La Maison d'Âpre-VentTitre donné par Sylvère Monod. Ce titre est controversé, quoique ayant été largement adopté en France, sans doute parce qu'il émane d'un universitaire spécialiste de Charles Dickens et que sa traduction a été publiée dans la collection La Pléiade. , en anglais, signifie « désolé », « austère », ce qui rend compte de certains aspects de la maisonnée, mais non de la chaleur des sentiments de son propriétaire Mr Jarndyce, ni surtout de la personnalité d'Esther Summerson, responsable d'une partie du récit. Le choix de Monod est dû à la constante référence de Mr Jarndyce au vent d'est () qu'il évoque chaque fois que son humeur s'assombrit, et qui devient un leitmotiv dans le roman. D'ailleurs, la traduction d'Henriette Loreau, disponible sur Wikisource, a gardé le titre anglais..., en anglais , est le neuvième roman publié par Charles Dickens, d'abord en vingt feuilletons entre et , puis en un volume en 1853.
Bleak House, premier des grands romans panoramiques de DickensDoreen Roberts, Introduction à Bleak House, Ware, Wordsworth Classics, 1993, ., décrit l'Angleterre comme une , c'est-à-dire une « demeure de désolation », que ravage un système judiciaire irresponsable et vénal., incarné par le Chancelier (), engoncé dans sa gloire « embrumée » de la Chancellerie (). L'histoire décrit une succession contestée devant le tribunal, l'affaire Le cas « Jarndyce contre Jarndyce » s'inspirait d'une affaire qui avait réellement eu lieu et qui avait eu pour point de départ la mort d'un certain William Jennings, en 1798, à Birmingham : il laissait une fortune évaluée à un bon nombre de millions.., qui affecte de près ou de loin tous les personnages et concerne un testament obscur et de grosses sommes d'argent. Les attaques dirigées par l'auteur contre l'appareil judiciaire s'appuient sur l'expérience que Dickens en avait acquise en tant que clerc. Sa mise en scène sans complaisance des lenteurs, du caractère byzantin de la loi et de la cour de justice reflète l'exaspération montante de son époque vis-à-vis du système, et il a parfois été jugé que le roman avait préparé les esprits aux réformes des années 1870. Mais Dickens écrit à un moment où le système est déjà en train de changer : si les cités dans le premier chapitre ont été respectivement supprimés en 1842 et en 1852, la question d'une réforme encore plus radicale est à l'ordre du jour. Ce contexte pose le problème de la période dans laquelle l'action de La Maison d'Âpre-Vent est supposée se dérouler ; à s'en tenir aux seuls faits historiques, celle-ci se situerait avant 1842, ce dont un certain nombre de lecteurs auraient eu conscience, mais cette datation bute sur d'autres aspects, si bien que le débat reste ouvert.
L'une des grandes originalités de ce roman est qu'il utilise deux narrateurs, l'un, à la troisième personne, rendant compte des démêlés de la loi et du beau monde, l'autre, à la première personne, incarné par Esther Summerson qui raconte son histoire personnelle. Par le stratagème de la double narration, procédé que Paul Schlicke juge « audacieux »., Dickens lie, tout en les opposant, l'expérience domestique d'Esther aux grands problèmes sociaux. Le récit d'Esther culmine en la découverte de ses origines : enfant illégitime d'une aristocrate, Lady Dedlock, abandonnée à sa naissance et élevée par une tante malveillante, cette jeune femme reste peu sûre d'elle-même, accueillant avec gratitude la petite considération qu'elle reçoit de la société patriarcale qui l'entoure. Sa situation reflète celle de la communauté tout entière, que minent des privilèges ancestraux faisant fi de ses aspirations et besoins, avec des institutions sclérosées vouant les enfants à l'orphelinat et les habitants aux taudis, tandis qu'une prétendue philanthropie asservit plus qu'elle ne libère ses récipiendaires.
La Maison d'Âpre-Vent fait écho à de nombreux événements marquants de la vie de Dickens et reflète la plupart de ses préoccupations personnelles, politiques et sociales. C'est aussi un livre novateur par sa conception, son organisation et certains aspects de son style. À ce titre, il constitue un jalon dans l'évolution de son œuvre, ce que l'anglais appelle un (un « roman charnière »), souvent caractérisé comme le premier d'une série appartenant à sa dernière manière.. De plus, les critiques s'accordent sur ce point, c'est l'une de ses œuvres les plus remarquablement achevées.
Genèse et composition Charles Dickens est, à son habitude, pris dans un tourbillon d'activités entre la fin de David Copperfield en et le début de La Maison d'Âpre-Vent, gérant sa revue Household Words lancée le , rédigeant son Histoire de l'Angleterre pour les enfants () dont la parution en feuilleton commence en , et se donnant corps et âme au théâtre lors de tournées nationales. souvent longues et toujours harassantes.
Un zèle réformiste au zénith Les responsables de l'édition Pilgrim de sa correspondance notent que son zèle réformiste est à son zénithCharles Dickens, Correspondance, The Pilgrim Edition, vol. 6, . : c'est l'époque où, avec Angela Burdett-Coutts, il fonde Urania Cottage, établissement destiné à accueillir les femmes dites « perdues »Michael Slater, Charles Dickens, Yale University Press, 2009, .Jenny Hartley, Charles Dickens and the House of Fallen Women, The University of Michigan, 2010.., et où il s'intéresse aux , écoles fondées pour les enfants démunis., plaidant en vain auprès du gouvernement pour une augmentation des crédits qui leur sont dédiés et leur allouant lui-même des fonds. ; il prend souvent aussi la parole en public pour dénoncer les abus qu'il réprouve, en plus des nombreux articles qu'il rédige dans sa revue hebdomadaire. Il n'est donc pas étonnant que la plupart de ces préoccupations trouvent leur place dans l'ambitieux roman qu'il vient de commencer.
Morbidité et deuils thumb|upright=0.6|Alfred d'Orsay vers 1830. Paul Schlicke écrit qu'une certaine morbidité l'a envahi : son épouse Catherine est malade et il la conduit aux eaux de Malvern en ; son père meurt peu après des suites d'une opération ; deux semaines plus tard, c'est sa petite fille Dora qui décède tandis qu'il préside un dîner de gala donné en aide à une fondation pour le théâtre.. Par ailleurs, alors que La Maison d'Âpre-Vent est en train, des amis très chers disparaissent les uns après les autres : Richard Watson, rencontré chez les Haldimand en leur demeure suisse d'Ouchy, le Denantou., que Dickens fréquente souvent à Rockingham Castle et à qui il a dédié son David CopperfieldPaul-Émile Schazmann, Charles Dickens ses séjours en Suisse, Lausanne, édité par l’Office National Suisse du Tourisme, 1972. ; puis Alfred d'Orsay, le dandy français inventeur d'un coupé hippomobile et familier des salons littéraires londoniens, disparu le ; puis encore Catherine Macready, l'épouse du célèbre acteur, bientôt suivie, le , du duc de Wellington que Dickens admire, comme nombre de ses concitoyens, dont le révérend Patrick Brontë, père des célèbres romancières et poétesses, .. Entre-temps, son dernier enfant est né, Edward Bulwer Lytton, surnommé Plorn, plus tard l'un de ses favoris, mais à l'époque un bébé Charles Dickens, Lettre à Miss Angela Coutts, 16 mars 1851..
Premières inspirations Le roman se trouve d'abord mentionné dans une lettre à Mary BoyleFréquemment invitée au foyer des Dickens, Mary Louisa Boyle fut une grande amie du romancier, sa prima donna au théâtre selon Charles Lever ; leur admiration réciproque conduisit à une petite affaire amoureuse avec quelque échange de cadeaux. Dickens lui saura toujours gré de l'avoir soutenu alors qu'il démentait les rumeurs, au demeurant fondées, concernant ses difficultés conjugales.. où il évoque Charles Dickens, Lettre à Mary Boyle, 21 février 1851.. Le , il écrit à Angela Burdett-Coutts qu'il a un nouveau livre en tête, Charles Dickens, Lettre à Angela Burdett-Coutts, 17 août 1851.. Le , il écrit à Henry Austin que l'histoire et qu'il éprouve Charles Dickens, Lettre à Henry Austin, 7 octobre 1851.. Cependant, la famille déménage de Devonshire Terrace à Tavistock House, et les travaux en cours dans la nouvelle résidence l'empêchent de travailler jusqu'en novembre. Le , cependant, il demande à Frederick Evans d'annoncer une première publication en mars et, le lendemain, il écrit à William Bradbury qu'il est Charles Dickens, Lettre à Frederick Evans, 21 novembre 1851., puis, le , qu'il ne lui reste, pour terminer le premier numéro, qu'à parfaire le Charles Dickens, Lettre à William Bradbury, 7 décembre 1851..
Des choix de titre révélateurs thumb|center|upright=1.5|« Bleak House » à Broadstairs, probable modèle de la demeure de Mr Jarndyce. Comme toujours, le titre n'est arrêté qu'au dernier moment, les différentes possibilités évoquées donnant une bonne indication de la tonalité générale du livre. Sylvère Monod fait remarquer qu'.. Dans les lettres ou les Memoranda de Dickens apparaissent (« Le Vent d'est »), référence aux humeurs de Mr Jarndyce, , le nom du taudis où vit le petit Jo revenant plusieurs fois, ou (« La Maison solitaire »), (« La Maison en ruines »). Les mots , , (« bâtiment », « usine », « manufacture ») avec diverses propositions relatives, telles que (« qui ne connut jamais le bonheur »), (« qui était toujours fermée »), (« où l'herbe ne poussait jamais »), (« où hurlait le vent »), sont également cités, et, souligne Monod, la formule (« qui entra dans la Chancellerie et n'en sortit jamais ») remplace peu à peu toutes les autres.. Enfin s'impose , d'abord avec l'appendice et la formule précédemment évoquée, puis en association avec le vent d'est (), encore mentionné dans les notes pour les deux premiers numéros, puis débarrassé de tout ajout, qui, une fois définitivement retenu, suscite l'enthousiasme de l'auteur. et reste .
La Chancellerie en ligne de mire thumb|upright=0.8|La Chancellerie sous , par Benjamin Ferrers. Dès le départ, Dickens a eu la Chancellerie () comme sujet principal. Déjà en , il écrit à son ami journaliste William Henry Wills pour le remercier de lui avoir fourni des renseignements sur les affaires qui y sont traitées et lui exprime sa surprise devant les coûts colossaux qu'elles engendrent : , et au , il les porte de ()Charles Dickens, Lettre à W. H. Wills, 8 décembre 1851.. L'année suivante, en réponse aux critiques sur son retard à réclamer des réformes du système judiciaire, il réplique que, dès son premier roman, il l'a fait en dépeignant Charles Dickens, Lettre à l'Honorable Mrs Edward Cropper, 20 décembre 1852.Il s'agit d'une allusion aux chapitres 42-44 des Pickwick Papers.. Et tout au long de la rédaction de Bleak House, il revient à la charge. Par exemple, après le chapitre 39, alors qu'il vient d'introduire Mr Vholes dans le récit, il proclame dans une lettre à Angela Burdett-Coutts sa conviction que Charles Dickens, Lettre à Angela Burdett-Coutts, 7 février 1853., ou encore, deux mois plus tard, dit à la même correspondante : Traduction adaptée pour rendre compte de la phrase de Dickens : .Charles Dickens, Lettre à Angela Burdett-Coutts, 29 avril 1853.. Et même quand il rédige les dernières pages, il sollicite encore W. H. Wills pour lors de la mise au point de sa préfaceCharles Dickens, Lettre à W. H. Wills, 7 août 1853.. Enfin, dernière saillie ironique, il publie dans Household Words, alors même que le roman est terminé, un article intitulé (« Blagues relevant du droit et de la justice »)Household Words, 23 septembre 1854..
Une rédaction sans grand heurt