Guernica est une peinture de l'artiste espagnol Pablo Picasso, une de ses œuvres les plus célèbres et un des tableaux les plus connus au mondeRevue d'esthétique, , Presses universitaires de France, 1995, . Spencer C. Tucker, Battles that Changed History: An Encyclopedia of World Conflict, ABC-CLIO, 2010, . Lois Fichner-Rathus, Foundations of Art and Design, Cengage Learning, 2011, ..

Picasso réalise cette huile sur toile de style cubiste entre le et le , à Paris, en réponse à une commande du gouvernement républicain de Francisco Largo Caballero pour le pavillon espagnol de l'Exposition universelle de Paris de 1937.

Cette toile monumentale est une dénonciation engagée du bombardement de Guernica, qui venait de se produire le , lors de la guerre d'Espagne, ordonné par les nationalistes espagnols et exécuté par des troupes allemandes nazies et italiennes fascistes. Le tableau de Picasso, qui fut exposé dans de nombreux pays entre 1937 et 1939, a joué un rôle important dans l'intense émotion suscitée par ce bombardement et par la guerre d'Espagne ; véritable manifeste politique, il a acquis rapidement une grande renommée et une portée politique internationale, devenant un symbole de la dénonciation de la violence franquiste et fasciste, puis de l'horreur de la guerre en général.

Conservée pendant toute la dictature franquiste aux États-Unis, à la demande de Picasso, cette œuvre a été transférée en 1981 en Espagne, où elle est conservée depuis 1992 au musée Reina Sofía à Madrid.

Création Le gouvernement espagnol républicain de Francisco Largo Caballero envoya en le directeur général des Beaux-Arts, Josep Renau, demander à Picasso — alors à Paris — de réaliser une peinture murale pour le pavillon espagnol de l'Exposition Internationale de Paris de 1937, ..

Après avoir hésité, ., Picasso finit par accepter et décide, à la suite du bombardement de Guernica (), d'exprimer toute l'horreur et la colère que cet évènement avait suscitées en lui ; ainsi, la commande de la République espagnole lui offre l'occasion d'exposer une dénonciation des totalitarismes fascistes qui étaient intervenus militairement dans ce bombardement, juste à côté des pavillons monumentaux de leurs pays respectifs.

Avant d'exécuter la version finale, il a réalisé, entre le et le , préliminaires qu'il a conservées, datées et numérotées, pages 224 et 227., et qui sont maintenant exposées au musée Reina Sofía. Cette période de travail préparatoire a été subdivisée en trois phases par Robert W. Weisberg, page . : les études des deux premiers jours ( et ) concernent la composition de l'œuvre et le personnage central du cheval ; celles des six jours de la semaine suivante (du 8 au ) sont principalement consacrées à l'élaboration d'autres personnages et, dans une moindre mesure, à la composition ; enfin, celles des deux dernières semaines (du au ) sont centrées sur de nouveaux personnages périphériques. Le fait que Picasso ait commencé par étudier principalement la composition et le personnage central prouve qu'il a organisé ce travail préparatoire de manière logique et systématique.

vignette|Plaque commémorative situant l'atelier du 7, rue des Grands-Augustins, où Picasso réalisa Guernica. La réalisation commença vers le et se termina début , page 224., à Paris, dans son atelier du 7, rue des Grands-Augustins Lydia Gasman, War and the Cosmos in Picasso's Texts, 1936-1940, iUniverse, 2007.. Pour la première fois, Picasso peignit en présence d'un observateur« Le mystère Picasso », Secrets d'histoire, France 2, diffusé le 9 avril 2013 à 20 h 45 (replay). Extrait de 1 h 01 min 50 s à 1 h 02 min 00 s : , en l'occurrence sa maîtresse Dora Maar, qui prit des photos de Picasso au travail et surtout des différentes étapes de la réalisationJérôme Serri, « Quand Dora Maar photographiait Guernica », L'Express, mai 2006.Thomas Ganzevoort, The Light Bulb Is the Sun: The Metamorphosis of “Guernica”. Reproduction et analyse des photographies des différents états de la toile.. Picasso utilisait ces photos en noir et blanc des états antérieurs de sa toile pour modifier la peinture« Le mystère Picasso », Secrets d'histoire, France 2, diffusé le 9 avril 2013 à 20 h 45 (replay). Anne Baldassari, biographe de Picasso et présidente du musée national Picasso de Paris, y dit, de 1 h 02 min 10 s à 1 h 02 min 14 s : , et notamment la balance des blancs et des noirs, . De ce fait, selon Anne Baldassari, biographe de Picasso et présidente du musée Picasso de Paris, Guernica peut être en partie considérée comme une œuvre à quatre mains« Le mystère Picasso », Secrets d'histoire, France 2, diffusé le 9 avril 2013 à 20 h 45 (replay). Anne Baldassari, biographe de Picasso et présidente du musée national Picasso de Paris, y dit, de 1 h 02 min 14 s à 1 h 02 min 18 s : .

La peinture Caractéristiques techniques Guernica est une peinture d'une taille monumentale, première page. ().

C'est une peinture d'histoire, exécutée principalement en noir et blanc, avec un camaïeu de nuances de gris (grisaille)Helmut Göbel, « Le gris chez Pablo Picasso, Alberto Giacometti et Gerhard Richter », dans Couleur de la morale, morale de la couleur, Presses Universitaires de Franche-Comté, 2010, : , mais aussi avec des zones de gris bleuté, de bistre et de jaune pâle doré : nombreuses reproductions avec des plans rapprochés..

Selon le musée Reina Sofía, où le tableau est actuellement conservé, il a été réalisé avec de la peinture à l'huile, mais plusieurs historiens de l'art précisent au contraire que Picasso a utilisé de la peinture industrielle mate, une laque, de marque Ripolin (cité par ). Marc Montijano Cañellas, Guernica de Pablo Picasso, Homines.com, 2004., dont il s'était déclaré totalement satisfait, alors que ce n'était pas un type de peinture utilisé habituellement pour la peinture d'art, mais pour la peinture en bâtiment, et que Jaume Vidal, employé de l'entreprise Castellucho, qui a fourni à Picasso la peinture ainsi que la toile de lin et le châssis, lui avait conseillé d'utiliser une peinture de meilleure qualité car celle-ci allait se craqueler sur le lin, ce qui s'est effectivement produit dès la fin de l'Exposition internationale. Selon ces sources, il aurait recherché une peinture qui ne brille pas, peut-être pour s'approcher de l'aspect des maisons détruites.

Guernica est une peinture de style cubiste et expressionniste Valeriano Bozal, Historia del arte en España, AKAL, 1995, . qui utilise notamment le clair-obscur.

On raconte qu’au moment de peindre Guernica, Picasso aurait expérimenté une technique qui mêlait du noir de fumée directement recueilli sur des mèches de bougie aux pigments traditionnels. L’idée lui serait venue en observant les dépôts de suie laissés sur les murs de son atelier de la rue des Grands-Augustins à Paris. Ce mélange avait deux effets recherchés :

Un noir mat profond qui absorbait littéralement la lumière, créant un contraste saisissant avec les blancs plus brillants de la toile. Une fragilité volontaire du support, car la suie pure s’accrochait mal à l’huile. Picasso expliquait à ses proches que ce caractère instable correspondait à l’instabilité du monde de 1937 et au caractère éphémère de la paix.

Selon certains témoignages de l’époque (jamais confirmés officiellement), cette utilisation de suie aurait obligé les restaurateurs du musée Reina Sofía à mettre au point des techniques de consolidation inédites, car certaines zones du tableau « s’effritaient » plus vite que prévu.

Composition et analyse La composition apparaît comme assez brouillée, car les tracés et les formes se superposent. Les corps sont déformés à l'extrême. Il n'y a aucun vide sur la toile, tout l'espace est occupé. Les éléments en morceaux montrent le chaos de la scène et les destructions causées par le bombardement. Le tableau est organisé comme un triptyque (forme classique du retable chrétien) dont les principales lignes de force forment latéralement des verticales et un triangle central, l'ensemble s'étageant sur une trame pyramidale. La base du triangle est une ligne cohérente formée de masses blanches bien équilibrées. Ainsi Picasso marie les libertés du cubisme (corps déformés par des angles de vue différents) avec la composition (pyramide et triptyque) de la peinture classique. Le tableau n'est pas réaliste car il ne représente aucune bombe.

À gauche, un soldat allongé, démembré (tête décapitée, bras droit coupé), avec une épée (ou un poignard) à la lame brisée dans la main droite, symbolise la mort. C'est le seul personnage masculin de la toile, les hommes étaient en effet partis combattre aux côtés des Républicains. Au centre se dresse une fleur, symbole de la vie renaissant de la mort. Une femme dans l'embrasure de la porte fixe de son regard la lampe à pétrole qui symbolise l'espoir dans la « nuit » du bombardement.

La figure centrale du tableau est un cheval hypostasié (ou une jument, selon les versions et les interprétations) qui hennit, horrifié (sa langue pointue comme un couteau exprimant la douleur), et dont le corps est transpercé par une lance au niveau du flanc (ou du dos ?). L'animal est recouvert de traits verticaux, comme des pointillés formant des lignes horizontales, ce qui évoque les caractères des articles de presse relatant le bombardement.

À gauche, une femme porte son enfant mort, bras et tête ballants, et hurle de douleur. La tête rebroussée en arrière, la bouche s'ouvrant comme pour adresser une plainte au Ciel et laissant passer une langue pointue comme un poignard, les yeux en forme de larmes, sont autant de symboles évoquant son désespoir. Derrière elle se dresse un taureau impassible, symbole de l'Espagne, de la force et aussi de la cruauté. C'est le seul à regarder le spectateur en face, comme s'il le prenait à partie. En haut à gauche, est figuré une ampoule-soleil (abat-jour ? Soleil ? Œil divin ou œil du peintre ? Métaphore du bombardement ?)Une ampoule électrique se traduit en espagnol par « » et bombe par « ». Cf... Cette ampoule entourée d'éclats piquants pourrait aussi représenter le feu venu du ciel (bombes incendiaires).

Les hennissements du cheval (symbolisant les hurlements du peuple) se projettent pour se métamorphoser en une table sur laquelle pousse son ultime cri la colombe aux ailes brisées qui se perd dans l'obscurité du fond noir. Seule une trace de lumière dure éclaire l'oiseau, évoquant un rasoir qui lui tranche le cou. Ainsi, cette colombe blessée est une allégorie de la paix assassinée. Elle est à peine visible, ce qui signifie que la paix s'efface face à la guerre.

À droite du tableau, un groupe de trois femmes désarticulées pleurent ou hurlent : une femme qui boîte (aux seins « boulonnés », symbolisant peut-être son enfant mort), dont le corps est déformé, disproportionné, et qui semble s'enfuir ; une femme « fantôme » (aux seins s'entrechoquant, pressés, avec des bouts en pointes de couteau) à une fenêtre tendant avec son bras étiré une lampe à huile vers le centre du tableau ; une femme tombant dans les flammes de sa maison incendiée, les bras levés vers le ciel et ses yeux en forme de larmesSa bouche est édentée, symbolisant une personne désarmée. Les bras vers le ciel et les flammes rappellent le bombardement de bombes incendiaires. Cf . En arrière-plan, des formes géométriques évoquent des immeubles incendiés, les flammes étant représentées par des triangles clairs.

Interprétation vignette|Dans Guernica, Picasso fait un usage profane de l’Apocalypse de Saint-Sever.

Sources d'inspiration L'expression corporelle du personnage le plus à droite, aux attributs féminins (cheveux longs, seins, robe) et qui lève les bras au ciel, a été comparée à celle du fusillé du Tres de mayo, de Francisco de Goya : N : Revista de cultura, , Clarin, 2006, : .