« Corpet-Louvet » est le nom d'une société connue en particulier pour sa production de locomotives à vapeur. Les amateurs de l'histoire des chemins de fer, notamment du réseau secondaire à voie étroite, connaissent bien cette entreprise familiale qui en fait a pris successivement la forme de plusieurs entités juridiques, jalonnant pendant près d'une centaine d'années son activité de constructeur ferroviaire. Cette période débute dans la deuxième moitié du et se poursuit pendant toute la première moitié du , la fin de la production ferroviaire se situant en 1952.
L'image ci-contre, en-tête du papier à lettres des établissements Lucien Corpet en 1876, souligne la diversité de la production des constructeurs ferroviaires, qu'ils soient constructeur mécanicien comme Anjubault ou ingénieur mécanicien comme Lucien Corpet. En 1876, la production des établissements L. Corpet comprend : la construction de machines à vapeur, spécialité de locomotives ; Matériel pour Entrepreneurs de Chemins de fer ; des locomotives routières Brevetées SGDG Locomobiles & Machines-outils ; des Marteaux Pilons atmosphériques Brevetés SGDG ; et de la grosse chaudronnerie Fer & Cuivre.
« Corpet-Louvet » constructeur de locomotives Corpet-Louvet n'est sans doute pas l'un des grands constructeursJean-Pierre Poussou,2000 (voir biblio), note 83 page 231 : Notons aussi la fondation en 1853 (…) des ateliers Corpet et Louvet (…) de la Courneuve. Cette maison nous a aimablement communiqué un registre qui donne sa production de locomotives depuis 1855. Mais nous ne l'avons pas ajoutée à celle des grands constructeurs, car cette firme se spécialisa rapidement dans les petites machines (moins de ) pour lignes à voie étroite… de locomotives français, comme ont pu l'être : Schneider et Cie ; la Société de construction des Batignolles ; J. F. Cail et Cie, la Compagnie de Fives-Lille ; André Koechlin & Cie et la Société de Graffenstaden. Il n'a pas non plus révolutionné l'histoire des chemins de fer par des inventions permettant une avancée technologique, dans les domaines très convoités de la puissance et de la vitesse, chasse gardée des Britanniques et des Américains. Corpet-Louvet est en effet un constructeur ferroviaire à dimension familiale, qui cependant a su trouver des marchés et satisfaire ses clients avec des machines simples, bien construites et robustes. Ses locomotives sont sorties des ateliers pendant une centaine d'années, à cheval sur deux siècles, la deuxième moitié du et la première du . C'est aussi une histoire humaine et industrielle vécue par plus de trois générations d'ouvriers, ingénieurs et entrepreneurs, prolongée par des générations de mécaniciens amateurs.
Les petites locomotives Corpet-Louvet sont régulièrement citées comme emblématiques des chemins de fer secondaires. La raison de l'intérêt, toujours actuel, pour la production passée de l'entreprise est sans doute à rechercher du côté de la courte mais intense épopée du réseau économique. L'histoire des tramways ruraux (souvent rebaptisés : petit train, tortillard, tacots, ou nombreux autres noms) est inséparable de celle des villages, bourgs et petites villes du paysage rural. Cette épopée, toujours présente dans les mémoires, est sans cesse réactivée par des générations de passionnés, capables de donner énergie et temps pour préserver et réhabiliter le matériel ferroviaire : voie, wagons et locomotives, dans l'attente de l'intense moment partagé lorsque le convoi s'ébranle de nouveau.
Histoire
Origine : 1855-1867 Anjubault Paris
Auguste Anjubault (1820-1868Cimetière du Père-Lachaise : « Anjubault (Auguste), constructeur-mécanicien, né en 1820 à Ternay (Loir-et-Cher), décédé en 1868. (…) Sur les faces latérales du tombeau sont gravées au trait deux locomobiles. ( div.) » (site Maillet)) est âgé de 35 ans, lorsqu'il crée en 1855« (…) M. Anjubault, constructeur qui commence… »(voir biblio : Armengaud 1858), une société de construction mécanique et machines à vapeur, qu'il installe au 4 de la rue Keller à Paris. Ce projet est certainement bien préparé puisqu'il expose la même année une locomotive à l'exposition universelle qui a opportunément lieu à Paris.
Cette locomotive, une des deux premières de la jeune entreprise, est particulière puisqu'elle est le fruit de la rencontre de ce jeune entrepreneur avec deux ingénieurs Jean-Claude-Républicain Arnoux et Jean-Jacques Meyer. Cette aventure pleine des promesses du système Arnoux et des débuts de la future ligne de Sceaux est sans lendemains du fait de l'abandon de ce système.
Auguste Anjubault oriente ensuite sa production vers des machines de chantier très demandées durant cette période de création du réseau de voies ferrées et de compagnies de chemins de fer. Quelques années plus tard il embauche le jeune ingénieur Lucien Corpet pour diriger l'entreprise, et décède peu de temps après à 50 ans.
1868-1889 : L. Corpet Paris vignette|Les ateliers et la maison d'habitation, dans les années 1870. Charles Joseph Lucien CorpetCharles Joseph Lucien Corpet naît à Paris le , ses parents sont Alexandre Parfait Alphonse Corpet () et Marguerite Éléonore Deschamps (). L'acte de naissance est une reconstitution qui se trouvait en 1963 aux Archives de la Seine, 30, boulevard Henri-IV, l'original ayant été brûlé pendant la Commune (Paris 1871). (1846-1889)., est né à Paris au 367 de la rue Saint-Denis, domicile de ses parents. Son père, Alphonse Corpet, est marchand de laines, cotons et soies. En 1864 il entre à l'école centrale des arts et manufacture de ParisL'école centrale des arts et manufacture de Paris est devenue l'École centrale Paris ou Centrale Paris : fondée sous le nom d’École centrale des Arts et Manufactures en 1829, l'école a pour vocation de former des ingénieurs généralistes pour l’industrie. En 1857, elle est cédée à l'État français et devient école publique., et en sort diplômé ingénieurÀ partir de 1862 l'école centrale des Arts et Manufactures de Paris délivre le titre d’« ingénieur des arts et manufactures » (source Centrale Paris)., promotion 1867. Après un passage au Polytechnicum de Zurich, il est engagé par Anjubault pour en prendre la direction. Après le décès de son patron, il rachète l'entreprise Anjubault et les ateliers de la rue Keller, et ouvre un nouveau registre de production de locomotives, sur lequel il recopie de sa main la productionAnne Corpet, article Rail Passion, indique qu'il recopie les n° de 150 machines. Cela contredit légèrement la liste de Sébastien Jarne qui indique 121 machines Anjubault. Au vu des dates 150 doit être plus proche de la vérité à quelques exemplaires près. de la maison Anjubault. La rue Keller, dans le quartier de la Roquette, près de la place de la Bastille, n'est pas d'un accès facile, du fait de sa largeur et de son encombrement, notamment par les charrettes des charbonniers. Dès 1870 il transfèreLes archives, de la Seine et de l'usine Corpet-Louvet, indiquent que des documents ont été signés jusqu'en 1871 dans les bureaux du 4 de la rue Keller. Il est probable que des machines soient encore sorties de la rue Keller durant cette période transitoire., la production puis les bureaux, dans une usine plus vaste qu'il a fait construire sur un terrain jouxtant la maison bourgeoise, récemment construite, où il est domiciliéL'ensemble usine, maison, et jardin correspond aux immeubles actuels (construits en 1965 et 1970) 103-113 et 115-117 de l'avenue Philippe-Auguste., avenue Philippe-Auguste. Cette nouvelle usine borde les larges trottoirs de l'avenue, proche de son croisement avec la rue de Charonne, la Chaudronnerie étant située de l'autre côté de la voie qui mène du Cimetière du Père-Lachaise, tout proche, à la place de la Nation. L'entête du papier à lettres de la nouvelle entreprise indique : « Anciennement Maison Anjubault L. Corpet, Ingénieur mécanicien. Successeur. 117 avenue Philippe-Auguste ». Il se marie le avec Céline Doublet fille de Gustave Doublet, armateur au Havre et beau-frère de Jean-François CailJ.F. Cail est décédé en mai 1871, un an avant le mariage de Lucien Corpet avec Céline qui est sa nièce et sa filleule. Cette période transitoire entre Anjubault et Corpet demanderait à être approfondie, car sur le carnet des livraisons on trouve six locomotives pour J.-F. Cail & Cie en 1867. Cela représente-t-il un coup de pouce du grand constructeur au jeune prétendant ?. Cette union sera courte car Lucien a lorsque le Céline meurt en mettant au monde leur fille Marguerite. Quelques années après, écoutant les conseils de sa fille, il épouse le Fanny Doublet, la jeune sœur de Céline. De cette union vont naître trois enfants : Lucien, Jean et Yvonnes. Il n'en profitera pas pendant de longues années puisqu'il décède brutalement le à l'âge de .
Après cet épisode familial, revenons à l'entreprise. De cette période de vingt ans entre le décès d'Auguste Anjubault et celui de Lucien Corpet, il nous manque la vision d'ensemble des événements et n'avons que le fil rouge que constitue le répertoire des locomotives. Cependant quelques éléments non reliés mais intéressants apparaissent dans des ouvrages de l'époque et ont été repris dans des articles de la presse ferroviaire du . Lucien Corpet poursuit l'orientation donnée par Anjubault en produisant des petites 020T de chantiers, on note cependant une évolution vers des machines plus importantes de type 030T, le tout étant plutôt de conception simple et robuste, en opposition avec le foisonnement de machines lourdes, puissantes et rapides caractérisant la production qui définit les grands constructeurs. Néanmoins cette relative stabilité dans le créneau des machines « modestes », est entrecoupée de livraisons plus originales révélant l'esprit d'innovation et de recherche qui devait animer Lucien Corpet Ingénieur des Arts et Manufactures.
1889-1912 Veuve Corpet & L. Louvet Paris À la mort de son mari, Fanny Corpet, associée avec son gendre Lucien Louvet, ingénieur des chemins de fer, prend la direction de l'entreprise. À l'exposition universelle de 1900 à Paris, l'entreprise qui porte le nomSite Cnum Cnam, France. Ministère du commerce, de l'industrie, des postes et des télégraphes, Exposition universelle internationale de 1900 à Paris. Rapports du jury international, Groupe VI. - Génie civil. - Moyens de transport. Deuxième partie. Classes 32 (Tome I), Paris : Imprimerie nationale, 1902 . 70 lire en ligne (consulté le 28 mai 2010). de « Veuve Corpet et L. Louvet », expose la locomotive 818 construite pour les chemins de fer économiques du Sud-Est (54). Le rapport du jury lui consacre un paragraphe intitulé « Locomotive-Tender, 3/3, à simple expansion, 54, des chemins de fer économiques du Sud-Est », avec un schéma de la machine (fig. 74 de l'ouvrage), et une mention sur la bonne qualité de la constructionSite Cnum Cnam, France. Ministère du commerce, de l'industrie, des postes et des télégraphes, Exposition universelle internationale de 1900 à Paris. Rapports du jury international, Groupe VI. - Génie civil. - Moyens de transport. Deuxième partie. Classes 32 (Tome I), Paris : Imprimerie nationale, 1902, 420-421 lire en ligne (consulté le 28 mai 2010)..
1912-1952 Corpet-Louvet & Cie La Courneuve thumb|upright=1.5|L'usine de La Courneuve. En 1912 la société, trop à l'étroit, quitte ses ateliers du 115, avenue Philippe-Auguste pour un espace plus vaste, en lien avec le réseau. Siège et usine étaient situés 6 rue Gambetta à La Courneuve, le long de la ligne Paris - Soissons. Les nouveaux ateliers permettent la production de machines plus importantes et de locomotives à voie normale. La production est diversifiée avec la construction de locomotives diesel, la construction mécanique et de la chaudronnerie. La dernière locomotive est livrée en 1952.