Nusch Éluard est une Officier d'état civil, « Passeport », 1930, cité in Chantal Vieuille, Nusch. Portrait d’une muse du surréalisme, , Arte Littera, Paris, 2010 . et égérie franco-allemande, née Maria Benz le à MulhouseAlbum Éluard (1968), p. 117. dans une Alsace faisant alors partie de l'Empire allemand et morte française le à Paris Acte de décès (avec date et lieu de naissance) à Paris , , vue 20/31.Album Éluard (1968), .. Femme sans tabou et égérie du surréalisme célébrée par les œuvres de Man Ray, Picasso, Miró, Valentine Hugo, Dora Maar, elle participe après la rupture du pacte germano-soviétique en 1941 à la Résistance communiste malgré une santé très altérée et deviendra, selon une légende soutenue par les proches témoinsSabine Boucheron, « Discours des origines et traces discursives : histoire d'une rature légendaire. À propos du poème Liberté de Paul Éluard. », in Langage et société, , , septembre 2001, ., le personnage nommé Liberté dans le poème du même nom.
Biographie Enfant de la balle (1906-1921) Marie Benz naît à Mulhouse, alors chef lieu du district de Haute-Alsace du Reichsland d'Alsace-Lorraine au sein de l'Empire allemand, d'Auguste BenzVieuille (2010), ., propriétaire d'un chapiteau sous lequel il se produit dans les villages du Sundgau et même au-delà de la frontière suisse, et de Marie Joséphine JuchertVieuille (2010), .. Elle ne se départira jamais d'un fort accentVieuille (2010), . typique du . Dès la naissance de Nusch, sa famille déménage à Mühlacker puis à Hanovre. Elle a deux petits frères ainsi qu'une sœur, morte à un an, en 1916, peu après leur mère. Durant la Grande Guerre, son père, qui la surnomme affectueusement Nusch (Nouche), c'est-à-dire « noix », sans doute au sens où l'on se casse les dents sur elle, ., la retire de l'école pour la former à l'acrobatie et lui enseigner les jeux de scènes. Elle présente les numéros de clown, de trapèze, de magie. Elle a dix ans quand son père met au point pour elle un numéro de chaînes. Exposée dans un justaucorps couleur chair, elle devient la principale attraction et la première source de revenu du petit théâtre familial.
La famille déménage ensuite à Strasbourg et son père, Augustus Benz, devient français par décret du Vieuille (2010), .. En 1922, Maria Benz se produit au Restaurant Drei Könige dans un spectacle de danse donné le jour de seizième anniversaire. L'annonce de ce spectacle est, à ce jour, un des rares documents connu sur sa jeunesse. En septembre de la même année, Maria Benz déménage pour Paris.
La jeunesse de Nusch (1922-1930) En 1929, Nusch rencontra l'architecte et artiste Max Bill à Zurich, possiblement au café Odéon. Comme Max Bill le raconte dans ses lettres à son père, elle travaille pour lui et promeut ses œuvres, d'abord en France et ensuite à Zurich. Max Bill aurait été très amoureux de Nusch et tous deux auraient emménagé rapidement dans sa maison à la Stadelhoferstrasse 27. Grâce à ses compétences de traductrice français/allemand, elle présentait aux clients et potentiels collaborateurs les projets de l'agence publicitaire de Max Bill. Le , la police cantonale communiqua à Nusch son avis d'expulsion : elle n'avait pas de permis de travail et le concubinage était illégal. Pour éviter cette expulsion, le couple cosigne un courrier annonçant leur mariage imminent et demandant un recours. Ce mariage n'aura jamais lieu car le père de Max Bill refusa catégoriquement ce mariage avec celle qu'il décrit comme une "femme douteuse" dans une lettre du . Nusch doit partir en hâte vers Strasbourg avant de rejoindre Paris.
La rencontre avec Paul Éluard (1930) Les années folles sont passées mais Nusch aurait trouvé un rôle régulier d'hypnotiseuse dans un spectacle du théâtre du Grand-Guignol d'épouvante érotique d'André de Lorde. Les faits sont incertains car les archives du Grand Guignol sont vides au sujet de ce passage supposé de Maria Benz. Selon la biographie écrite par Chantal Vieuille, elle y aurait fait également un numéro de catalepsie à la mode Charcot et remporté un certain succès en médium faisant parler les mortsVieuille (2010), .. Les acteurs ne sont pas rémunérés par le théâtre mais, comme des artistes de rue, directement par le public, ou par les rencontres qui suivent le spectacle. Pour payer sa petite chambre d'hôtel, près de la gare Saint-Lazare, il lui serait arrivé de dérober un costume et des accessoires de scène pour pratiquer le travail du sexe, la cartomancie et la chiromancie.
Le , Nusch déambule à hauteur des Galeries Lafayette quand elle est abordée par René Char et Paul ÉluardAlicia Dujovna Ortiz, Dora Maar, prisonnière du regard., Éditions Grasset, 2003., qui, sous prétexte de découvrir une nouvelle NadjaVieuille (2010), ., ont l'habitude de fréquenter des prostituées ensemble et de flirter avec leur homosexualité en partageant les femmesLaurent Greilsamer, L'Éclair au front, la vie de René Char., Éditions Fayard, 2004 .. Ils la rattrapent quand elle cherche refuge dans le métro. C'est jour de relâche, non payé et donc sans repas. Elle dévore les croissants que les deux jeunes hommes lui offrent dans le caféRobert Valette, Éluard: livre d'identité., , Éditions Tchou, Paris, 1967. situé à l'angle de la chaussée d'Antin et du boulevard Haussmann. Au moment de monter dans le taxi, René Char se défausse galammentVieuille (2010), ..
Dans les jours suivants, Paul Éluard laisse la Alicia Dujovna Ortiz, Dora Maar, prisonnière du regard, , Éditions Grasset, 2003. aux yeux gris bleu et au teint frais s'installer dans le petit appartement de Montmartre abandonné par son épouse Gala, au premier étage du 7 rue Becquerel. L'« actrice » a vingt-quatre ans, l'auteur de L'Art d'être malheureux, fils d'un petit promoteur immobilier bientôt ruiné par la Grande Dépression, dix de plus. Il domine son mètre soixante neufVieuille (2010), . d'une tête. Elle prend soin de l'intérieur du poète, membre du Parti communiste français, qui a confié la garde de sa fille, Cécile, à sa mèreVieuille (2010), ..
À la mi-août, à l'invitation de Gala, il l'emmène avec René Char la rejoindre auprès de Salvador Dalí à Cadaqués. C'est à la fin de cette quinzaine de vacances que Gala demande le divorce. Paul Éluard déménage avant de partir aussitôt à Avignon retrouver le soleil et René Char pendant que Nusch retourne dans sa famille à Mulhouse. Ce n'est qu'après plusieurs semaines de séparation consentie qu'Éluard, ne se voyant pas supporter seul sa fatigue et les difficultés financièresPaul Éluard, Lettres à Gala, éditions Gallimard, 1986, ., se décide à aller chercher la remplaçante en Alsace. Nusch est aussitôt présentée aux camarades de sa cellule locale, Louis Aragon, Elsa Triolet et André BretonStefano Bianchetti, « Louis Aragon, Elsa Triolet, André Breton, Paul Éluard et Nusch », 1930, argentique.. Le portrait populaire dressé par les surréalistes revient régulièrement sur les numéros de "double vue" pratiqués durant la première soirée passée par Nusch en compagne d'Eluard et d'André Breton chez ce dernier en 1930. La vie commune avec Paul Éluard commence dans le studio du 42, rue Fontaine, un petit atelier loué sous celui de Breton.
La période surréaliste (1931-1938) En entrant dans le cercle surréaliste, Nusch Éluard participe par exemple à la réalisation de cadavres exquis au crayon de couleur sur papier, avec Paul Éluard, Valentine Hugo, et André Breton..
Par ailleurs, Nusch Éluard devient un modèle inspirant pour le groupe surréaliste, notamment de Man Ray, pour lequel elle sera le célèbre sujet d'une série de photos de nus, solarisées par Man Ray. À partir de ces photographies, Paul Éluard a écrit des poèmes d'amour publiés dans un ouvrage au titre ambigu, FacilePaul Éluard, Facile, Guy Lévis Mano, Paris, octobre 1935.. Outre Man Ray, Nusch Éluard est également le modèle d'une série de portraits et de photomontages surréalistes de Dora Maar, notamment Les années vous guettent (1936).
vignette|Nusch Éluard, Photomontages, vers 1937.
Souvent réduite au statut de « muse » ou d'« égérie » surréaliste, il a fallu attendre les découvertes faites dans les années 1970 par l’expert américain du surréalisme Timothy Baumelle pour s’apercevoir que Nusch Éluard avait élaboré une série de collages, faussement attribués à Paul ÉluardChantal Vieuille, , in Le Livre à la carte, 13 octobre 2011. mais signés « Nusch ». C'est de manière fortuite que la jeune femme réalisa ces œuvres. En proie à une période d'insomnies vers 1935-1936, elle consulta un psychiatre qui lui suggéra de recourir à l'écritureNotice Nusch et Paul Éluard https://www.pba-auctions.com/lot/107761/13143725?npp=50&offset=50&. À la suite de cela, elle a entrepris de découper des photographies dans des magazines pour en faire des collages, utilisant des cartes postales comme support. L'un de ces collages, intitulé « Bois des îles », a été publié dans la série de 21 cartes postales d'artistes en noir et blanc (La carte surréaliste) éditée par Georges Hugnet en 1937, aux côtés des créations de Marcel Duchamp, Max Ernst, Paul Éluard, Meret Oppenheim, Salvador Dalí ou encore Jacqueline Lamba-Breton..
Parmi les collages recensés, on en trouve un dans une collection privée de LondresTimothy Baumelle, « The Collages of Nush », in Chantal Vieuille, Nusch, portrait d’une muse du surréalisme, , Arte Littera, Paris, 2010 .. Cinq ont été publiés en 1978. Le fonds Éluard du Musée de Saint-Denis en conserve aussi quelques-uns.
Le mouvement surréaliste a beaucoup occulté le rôle des femmes. À ses débuts, il est exclusivement composé d’hommes, les femmes n’y sont présentes qu’en tant que muses ou amantesRosemont, Penelope, Surrealist women : an international anthology, Austin : University of Texas Press, 1998; https://awarewomenartists.com/decouvrir/les-artistes-femmes-surrealistes/. À l'image d'Adrienne Fidelin, Jacqueline Lamba, Dora Maar, Nusch Éluard est souvent réduite au rang de "compagne de" et a été effacée de la scène artistique.
Sexualité et union libre
Nusch Éluard est également restée dans l'histoire en tant que femme particulièrement libre dans sa sexualité et son couple.
Le , après presque quatre années de vie commune, Maria Benz épouse Eugène Grindel, alias Éluard, avec André Breton et René Char comme témoins de mariage et la mention "sans profession" sur son acte de mariage. Paul Éluard envisage toujours de finir ses jours auprès de Gala DalíVieuille (2010), . et préfère l'union libre mais veut mettre à l'abri, en cas de décès, celle dont il se sent responsablePaul Éluard, Lettres à Gala, Éditions Gallimard, 1986, .. Dans la même mairie du Album Éluard (1968), . avait eu lieu une semaine plus tôt le mariage de Jacqueline Lamba et d'André Breton, qui au contraire d'Éluard exige de lui et de ses disciples un engagement total envers l'aimée. Nusch Éluard sera dès lors une figure permanente de l'œuvre de son mari.
Après avoir rencontré Paul Éluard en 1933, Pablo Picasso devient un intime du couple Éluard et de leurs amis. Il les reçoit fréquemment rue des Grands-Augustins et passe avec eux des vacances très libres à Mougins en compagnie des couples Lee Miller - Roland Penrose et Man Ray - Adrienne FidelinRoland Penrose, Picasso, coll. « Champs », éditions Flammarion , 1958, p. 372.. Picasso peint alors de très nombreux portraits de Nusch Éluard, en 1936, 1937 et 1938. Picasso et Nusch Éluard auraientFrançoise Gilot, Carlton Lake, Vivre avec Picasso, éditions Calmann-Lévy, 1965. entretenu une liaison à cette époque avec l'assentiment de Paul ÉluardPicasso et le portrait sous la direction de William Rubin, éditions Réunion des musées nationaux et Flammarion, Paris, 1996 , .Le Siècle de Picasso I - 1881-1937, par Pierre Cabanne, éditions Denoël, 1975, ..
Guerre et mort (1939-1946) vignette|alt=Photo noir et blanc d'un groupe de cinq personnes, avec l'Arc de triomphe en arrière-plan|Nusch Éluard, à droite avec Paul, le jour de la Libération de Paris.