attaquent également, sans grand succès, à des gendarmeries et des postes de police.
Averti de longue date de l'imminence d'un passage à l'action par le FLN mais s'étant abstenu d'agir, le responsable des renseignements, Paul Aussaresses, alors capitaine, aurait délibérément laissé faire en dehors de la ville mais non au centre-ville de Philippeville, où des accrochages ont lieu entre des insurgés infiltrés et des CRS, ne faisant qu'un ou cinq morts selon les sourcesPierre Pélissier, La bataille d'Alger, Perrin, 1995..
Des localités comme Guelma et Mila ne se soulèvent que plusieurs jours après.
Répression vignette|240px|La répression s'organise à la suite des massacres du Constantinois (). La réponse des autorités françaises est comparable à celle de 1945 lors du massacre de Sétif, Guelma et KherrataBernard Droz et Évelyne Lever, Histoire de la guerre d'Algérie, 1954-1962, . et une application concrète du principe de responsabilité collective. Selon Bernard Droz, de même qu’en 1945, des milices de colons sont formées à la suite de l’ordre du préfet de Philippeville, par Benquet-Crevaux, qui a tenu plusieurs discours incitant au meurtre et à la vengeanceBernard Droz et Evelyne Lever, Histoire de la guerre d'Algérie, 1954-1962, .. Au contraire, Sylvie Thénault indique qu'il n'y a pas eu de levée de milicesSylvie Thénault, Août 1955, massacres dans le Constantinois, 2005 ., et Guy Pervillé évoque Guy Pervillé, La guerre d'Algérie, , 2007 .. À partir du , une totale liberté d’action pour réprimer et un ordre de conduire les opérations avec rigueur sont donnés à l’armée par le général Lorillot, commandant militaire de l’ensemble de l’Algérie« Le 20 août 1955 c’est quoi au juste, partie 3 », Le Matin..
Par exemple, après les funérailles des victimes, le maire de Philippeville, Benquet-Crevaux, organise une levée d'urgence pour la constitution de milices armées, et des unités spéciales, formées principalement de parachutistes et de légionnaires, investissent le centre-ville. L'armée bombarde tous les douars des environs, plus particulièrement le hameau du Béni Malek. Des milices et des militaires désorientés par la tournure des événements et surtout par la violence des miliciens du maire abattent à vue tout individu suspect pendant huit journées consécutives. Quelques jours plus tard, le croiseur Montcalm arrive au port de la ville et commence à pilonner les hameaux situés le long de la bande côtière entre Philippeville et Collo.
Des milliers de prisonniers formés d'hommes âgés de sont capturés et emmenés au stade municipal de la ville, qui est transformé en véritable camp pour interrogatoirePierre Miquel, la Guerre d’Algérie, Paris, Fayard, 1993, p. 295.. Malgré les efforts de Dupuch, préfet de Constantine, pour leur éviter une mort certaine, ces prisonniers sont massacrés à la mitrailleuse et enterrés dans une fosse communeMahfoud Kaddache, « Les tournants de la guerre de libération au niveau des masses populaires », la Guerre d’Algérie et les Algériens • 1954-1962, ..
Selon un soldat français présent : Kaddache Mahfoud, Et l’Algérie se libéra, 1954-1962, op. cit., page 40.
Le militant anticolonialiste Daniel Guérin estime le nombre des victimes algériennes dans la ville de Skikda à .
Des villages entiers comme El Harrouch ou Oued Zenati sont désertés par leurs habitants masculins. Dans la hameau de Zafzaf, les Algériens qui sont rencontrés dans les rues ou les cafés par les militaires français sont tuésMahfoud Kaddache, « Les tournants de la guerre de libération au niveau des masses populaires », la Guerre d’Algérie et les Algériens • 1954-1962, p. 65., les hameaux brûlés et le bétail massacré. Un rapport militaire mentionnait le chiffre de 750 morts pour le seul secteur d’El HarrouchMeynier Gilbert, Histoire intérieure du FLN, 1954-1962, op. cit., page 281..
À El-Khroub, un des officiers français raconte : Charle Robert Ageron, « L’insurrection du 20 août 1955 dans le Constantinois — De la résistance armée à la guerre du peuple », la Guerre d’Algérie et les Algériens • 1954-1962, p. 39..
Un rapport officiel des autorités françaises de l’époque avance Algériens victimes de la répression, mais le FLN recense et disparus. Un ancien du FLN, M’hamed Yousfi« Historiographie de la Guerre d'Algérie », Annuaire de l’Afrique du Nord, 1985., va jusqu'à estimer le nombre de victimes à près de M’hamed Yousfi, Les otages de la liberté : Quelques aspects des dessous de la guerre d’Algérie, Alger, éditions Mimouni, 1990, p. 101., autant de chiffres qui ne sont pas repris dans les recherches récentes.
Procès
En , un procès s'ouvre à Philippeville sous la présidence du conseiller Garaud de la cour d'assises de Douai. Le tribunal militaire doit juger accusés qui sont des mineurs de la région. Après quelques jours, la défense, entre autres tenue par Gisèle Halimi et Léo Matarasso, fait savoir que la confrontation n'a pas eu lieu entre victimes et accusés, qui se déroule plus tard et permet de reconnaître certains Algériens. De plus, le , le médecin légiste avoue qu'il a pu se tromper dans la rédaction de son compte-rendu. Le Figaro rapporte ainsi . Finalement, peines de mort dont par contumace, neuf peines de travaux forcés dont sept à perpétuité, et dix-neuf peines d’emprisonnement sont prononcées en mars. Lors du second procès, le commissaire du gouvernement explique que .
Après le changement de régime en France en 1958, les condamnés à mort sont graciés par Charles de Gaulle, et leurs peines sont commuées en peines de travaux forcés.
Conséquences Bilan humain vignette|Le bulldozer utilisé pour enterrer les victimes algériennes à Skikda, dans l'est de l'Algérie. Les sources divergent quant au nombre des victimes. Ainsi, Claire Mauss-Copeaux affirme que lors des affrontements sont tués et , dont , massacrés« L’insurrection du Constantinois, 20 août 1955, par Claire Mauss-Copeaux », LDH de Toulon, 5 avril 2007. Voir aussi Claire Mauss-Copeaux, Algérie, 20 août 1955 – Insurrection, répression, massacres, Paris, Payot, 2011.. Elle avance en 2011 que si l'on se fie aux estimations officieuses de militaires français, ont été tués entre le 20 et le . Estimation qui ne tient compte toutefois que des hommes tués au cours des affrontements et des ratissages. Selon l'historienne : Florence Beaugé, « Algérie, 20 août 1955. Insurrection, répression, massacres, de Claire Mauss-Copeaux : répression démesurée, Le Monde, 25 février 2011.. Dans un compte-rendu détaillé du livre de Claire Mauss-Copeaux Algérie, . Insurrection, répression, massacres, Guy Pervillé reproche à celle-ci de s'être faite l'« avocate d’une cause, en sélectionnant parmi les faits ceux qui allaient dans le sens de ce qu’elle voulait démontrer »A propos d’un livre de Claire Mauss-Copeaux (2012), Guy Pervillé, guy.perville.free.fr, 6 mai 2012..
Dans un livre paru en 2012, Roger Vétillard, historien non professionnel, estime que le total des morts atteint , une cinquantaine dans les forces de l’ordre et au moins , et que les victimes du côté des insurgés sont entre .
Conséquences politiques Jacques Soustelle, délégué général du gouvernement français en Algérie, se rend à El Halia. Plus tard, il écrit. :
Les cadavres jonchaient encore les rues. Des terroristes arrêtés, hébétés, demeuraient accroupis sous la garde des soldats…. Alignés sur les lits, dans des appartements dévastés, les morts, égorgés et mutilés (dont une fillette de quatre jours) offraient le spectacle de leurs plaies affreuses. Le sang avait giclé partout, maculant ces humbles intérieurs, les photos pendues aux murs, les meubles provinciaux, toutes les pauvres richesses de ces colons sans fortune. À l'hôpital de Constantine des femmes, des garçonnets, des fillettes de quelques années gémissaient dans leur fièvre et leur cauchemars, des doigts sectionnés, la gorge à moitié tranchée. Et la gaieté claire du soleil d'août planant avec indifférence sur toutes ces horreurs les rendait encore plus cruelles.
Sur le plan politique, il en conclut qu'il n'est pas possible de discuter avec l'ALN, qualifiée de . Le gouvernement d'Edgar Faure riposte en décidant le rappel du contingent libéré ainsi que le rappel du premier contingent de 1954. La répression par l'armée française fait plusieurs milliers de victimesSylvie Thénault, Histoire de la guerre d’indépendance algérienne, Flammarion, avril 2005, pages 47-52 ..