Hérophile de Chalcédoine (en grec ancien, Ἡρόφιλος ὁ Χαλκηδόνιος) né vers 335 av. J.-C. et mort vers 280 av. J.-C., est un médecin grec né à Chalcédoine en Asie Mineure (actuellement Kadiköy en Turquie). Avec Érasistrate, il fut parmi les premiers médecins à s'intéresser au corps en bonne santé et à essayer de comprendre le fonctionnement normal du corps, contrairement à la tradition hippocratique qui était entièrement axée sur le problème de la maladie. Cette nouvelle dimension épistémique de la médecine se fit par l'étude de l'anatomie, obtenue par la dissection du corps animal et humain.
Hérophile s'installa à Alexandrie qui était devenu un centre de recherche scientifique majeur de la civilisation hellénistique. Là, bénéficiant de l'ouverture d'esprit et du goût de l'innovation caractéristique de cette cité, il put librement pratiquer des autopsies et distinguer les veines des artères, les nerfs sensitifs des nerfs moteurs, analyser la nature du pouls et élucider la structure de nombreux autres organes.
On lui attribue neuf traités d'anatomie mais aucun n'a survécu à l'incendie de la Bibliothèque d'Alexandrie. Ses travaux ont été cités notamment par Rufus d'Éphèse, Soranos, Celse et Galien.
Durant l'Antiquité gréco-romaine, l'histoire de l'anatomie, commencée timidement avec Hippocrate, poursuivie plus amplement avec Aristote, connut avec Hérophile et l'école d'Alexandrie d'importantes innovations grâce aux recours à la dissection des corps humains. Cette période féconde se termine par la contribution majeure de Galien, « le dernier des grands médecins créateurs de l'Antiquité » (D. Gourevitch) dont les nombreux écrits jouiront d'une immense autorité durant le Moyen Âge.
L'édifice intellectuel imposant laissé par les Grecs se figea ensuite en un canon magistral qui réglementa strictement la pensée médicale pendant plus d'un millénaire. Il fallut l'audace d'anatomistes de la Renaissance, comme Vésale, qui à l'image d'Hérophile, sur la base d'une intense activité d'observation de corps humains disséqués, osa remettre en cause les grands maîtres à penser de l'Antiquité et poursuivre la marche en avant des découvertes. La résistance de l'orthodoxie aristotélico-galénique fut farouche et les efforts de plusieurs générations d'anatomistes furent nécessaires pour venir à bout de l'aveuglement des défenseurs de l'orthodoxie.
La médecine européenne abandonna la théorie des humeurs pour l'anatomie aux , puis se transforma en anatomoclinique aux . L'anatomie, jusque-là simple théorie des structures, ou théorie tissulaire, devint une science clinique véritable avec Xavier Bichat et René Laennec.
Biographie
Hérophile est né à Chalcédoine, une cité grecque située à l'entrée orientale du Bosphore, face à Byzance (actuellement en Turquie), au . Ses dates de naissance et de mort ne sont toutefois pas connues avec certitude mais seulement inférées à partir des indices suivants : – le fait que Praxagoras est le maître d'Hérophile ; – la tradition doxographique, qui veut qu'Hérophile appartienne à la génération qui suit Praxagoras ; – la réputation d'Hérophile comme médecin alexandrin ; – la mention d'Érasistrate, Phylotimus et Diodore Cronos comme ses contemporains. Sur ces bases, Hérophile serait né vers 330-320 av. J.-C. et mort vers 260-250 av. J.-C. (von Staden, 2007).
On ne sait pas non plus avec certitude où Hérophile a reçu sa formation médicale, mais on sait qu'il a eu pour maître Praxagoras de l'île de Cos, lieu célèbre pour son école hippocratique. Il a donc dû étudier auprès de son maître dans l'île de Cos, à moins que ce ne soit à Alexandrie.
Hérophile se fixa par la suite à Alexandrie où il pratiqua la médecine dans la première moitié du Il put y bénéficier de bonnes conditions matérielles, pour se livrer à la recherche, avec ses disciples. Il régnait à Alexandrie un élan généralisé en faveur de la recherche.
Hérophile écrivit des ouvrages sur l'anatomie, sur le pouls, la thérapeutique, le régime, et l'obstétrique. Il est possible qu'il soit aussi l'auteur d'un commentaire critique au Pronostic hippocratique. Ses œuvres ont été perdues, mais beaucoup ont été citées par Galien au deuxième siècle de notre ère.
À Alexandrie, il a pratiqué la dissection, souvent en public, afin de pouvoir expliquer ce qu'il faisait aux spectateurs. Les dissections de cadavres humains étaient interdites à l'époque dans la plupart des villes, à l'exception d'Alexandrie. L'encyclopédiste latin de la médecine, Aulus Cornelius Celsus, (dit Celse), dans De Medicina et un des premiers théologiens de l’église, Tertullien, ont rapporté qu'il avait pratiqué la vivisection sur « des criminels qu'ils firent sortir de leur prison et qu'ils avaient obtenus des rois » (Celse).
Hérophile a invité Érasistrate à devenir son élève. Ensemble, ils ont fondé à Alexandrie une école de médecine, l'école hérophiléenne, qui attirait des étudiants venus de tout le monde antique.
Après la mort d’Hérophile, les recherches anatomiques ont cessé progressivement jusqu'à ce que Mondino de' Liuzzi recommence à disséquer les cadavres humains, près de 1600 ans plus tard.
Cadre historique Alexandrie, capitale scientifique
À la suite de la mort d'Alexandre le Grand en 323 , la dislocation de l'Empire qui s'ensuivit s'accompagna de profondes secousses économiques et culturelles. Si Athènes restait la capitale philosophique du monde grec, le centre de l'activité scientifique se déplaça en Égypte. Un général d'Alexandre, Ptolémée Sôter, devenu roi, attira à Alexandrie poètes, écrivains, philosophes et savants et réussit à faire de cette nouvelle ville un centre majeur de la civilisation hellénistique. Ainsi, vinrent l'illustre géomètre Euclide et Hérophile, le plus grand médecin de l'époque, qui y vécut du temps des deux premiers souverains de la dynastie des Lagides, Ptolémée Sôter (305-283 ) et Ptolémée Philadelphe (283-246 ).
Ptolémée jeta les fondements de deux institutions majeures de la vie culturelle : le Mouseîon (Musée) et la Bibliothèque. Le Musée comprenait un péripatos (une promenade), un amphithéâtre et une grande salle pour les banquets. Les médecins y disposaient de salles de dissection et les astronomes d'observatoires astronomiques. Les pensionnaires du Musée percevaient une indemnité publique qui leur permettait de consacrer tout leur temps à l'étude et la recherche. Leur activité était plus scientifique et philologique que philosophique.
Dans ce lieu privilégié, Hérophile va créer la première véritable école de médecine. Jusque-là, les « écoles » de Cos ou de Cnide, n'étaient que des regroupements de type familial de quelques disciples, guidés par un maître. Ces cercles informels n'avaient rien à voir avec l'institution soutenue par l'État, que furent le Musée avec sa Bibliothèque, sous la protection des Ptolémées. Désormais, à Alexandrie, il y avait une médecine savante, produite par des maîtres prestigieux travaillant dans des institutions de recherche, et une médecine courante et populaire, pratiquée par une foule de praticiens obscurs.
Dans cette nouvelle ville grecque fondée à l'ouest du delta du Nil, Hérophile bénéficiera du climat exceptionnel de refondation intellectuelle qui y régnait et de la levée du puissant tabou touchant les cadavres humains. Il pourra pratiquer au grand jour la dissection systématique des corps humains et jeter les bases d'une anatomie plus exacte. L'école d'Hérophile s'y établira et y prospéra pendant plusieurs siècles.
Les prédécesseurs d'Hérophile Au avant notre ère, Hérophile succède à deux géants de la pensée scientifique de la Grèce antique, Hippocrate (460-370 ) et Aristote (384-322 ). Hippocrate
Dans la tradition hippocratique, le corps était perçu comme une « boîte noire », dans laquelle se déroulaient des processus physiopathologiques que les médecins essayaient de modéliser en se fondant uniquement sur la connaissance des matériaux qui y entraient (air inspiré, nourriture et boissons) et qui en sortaient (excréments, urines, sueur, sang s'écoulant des plaies, sécrétions nasales, vomissures). Dans le traité De la nature de l'homme du Corpus hippocratique, de l'observation minutieuse de l'aspect des diverses excrétions produites en diverses circonstances, les médecins infèrent l'existence de quatre humeurs (sang, bile jaune, bile noire et phlegme) circulant dans le corps. Les flux entrelacés de ces substances concrètes permettent d'expliquer par des causes naturelles chaque maladie, résultant d'un excès ou d'une insuffisance d'une d'entre elles. Il existe des conduits internes dans lesquels circulent sans distinction le sang, les fluides divers de l'organisme et l'air. Dans ce cadre épistémologique très restreint, s'est toutefois développée une pratique clinique relativement riche, fruit d'une observation attentive des malades et de connaissances thérapeutiques relativement efficaces en pharmacologie, chirurgie et diététique.
En ouvrant la « boîte noire » du corps pour en dévoiler le contenu, Hérophile va réviser la physiologie hippocratique des humeurs par des observations fondées sur des organes solides. L'examen de l'intérieur des corps va faire faire un bond en avant au savoir anatomophysiologique et va déplacer le périmètre du champ épistémique de la médecine.
Aristote Mais entre Hérophile et Hippocrate, se place cet immense événement intellectuel que fut l’œuvre d'Aristote qui déplaça aussi les cadres conceptuels de l'étude du corps humain. Avec Aristote, la nature possédait désormais une théorie générale des processus naturels (Physique), une doctrine des éléments (air, eau, terre, feu) et des qualités (chaud/froid, solide/fluide) en tant que composants primaires des corps inorganiques et organiques. La connaissance scientifique de la nature était désormais l'apanage incontestable du philosophe physicos. Le médecin se voyait réduit au rôle secondaire du praticien compétent dans une technè spécifique centrée sur la maladie.
thumb|left|upright=0.80| Platon (à gauche) pointe le doigt vers le ciel, symbole de sa croyance dans les Idées. Aristote (à droite) pointe la paume de sa main vers le sol, symbole de sa croyance dans l'observation empirique, (détail d'une fresque de Raphaël.) L'apport d'Aristote ne se situera pas seulement sur le plan épistémologique mais concernera aussi la connaissance anatomique du corps. Aristote a vu pratiquer des dissections animales et en a lui-même pratiqué quelques-unes mais il n'enfreignit jamais le tabou d'ouvrir le corps humain. De l'observation de l'intérieur de la boîte noire (de l'animal mort), il tira un édifice imposant d'anatomophysiologie comparée qui allait devenir indispensable pour toute la médecine à venir. L'incontestable supériorité de ce savoir aristotélicien demandera une grande audace à ceux qui oseront défier le maître.