vignette|Image de couverture de l'interprétation par Voltaire de l'œuvre d'Isaac Newton, Éléments de la philosophie de Newton, mis à la portée de tout le monde (1738). Le manuscrit du philosophe assis, qui traduit l'œuvre de Newton, semble « éclairé » par une « lumière » quasi-divine venant de Newton lui-même, lumière réfléchie par le miroir tenu par une muse, en réalité la traductrice de l'œuvre de Newton, Émilie du Châtelet, maîtresse de Voltaire.

Les LumièresLes dictionnaires écrivent le mot lumières, pris en ce sens, soit uniquement avec une minuscule (voir Trésor de la langue française informatisé et dictionnaires Le Robert) soit avec une minuscule ou une majuscule, voir Dictionnaire de l’Académie française et dictionnaires Larousse). sont un courant de pensée européen philosophique, littéraire et intellectuel qui émerge dans la seconde moitié du , influencé par des philosophes comme Descartes, Spinoza, Locke, Bayle et Newton, avant de se développer dans toute l'Europe, notamment en France, au . Par extension, on a donné à cette période le nom de siècle des Lumières.

Par leur engagement contre les oppressions religieuses et politiques, les membres de ce mouvement se voyaient comme une élite avancée œuvrant pour un progrès du monde. Combattant l’irrationnel, l’arbitraire, l’obscurantisme et la « superstition » des siècles passés, ils ont procédé au renouvellement du savoir, de l’éthique et de l’esthétique de leur temps. L’influence de leurs écrits a été déterminante dans les grands événements de la fin du que sont la Déclaration d'indépendance des États-Unis et la Révolution françaiseJosiane Boulad-Ayoub : et .

Le mouvement de renouveau intellectuel et culturel des Lumières reste, au sens strict, européen avant tout, et il découle presque exclusivement d’un contexte spécifique de maturation des idées héritées de la Renaissance. La pensée des Lumières s’est étendue à l’Europe, quoique la traduction de ce terme dans les autres langues européennes ait toujours privilégié l'idée d'une « illumination » provenant de l’extérieur, alors que le terme français privilégie le fait que les Lumières viennent de soi-même. De manière très générale, sur les plans scientifique et philosophique, les Lumières voient le triomphe de la raison sur la foi et la croyance ; sur les plans politique et économique, le triomphe de la bourgeoisie sur la noblesse et le clergé.

Universalité : antécédents et sources Selon Tzvetan Todorov, même si les Lumières sont identifiées à l'Europe, plusieurs de ses idées fondamentales sont apparues à des époques antérieures et dans d'autres continents. On trouve ainsi un sentiment de bienveillance universelle chez l'empereur indien Asoka au . En Chine, le confucianisme . Dans le monde arabe du , le médecin Al Razi prônait le développement d'un . En 1615, le penseur africain Ahmed Baba a écrit à Tombouctou un traité sur l'égalité des races. Pour Todorov, , Hors série : Les Lumières. Des idées pour demain.

Pour l'anthropologue David Graeber, le mouvement aurait été inspiré, dans sa philosophie politique, par les récits de pirates. Il en veut pour exemple que le fonctionnement démocratique qui prévalait à bord des navires (élection du capitaine notamment) était l'une des seules sources d'inspiration alors possible d'un autre mode de gouvernance à l'époque. Il pointe l'influence de certains récits pirates populaires de l'époque, des voyages réalisés et retranscrits, ainsi que les supposées utopies pirates, imaginaires ou non (dont Libertalia), qui étaient selon lui amplement débattus et commentés dans les villes portuaires et dans les centres intellectuels du pays. Ces derniers ont selon lui sûrement atteint et influencé des philosophes comme Rousseau, Voltaire ou Montesquieu et inspiré leur philosophie politique. Il est cependant important de mentionner qu'il n'existe pas de consensus d'experts à ce sujet. Graeber pointe également la responsabilité des femmes dans la formation du mouvement, qui étaient les principales organisatrices des salons littéraires dans lesquels les idées étaient débattues, construites et influencées, déplorant leur invisibilisation.

Les récits de voyageurs témoignant de l'organisation politique des autochtones d'Amérique ont aussi joué un rôle selon Graeber et Wengrow, notamment le livre Dialogues avec un sauvage (1703), dans lequel le baron de Lahontan (Louis-Armand de Lom d'Arce) relate de longues discussions qu'il a eues avec Adario (Kondiaronk) grand chef wendat qui tente de démontrer la supériorité de sa société par rapport à la société européenne. Les idées de liberté et d’égalité promues par Adario auront une grande influence sur les penseurs des Lumières et Rousseau pourrait s'en être inspiré pour sa conception du Traduction française par Élise Roy : ..

Thématiques de la philosophie des Lumières Révolution dans les sciences et programme politique de la philosophie des Lumières Révolution galiléo-copernicienne et modernité philosophique vignette|Fragment du frontispice de l’Encyclopédie de Diderot et D’Alembert : on y voit la Vérité rayonnante de lumière ; à droite, la Raison et la Philosophie lui arrachent son voile (peint par Charles-Nicolas Cochin et gravé par Bonaventure Louis Prévost en 1772.

Le mouvement des Lumières prend en partie son origine dans la défense de l'héliocentrisme par Nicolas Copernic au , peu diffusées de son vivant, puis surtout dans les théories physiques de Galileo Galilei (1564-1642). La physique d'Aristote est abandonnée au profit d'une nouvelle science mécanique fondée sur le principe d'inertie et une nouvelle philosophie s'élabore conjointement avec elle. L'Église se voit critiquée pour son enseignement du géocentrisme et sa défense plus générale d'Aristote. René Descartes joue un rôle de premier plan dans cette réforme de la philosophie, il élabore notamment une métaphysique et une méthode nouvelle dans le but de remplacer l'aristotélisme. Cette philosophie nouvelle se donne pour objectif de rechercher des premiers principes certains - tel le cogito - à partir desquels la raison pourrait déduire l'ensemble des connaissances humaines, aussi bien les principes de la physique que l'existence de Dieu. L'autorité est rejetée par Descartes comme justification des connaissances : la raison est universelle, chaque personne peut en faire usage pour juger correctement par soi-même. Gottfried Wilhelm Leibniz (1646-1716) s'inscrit dans la postérité de Descartes, reprenant ce projet rationaliste, et faisant progresser la physique par l'invention du calcul infinitésimal.

En réaction au rationalisme des cartésiens, les philosophes britanniques comme Thomas Hobbes, John Locke, puis David Hume, défendirent l'empirisme : les connaissances proviennent des sens et l’expérience plutôt que de la raison pure. Elles sont ainsi faillibles. Il n'y a pas lieu de chercher un premier principe à partir duquel fonder avec certitude toute la connaissance. En particulier, l'existence de Dieu ne peut se prouver rationnellement. Elle relève de la croyance et non du savoir.

Baruch Spinoza prit parti pour Descartes, surtout dans son Éthique.. Il reprend de Descartes sa preuve ontologique de l'existence de Dieu. Il se démarqua pourtant de son aîné dans son Traité de la réforme de l'entendement (Tractatus intellectus amendatione), où il montra que le processus de perception engage non seulement la raison, mais aussi les sens et l’intuition. La conception de Spinoza était centrée sur une vision de l’Univers où Dieu et la Nature ne font qu’un. Cette idée deviendra centrale au siècle des Lumières., depuis Isaac Newton (1642-1727) jusqu’à Thomas Jefferson (1743-1826).

Un changement notable fut entre autres l’émergence de la philosophie naturaliste à travers toute l’Europe, incarnée par Isaac Newton. Ses idées, sa réussite indéniable à confronter et assembler les preuves axiomatiques et les observations physiques en un système cohérent, source de prédictions, donnèrent le ton de tout ce qui allait suivre son exemplaire Philosophiæ naturalis principia mathematica (1687). Pour montrer le progrès entre l’Âge de la Raison et le mouvement des Lumières, l’exemple de Newton reste en effet indépassable, en ce que le scientifique utilisa des faits observés empiriquement, comme la dynamique des planètes de Johannes Kepler ou l’optique, pour construire une théorie sous-jacente expliquant ces faits a priori : la théorie de la gravitation universelle. Ce mouvement correspond à l’unification d’un pur empirisme, comme celui de Francis Bacon et de l’approche axiomatique de Descartes (1596-1650).

La croyance en un monde intelligible ordonné par le dieu chrétien a représenté le plus fort élan du questionnement philosophique sur la connaissance. D’un côté, la philosophie religieuse se concentrait sur la piété, la toute-puissance et le mystère de la nature ultime de Dieu ; de l’autre, des idées telles que le déisme soulignaient que le monde était visiblement compréhensible par la raison humaine et que les lois le gouvernant l’étaient tout autant. L’image de Dieu comme « Grand Horloger » pénétra alors les esprits, tandis que les observateurs du monde prenaient conscience que ce dernier semblait bel et bien parfaitement ordonné et que, dans le même temps, on réalisait des machines de plus en plus sophistiquées et précises.. À cet égard, il est intéressant de souligner la critique de cette théologie naturelle portée par Buffon, le naturaliste du , dans son œuvre monumentale Histoire naturelle. Buffon rejette l'attitude qui consiste à attribuer à l’intervention divine, surnaturelle, ce que la science ne sait pas – pas encore – expliquer. Cette critique lui valut d’affronter la Sorbonne qui, dominée par l’Église catholique, n’eut de cesse que de vouloir le censurer. En 1751, il est ainsi sommé de se rétracter sur « des propositions contraires à la croyance de l’Église », pour avoir proposé un âge de 74 000 ans à la Terre, quand on admet alors le récit biblique comme vérité scientifique et la datation de notre planète à environ 6 000 ans. Hostile par ailleurs au système de classification de son contemporain suédois Linné, il n’est pas loin de penser que l’ordre n’existe pas dans la natureYves Zarka (avec la collaboration de Marie-France Germain), Buffon, le naturaliste philosophe, éditions Chemins de tr@verse, 2014.

Promotion de la liberté individuelle La philosophie naturelle a entraîné l'apparition d'une nouvelle philosophie politique promouvant la liberté individuelle comme valeur suprême. Si le sujet peut expliquer rationnellement le monde en découvrant les lois de la nature établies par Dieu, pourquoi ne peut-il pas également comprendre ses droits individuels en découvrant le droit naturel établi par Dieu ? C'est le développement de l'individualisme : chaque personne dispose de droits fondamentaux en vertu de la nature humaine (droits humains) que chacun peut comprendre et connaître. Le droit ne peut se fonder sur la tradition seule. On parle alors d’avènement du sujet pensant, il peut décider par son raisonnement propre et non plus sous le seul joug des us et coutumes. Ainsi, John Locke rédigea ses deux Traités du gouvernement civil dans lesquels il avance que le droit de propriété n’est pas familial, mais totalement individuel et légitimé par le travail consacré au terrain concerné, ainsi que de sa protection face à autrui. Une fois l’idée émise qu’il y avait des lois naturelles et des droits naturels, il devenait possible de s’aventurer dans les domaines nouveaux qu’on appelle maintenant l’économie et la politique.

Dans son essai Was ist Aufklärung?, Emmanuel Kant donne des Lumières la définition suivante : .