Végèce () est un écrivain romain de la fin du et de la première moitié du de l’ère chrétienne, auteur de trois œuvres dont le succès ne s'est jamais démenti tout au long du Moyen Âge et de l'époque moderne : l’une portant sur l'armée et la tactique militaire romaine, intitulée (ou ), les deux autres portant sur la médecine vétérinaire, (ou plus simplement ) et le soin des bovidés (Cura Boum).

Ni militaire ni médecin lui-même, Végèce est d'abord un compilateur brillant, rassemblant les travaux de deux auteurs majeurs Columelle et Pelagonius et de deux auteurs mineurs plus tardifs, Chiron et Apsyrte. Il s'est attaché à rassembler les meilleures données, les présente selon un plan cohérent et les expose dans un latin simple et direct.

Biographie

Origines On ne sait rien de sa vie, sinon les indices présents dans son œuvre et quelques précisions apportées par des copistes postérieurs selon qui il aurait été et , titres conférés aux hauts fonctionnaires de l'entourage immédiat de l'empereur romain dans l'Antiquité tardive.

Son nomen « Flavius » en est une confirmation, cet ancien gentilice étant devenu un titre honorifique depuis l'époque de Constantin.

Quant au premier de ses deux surnoms (cognomen) « Vegetius », il est répandu dans l'Ouest de l'empire et plus particulièrement en Hispanie Heikki Solin, Repertorium nominum gentilium et cognominum latinorum, Hildesheim-Zurich-New York, Olms-Weidmann, 1988, p.199. Végèce aurait donc pu être originaire des provinces ibériques, comme l'empereur Théodose I, natif de Cauca, mais l'argument n'a qu'une valeur statistique et n'est soutenu par aucune source de première main évoquant cette possibilité.

Parcours personnel et politique left|thumb|180px|Un scaphandrier de l'ouvrage de Végèce, édition de 1511

Haut fonctionnaire impérial Les informations sur le parcours personnel de Végèce sont relativement indirectes. Un manuscrit lombard du Bibliothèque Vaticane, , 909. le désigne comme étant comes sacrum, peut-être une altération de comes sac(ra)rum (largitionum), c'est-à-dire le « comte des largesses sacrées », sorte de ministre des Finances dans le gouvernement impérial d'OccidentRoland Delmaire, Largesses sacrées et res priuata, MEFR, 121, 1989.. C'est tout à fait possible car il se montre sensible à l'aspect pécuniaire des sujets qu'il traite dans ses oeuvres, remarquant par exemple quil est plus économique d'enseigner les armes aux siens que d'enrôler des étrangers à prix d'argentDe re militari I,28 ou encore : Faut-il rougir d'une science qui nous épargne des pertes ? Les soins apportés aux esclaves malades ne passent pas pour une chose incongrue et pourtant, ceux-ci coûtent souvent moins cher que les chevaux et les muletsMulomedicina, I, prologue.

Une étude récente a révélé que Végèce avait peut-être gravi les échelons des agentes in rebus (chargés de mission) : il aurait d'ailleurs aidé à rédiger la législation impériale relative au cursus publicus tardifRosenbaum, S; "Who was Vegetius?" publié le Academia.edu 2015. Il a sûrement beaucoup voyagé et parcouru l'Empire romain tardif, du moins dans ses confins occidentaux, dans le cadre d'expéditions militaires et de voyages auprès de l'Empereur : il fait montre d'une connaissance encyclopédique de l'organisation des armées et de la formation des troupes, il connaît très bien les machines de guerre et même l'argot des soldats dont il relate quelques passages dans son traité. Il confesse dans son œuvre vétérinaire adorer les chevaux et peut discuter des mérites et défauts respectifs de toutes les races équines de son temps.

Un auteur pragmatique et passionné par son sujet Il était probablement chrétien comme tout l'entourage impérial, sa carrière de haut fonctionnaire renforce cette hypothèse puisque Végèce vit à une époque où les tenants des anciennes religions étaient persécutés voire écartés des cercles du pouvoir. Son cognomen « Renatus » - René - est interprété dans l'onomastique paléochrétienne comme une référence au baptême.thumb|300px|Mulomedicina (1250-1375 ca., Bibliothèque Laurentienne, pluteo 45.19)Sa foi n'était probablement guère militante, plus préoccupé par l'urgence de la défense de l'Empire contre les invasions du siècle que par les questions de théologie et de foi, contrairement à son contemporain Augustin d'Hippone. Conscient que la Mulomedicina s'adresse à un large public allant du riche propriétaire terrien au simple bouvier en passant par le valet d'écurie, il veille à ménager toutes les sensibilités dans un monde en transformation : Prologue du livre IV. Rien de pareil dans le De re militari, destiné aux hautes sphères du pouvoir où les adeptes des anciens cultes ne sont plus tolérés. On n'y trouve que des références purement chrétiennes. Les soldats prêtent serment ; plus loin : est proposé comme mot de passe ; enfin, dans le livre V, chapitre 5, Végèce mentionne la période pascale comme particulièrement favorable à la coupe du bois.

Le personnage ne manquait probablement pas d'humour. Dans le prologue du livre III du Digesta artis mulomedicinæ, voulant défendre la cause des bœufs, il dénature un vers du poète Aratus et lui fait dire, en substance, que la déesse Justice a quitté la Terre par écœurement devant l'assassinat des animaux alors qu'elle n'avait pas bronché au spectacle des homicides.

Le De re militari comporte plusieurs textes adressés à l'Empereur, à savoir une dédicace générale au livre I et deux épîtres en forme de conclusion des livres I et III, mais qui ne donnent pas son nom. Les candidats les plus sérieux sont (378-395), Valentinien II (375-392), Honorius (395-423) et Valentinien III (425-455), mais étant donné la légèreté des indices, de multiples scénarios sont plausibles et aux arguments de chaque thèse peuvent toujours être opposés des contre-arguments tout aussi pertinents. Des experts reconnus, comme Dankfrid Schenk Dankfrid Schenk, Flavius Vegetius Renatus, die quellen der Epitoma rei militaris, Klio, 1930 et S. Mazzarino Santo Mazzarino, Trattato di storia romana, Rome, 1957 suggèrent une écriture à la fin du et donc pour Théodose ou Valentinien II. D'autres penchent pour une rédaction plus tardive, soit Valentinien III, comme Otto Seeck Otto Seeck, Die zeit des Vegetius, Hermès XI (876)p.61-83 et Edward Gibbon Edward Gibbon, Decline and fall of the Roman Empire, éd. J.B. Bury, III, 1887 ou encore W. Goffart W. Goffart, The date and purpose of Vegetius "de re militari", traditio 33, 1987. Et le fait est qu'au début de son règne, Valentinien III a effectivement tenté d'introduire des réformes dans l'organisation militaire, toutes sans lendemain Eric Birley, The dating of Vegetius and the historia Augusta, Bonner historia Augusta colloqium 1982-83 (1985) p.57-67. Les travaux les plus récents permettent d'assurer que l'ouvrage est connu en 439 et cité en 450, faisant plutôt pencher pour une datation tardive et non précoce.

La question reste donc largement ouverte et pour longtemps, et suspendue à la découverte de nouvelles informations contextuelles et personnelles dans de nouveaux exemplaires de la tradition manuscrite ayant transmis Végèce. Au cours du seul , on a retrouvé neuf copies anciennes de la MulomedicinaYvonne Poulle-Drieux, Bul.Sec.Hist.Med.Sci.Vet, 2008, 9, p.110.

Œuvres

Si son auteur reste une ombre, le De re militari a connu une notoriété immédiate et éclatante. Il se présente comme un manuel pratique d'environ 120 pages réparties en cinq livres traitant respectivement de : – l'enrôlement et l'entraînement des recrues ; – l'ordonnance générale de la légion et la discipline des troupes ; – manœuvres tactiques et batailles ; – l'attaque et la défense des places fortes ; – la guerre navale. Certaines éditions découpent le De re militari en quatre livres en considérant la partie maritime, assez brève, comme une simple annexe.

Il ne s'agit nullement d'une description de l'armée romaine tardive mais d'une proposition précise et circonstanciée, adressée à l'Empereur, sur les mesures à prendre pour sauver l'empire du naufrage. Végèce y prône le retour aux usages ayant cours dans les légions de la grande époque. Sur ce plan, c'est un échec car il n'y est pas donné suite. Toutefois, l'auteur a eu le mérite d'avoir rassemblé et amalgamé dans un traité complet tout ce qu'il a pu trouver dans les écrits antérieurs : Caton l'Ancien, Celse, Frontin, Paternus et d'autres, les règlements militaires d'Auguste, Trajan et Hadrien. À travers eux, il a redécouvert tout ce qui avait été oublié des traditions ; à travers lui, la Renaissance renoue avec une pensée militaire cohérenteEmile Wanty, L'Art de la guerre, Marabout, Verviers, 1967.

Le livre III, consacré aux opérations et plus fourni que les autres, comprend en son chapitre 25 une série de 30 maximes qui ont, plus que le reste, frappé les esprits. Quelques exemples :À la guerre, savoir saisir les occasions est une qualité plus utile que le courage.Celui qui juge sainement de ses forces et de celles de l'ennemi est rarement battu.Qui laisse ses troupes se disperser à la poursuite de l'ennemi vaincu cherche à perdre la victoire qu'il a gagnée.Il y a plus de science à réduire l'ennemi par la faim que par le fer.

Mais cette énumération, souvent exploitée par la postérité, est réductrice. Haut fonctionnaire rompu à la synthèse de ses dossiers, Végèce ne manque jamais d'émailler son texte de formules générales justifiant les mesures précises qu'il préconise. À titre d'exemple, quand il aborde dans le détail la question de la formation intensive des recrues, il s'en explique ainsi : le savoir militaire alimente l'audace du soldat : nul n'appréhende d'exécuter ce qu'il connaît à fondI, chap.1. Même tirée de son contexte, cette phrase conserve tout son sens et prend, dès lors, la valeur d'une règle.

Curieusement, la célèbre maxime « Si vis pacem, para bellum » (« si tu veux la paix, prépare la guerre ») n'est pas réellement de Végèce, du moins dans ces termes précis. Celui-ci écrit, dans le prologue du livre III, sur la nécessité d'entraîner les troupes aux manœuvres collectives en préalable à toute guerre et conclut : "... c'est en période de paix qu'on se prépare à la guerre', qui aspire à la victoire s'applique à former ses soldats, qui recherche le succès combat selon les règles et non au hasard". La première proposition fut paraphrasée par un commentateur en une maxime percutante qu'il laissa au crédit de Végèce. Le succès de la formule fut tel qu'elle devint un dicton populaire.

Végèce n'a jamais été oublié. À Constantinople, les cinq livres de l’ figurent en bonne place dans la littérature militaire byzantine, aux côtés, par exemple, du de l'empereur Maurice (582 - 602). Même le Moyen Âge occidental l'a conservé. L'ouvrage sera traduit en français à plusieurs reprises, notamment par Jean de Meung, Jean de Vignay et, en 1488, par Antoine Vérard. En Allemagne, le traité est encore cité par Konrad Kyeser.

Il conserve son aura dans le bouillonnement d'idées de la Renaissance, entre autres chez Machiavel. Malgré l'introduction des armes à feu, les conditions tactiques n'ont pas vraiment changé et les principes initiés par Végèce demeurent valables. Il n'y a donc rien d'étonnant si les grands chefs européens, de Guillaume le Taciturne à Frédéric II de Prusse (Frédéric le Grand), en ont fait leur livre de chevet. Le maréchal Maurice de Saxe (1696-1750) s'en inspire pour composer ses Rêveries sur l'art de la guerre.

Les (en abrégé ) sont un manuel pratique en quatre livres exposant les soins à donner aux bêtes de somme, chevaux et bœufs. Ce recueil figure dans toutes les bonnes bibliothèques du Moyen Âge (on le signale, dès le , à l'abbaye de Saint-GallYvonne Poulle-Drieux, Savoir soigner les chevaux dans l'Occident latin, de la fin de l'Antiquité à la Renaissance, Schedae, 2009, publication 19, fasc. 2, 143-152.).