La crise des euromissiles est une période de relations Est-Ouest tendues et de débats au sein des membres européens de l'OTAN qui naît des premiers déploiements de missiles soviétiques SS-20 en 1977 et s'achève par la signature du traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire en 1987. Cette crise s'inscrit dans le contexte plus global d'une période de retour à la guerre froide du milieu des années 1970 au milieu des années 1980 qui met fin à une période de détente Est-Ouest, en Europe notamment.

Le déploiement du missile nucléaire de portée intermédiaire SS-20, nettement plus performant que les SS-4 et SS-5 qu'il remplace, provoque une inquiétude en Europe de l'Ouest et sert d'argument pour justifier une modernisation des forces nucléaires intermédiaires (FNI) de l'OTAN. Fin 1979, l'OTAN décide de déployer dans cinq pays européens de nouvelles armes nucléaires tout en proposant aux Soviétiques l'ouverture de négociations sur les FNI. Cette « double décision » traduit l'absence de consensus dans la classe politique des pays concernés sur la nécessité de cette course aux armements et la vigueur des mouvements pacifistes, notamment en Allemagne de l'Ouest et aux Pays-Bas.

Les négociations entre Américains et Soviétiques s'ouvrent en 1981 mais s'interrompent fin 1983 lorsque l'OTAN commence le déploiement effectif de ses nouveaux missiles Pershing II et BGM-109 G malgré la vague sans précédent de manifestations pacifistes à l'automne de cette année.

Le Royaume-Uni et la France réussissent à garder leurs forces nucléaires nationales en dehors du champ des négociations, en dépit de la volonté maintes fois réaffirmée des Soviétiques de les y inclure. Les pourparlers reprennent en et finissent par se débloquer fin 1986 lorsque Gorbatchev renonce à cette demande. Le traité sur l'élimination des forces nucléaires intermédiaires est signé le par Reagan et Gorbatchev, mettant ainsi fin à la crise des euromissiles.

Contexte et genèse de la crise des euromissiles

La crise des euromissiles s'inscrit dans le contexte plus général de la remontée des tensions Est-Ouest dans la seconde moitié des années 1970 faisant suite à une période de détente durant la première moitié des années 1970. Héritées de cette période de détente entre les deux Grands, des négociations sur la limitation de leurs armes nucléaires stratégiques (SALT) se poursuivent ainsi que des pourparlers relatifs à la réduction des forces armées conventionnelles de l'OTAN et du pacte de Varsovie (MBFR).

Dans les années 1950 et 1960, la nucléarisation du théâtre d'opérations européen conduit à l'accumulation d'un nombre considérable d'armes nucléaires par les forces armées de l'OTAN et du Pacte de Varsovie, de l'obus de canon au missile balistique de portée intermédiaire (IRBM). Au milieu des années 1970, seuls les Soviétiques disposent sur le sol européen d'IRBM dotés de têtes nucléaires très puissantes, les SS-4 et les SS-5. Ces missiles anciens et peu précis portent une tête nucléaire de 1 à 2 mégatonnes et ne peuvent être employés que dans une optique de frappes massives anti-cités qui provoqueraient des ripostes nucléaires stratégiques française, britannique ou américaine.

L'introduction du SS-20 depuis 1977 dans les forces soviétiques modifie l'équation stratégique en Europe : ce missile moderne capable de neutraliser des objectifs militaires ou industriels ciblés précisément, est utilisable dans une stratégie d'intimidation de l'OTAN ou d'escalade nucléaire controlée, n'entrainant pas nécessairement que les Occidentaux fassent usage de leurs armes nucléaires stratégiques et réciproquement augmentant la crédibilité d'une offensive des armées du Pacte de Varsovie.

Pour autant, le fait que les Soviétiques disposent avec le SS-20 d'une arme sans équivalent à l'Ouest bouleverse-t-il l'équilibre stratégique général entre les deux camps, correspond-il à une volonté offensive de leur part et aggrave-t-il le risque de découplage entre les Américains et les Européens, sujet auquel les Allemands sont particulièrement sensibles ? Ces questions sans réponse univoque font l'objet de débats intenses dans les cercles militaires et politiques en Europe et aux États-Unis jusqu'à la fin de l'année 1983. Au-delà de l'évaluation technique, le principal enjeu devient rapidement pour chacun des deux camps de gagner la bataille de l'opinion publique.

L'Union soviétique sur la défensive Durant la décennie 1970, l'URSS atteint la parité stratégique avec les États-Unis et continue son développement économique au double bénéfice de la détente. Plus forte, elle engage une politique d'expansion dans le tiers-monde tandis que les États-Unis se relèvent lentement du désastre de la guerre du Viêt Nam. Mais la roue commence à tourner à la fin des années 1970 : l'économie et l'agriculture soviétiques rencontrent des difficultés croissantes, tandis que la politique américaine à leur égard se durcit durant les deux dernières années de la présidence Carter. Devant la forte opposition au Sénat, Carter renonce à faire ratifier le traité SALT II signé avec Brejnev le . À partir de 1981, Reagan accentue encore le caractère anti-soviétique de la politique américaine, en suivant plutôt les « faucons » qui mettent en garde contre la puissance militaire soviétique et obtiennent une croissance sans précédent en temps de paix du budget de défense des États-Unis.

Les dirigeants soviétiques, pour la plupart âgés ou malades, sont sur la défensive à un point tel qu'ils craignent que les États-Unis cherchent à déstabiliser le bloc socialiste et à rompre l'équilibre stratégique chèrement atteint. Le poids des militaires et de l'appareil militaro-industriel augmente depuis 1976 lorsque la santé de Brejnev décline. Les propos d'Andropov en devant les dirigeants des pays du pacte de Varsovie illustrent cet état d'esprit face au réarmement américain en général et à l'initiative de défense stratégique tout particulièrement : Le 31 août 1983, la chasse soviétique abat un avion des Korean Airlins, ce grave incident illustre la tension qui règne durant cette année là en URSS. Le président des États-Unis déclare que . Le 28 septembre 1983, Iouri Andropov s'exprime personnellement pour la première fois sur cette tragédie (ce sera sa dernière déclaration publique) en dénonçant destinée , en même temps qu'il qualifie l'administration Reagan ..

Andropov demande en que tous les leviers d'influence possibles auprès des gouvernements comme de l'opinion publique soient employés pour faire obstruction au déploiement des Pershing II en Europe. Les Soviétiques sont satisfaits de l'ampleur prise par les manifestations antinucléaires en Europe de l'Ouest où plus d'un million de manifestants défilent dans les rues le contre le déploiement des euromissiles américains. Mais, un mois plus tard, l'approbation de ce déploiement par la RFA entraîne le retrait des Soviétiques des négociations FNI de Genève le .

Forces nucléaires intermédiaires : typologie et état des lieux Typologie des armes nucléaires retenue pour les négociations FNI Lorsqu'émerge la question des euromissiles à la fin des années 1970, les États-Unis et l'Union soviétique mènent des pourparlers de limitation de leurs armements stratégiques nucléaires (SALT) ; celles-ci incluent les missiles intercontinentaux (ICBM) d'une portée supérieure à , les missiles à longue portée tirés à partir de sous-marins (SLBM) et les bombardiers lourds basés sur le territoire d'une partie et capables de frapper le territoire de l'autre. Ces négociations excluent les armes nucléaires utilisables sur les théâtres d'opérations (TNF) dont des milliers ont été accumulées sur le sol européen de part et d'autre. Celles-ci sont classées en deux catégories : les armes nucléaires tactiques d'une portée inférieure à , et les armes nucléaires de portée intermédiaire (FNI), elles-mêmes subdivisées en armes à tout court (de à ) et en armes à (de à ).

Les négociations sur les forces nucléaires intermédiaires, dites FNI, ouvertes en 1981, portent initialement sur les seuls missiles à (MPI), de à , lancés depuis le sol, balistiques (IRBM des modèles SS-20, Pershing, etc.) ou de croisière (Gryphon). Les armes à (MPCP), de à de portée lancés depuis le sol (SS-12 Scaleboard, SS-23 Spider, Pershing IA), sont finalement incluses durant la dernière année des négociations en 1987. Le traité FNI prévoit l'élimination complète de ces deux catégories d'armes nucléaires des arsenaux américains et soviétiques. Ce traité ne couvre pas les armes nucléaires lancées depuis un avion ou un sous-marin.

Forces nucléaires intermédiaires américaines et soviétiques La modernisation de l'arsenal soviétique est réelle mais d'une ampleur limitée : fin 1977, environ 30 missiles IRBM SS-20 sont opérationnels en Russie sur le front Ouest ainsi que quelques dizaines de bombardiers TU-22M2 Backfire. Leur nombre s'accroît au rythme d'environ 50 missiles et 30 bombardiers par an.

Dans le même temps, les États-Unis ont au milieu des années 1970 discrètement renforcé leur potentiel : les cinq SNLE mis à disposition du SACEUR comptent désormais 400 têtes nucléaires Poseidon au lieu des 80 missiles Polaris, et le nombre de bombardiers F-111 basés au Royaume-Uni est passé de 80 à 164. Aussi, l'État-major américain ne voit-il initialement pas en 1977 d'urgence à renforcer les forces nucléaires de théâtre à disposition de l'OTAN.

Forces de dissuasion françaises et britanniques En 1979, le Royaume-Uni aligne 4 SNLE de la classe Resolution porteurs de 64 missiles Polaris ; de son côté, la France dispose aussi de 4 SNLE de la classe Le Redoutable porteurs de 64 missiles, un cinquième étant proche d'être admis au service actif, de 18 IRBM S2 et de 33 Mirage IV A. Pour les deux puissances nucléaires européennes, leur force de dissuasion a pour objet la défense de leurs intérêts stratégiques vitaux et ne doivent pas être incluses dans l'évaluation de l'équilibre des forces nucléaires de théâtre en Europe. Les Soviétiques demandent au contraire qu'elles soient prises en compte.

Processus de décision de l'OTAN conduisant à la double décision de décembre 1979 En 1977, la détente Est-Ouest a largement laissé la place à un fort regain de tensions entre les deux blocs. Bien que les discussions SALT II se poursuivent, le maintien de l'équilibre militaire redevient progressivement à partir de 1977 une préoccupation forte, particulièrement en ce qui concerne les forces nucléaires intermédiaires (FNI) déployées en Europe.

Les négociations stratégiques SALT inquiètent tout particulièrement à Bonn. Le chancelier Helmut Schmidt déclare le que SALT neutralise les capacités nucléaires stratégiques des deux Grands et amplifie l'importance des disparités en Europe entre l'Est et l'Ouest dans les armes nucléaires tactiques et conventionnelles.

Vers la décision de moderniser les FNI de l'OTAN en Europe La bombe à neutrons est un prélude aux controverses publiques qui agitent fortement l'opinion publique occidentale durant la crise des missiles. A contrario, sur le plan politique la décision de Carter prise en d'arrêter sa production et son déploiement affecte négativement la confiance des Européens dans la volonté des États-Unis de prendre en compte leurs intérêts.

Courant 1978, le groupe des plans nucléaires de l'OTAN conclut sous l'impulsion des Européens à la nécessité de moderniser les armes nucléaires de théâtre en Europe. À ce moment, la position des États-Unis établie sous la houlette de Zbigniew Brzeziński est que cette modernisation n'est pas militairement indispensable mais que les États-Unis sont prêts à la soutenir afin de répondre aux inquiétudes politico-militaires des alliés européens, résultant des négociations SALT et des décisions relatives à la bombe à neutrons.