Sāṃkhya (en devanāgarī : सांख्य )The Sanskrit Heritage Dictionary de Gérard Huet ou SāṅkhyaLa forme Sāṅkhya est une variante du terme sanskrit translittéré Sāṃkhya selon The Sanskrit Heritage Dictionary de Gérard Huet, terme sanskrit, est connu aujourd'hui comme une école de la philosophie indienne orthodoxe (āstika) ou plus particulièrement comme un des six darśana. Il a été codifié dans la Sāṃkhyakārikā composée au ou de l'ère courante par Īśvarakṛṣṇa. Le Sāṃkhya est traditionnellement couplé au yoga de Patañjali systématisé dans les Yogasūtra, qui en sont l'aspect considéré comme pratique. Kapila, dont on sait peu de chose, est donné comme le fondateur du « système Sāṃkhya ».
Étymologie La langue sanskrite construit différents mots sur la racine KHYĀ- (ख्या), khyāti est un verbe signifiant « il est nommé » au sens passif de « s'appeler » comme au sens causatif de « faire connaître », khyāti est aussi un nom féminin traduit par « nom, renommée ».
L'utilisation du préfixe SAM- (avec, ensemble) permet de composer le verbe saṃkhyāti, qui se traduit en français par « il compte, il calcule » ou "il estime", "il résume"Monier Williams Sanskrit-English Dictionary, et le nom saṃkhyā, féminin, « nombre arithmétique » ou « nombre grammatical » ou le mot saṃkhya, neutre, qui signifie "combat, bataille".
L'allongement vocalique du préfixe SAM- en SĀM- permet de construire le nom neutre sāṃkhya très spécifique puisqu'il s'applique uniquement à la « doctrine philosophique fondée sur la discrimination et attribuée à Kapila »; au masculin ce mot désigne un « adepte de cette doctrine ».
Description Le Sāṃkhya se propose d’analyser rationnellement la réalité. De cette compréhension surgit la libération du cycle des renaissances (Saṃsāra), qui est souffrance (duḥkha).
Cette analyse de la réalité (c’est-à-dire non seulement le monde matériel, mais également son devenir) établit que de la rencontre entre le non-manifesté (le pradhāna ou mūlaprakṛti, la nature originelle ou matière primordialeCes traductions et celles qui suivent ne peuvent qu’être approximatives, parce que nous ne disposons pas d’équivalents français à ces termes techniques généralement laissés intraduits) et l’une des monades conscientes, le puruṣa (littéralement : « homme, mâle, personne »)The Sanskrit Heritage Dictionary de Gérard HuetIdem. Autres traductions : « esprit » (A. E. Esnoul), « âme » (Gauthier dans sa traduction de Colebrooke Essais sur la philosophie des Hindous) « pure conscience » (Larson) se déploie le monde phénoménal, la prakṛti, en 25 autres principes (tattva)Louis Frédéric : "Le Nouveau Dictionnaire de la civilisation indienne", Éd intégrale révisée par Dave Dewnarain, Éd. Bouquins, 2018, commençant par l’intellect (buddhi, littéralement : « l’éveil » aussi appelé mahat, le grand, parce qu’il a une dimension « cosmique »), d’où provient le principe d’individuation ou égo (ahaṃkāra, littéralement : faiseur de moi), duquel provient une double création : la pensée (manas)Traductions : « sens commun » (A : E : Esnoul), « sentiment »(Gauthier), mind (Larson), les cinq facultés d’éveil (buddhīndriya ou jñānendriya), c’est-à-dire les cinq sens, et les cinq facultés d’action (karmendriya), c’est-à-dire la parole, les mains, les pieds, l’anus et les organes génitaux ; d’autre part les cinq éléments subtils (tanmātra) qui ne sont pas spécifiques, c’est-à-dire perceptibles comme objets des sens, sauf pour les dieux et les yogis. Les cinq éléments subtils créent enfin les cinq éléments grossiers (mahābhūta), lesquels sont spécifiques, c’est-à-dire perceptibles comme objets des sens.
Parmi ces principes, l’éveil (buddhi), le ‘faiseur de moi’ (ahaṃkāra) – principe d’individuation et de prétention – et la pensée (manas) constituent ‘l’organe interne’ antaḥkaraṇa, qu’on pourrait qualifier d’appareil psychique. Les principes allant de l’éveil aux éléments subtils forment l’entité subtile qui transmigre de mort en naissance, une âme en quelque sorte, qui serait toutefois distincte de la monade consciente, du véritable sujet, qui ne peut jamais être objet. Cette entité est appelée « corps subtil » (sūkṣmaśarīra) ou ‘phallus’ (liṅga), mot par lequel on désigne en logique un signe caractéristique duquel on infère le porteur du signe, le ‘signifié’ (ainsi la fumée est le signe de la présence du feu). L’éveil est également appelé ‘le grand’ (mahat) parce que certaines écoles Sāṃkhya le considèrent comme commun aux puruṣaC’est le cas, selon la Yuktidīpikā ad SK 40, des disciples de Vārṣagaṇya : « l’école de Vārṣagaṇya (considère) le ‘grand’ comme commun parce qu’il est de la nature de la prakṛti. » sādhāraṇo hi mahān prakṛtitvād iti vārṣagaṇānāṃ pakṣaḥ). Si ce n’est pas le cas, il est tout au moins antérieur au principe d’individuation, ‘le faiseur de moi’ (ahaṃkāra), et il est en ceci cosmique qu’il détermine la ‘création idéelle’ (pratyayasarga), qui le positionne dans la création (voir plus bas dans « L’éthique du Sāṃkhya »). C’est à la fois la force et la faiblesse du Sāṃkhya que de présenter la création tant sur un plan psychologique que cosmologique. Il s’agit in fine d’expliquer aussi bien comment le monde, tant intérieur qu'extérieur se produit à la conscience, que comment le Karma (la loi de rétributions des actes lors des renaissances) s’organise, permet l’expérience (la jouissance, bhoga) aussi bien que la délivranceSāṃkhyakārikā 37 : « De même que l’Intelligence (buddhi) procure toutes choses à la jouissance de l’esprit (puruṣa), de même est-ce elle qui détermine la différence subtile entre le Pré-situé (la prakṛti) et l’esprit. » Trad. ..
Un autre point particulier au Sāṃkhya est que la prakṛti est constituée de trois guṇa, trois fibres ou qualités appelées sattva, rajas et tamas, dont est tissé le monde. Celui-ci n’est pas simplement noir (tamas) ou blanc (sattva), il est aussi rouge, mouvant (rajas). Il n’est pas seulement agréable (sattva) ou désagréable (rajas), il est aussi déprimant (tamas), bien (sattva), mal (tamas) ou passionné (rajas)Sāṃkhyakārikā 12-13 : « Les attributs (guṇa) ont pour essence : l'agréable, le désagréable et l'abattement. Leur fonction est d'illuminer, de mettre en mouvement et de limiter. Ils se dominent, se soutiennent, s'engendrent, s'unissent et se meuvent réciproquement. Le sattva est tenu pour léger et lumineux, le rajas pour excitant et mobile ; le tamas n’est que pesanteur et obscurité. Comme une lampe, leur action est dirigée vers un seul but. » Traduction .
Contrairement aux cinq autres darśana, le Sāṃkhya classique ne repose pas sur un sūtra, mais sur une kārikā, la Sāṃkhyakārikā. Comme les sūtras, les kārikās sont des textes très laconiques (toute répétition, chaque mot inutile sont considérés comme une faute) et mnémotechniques, quasiment incompréhensibles sans les commentaires qui les accompagnent. Les kārikās, versifiées, sont toutefois plus littéraires et moins cryptiques. Au un Sāṃkhyasūtra a été écrit visant à « védantiser » le Sāṃkhya, védantisation qui s’était déjà amorcée au avec le commentaire : Sāṃkhyatattvakaumudī de Vācaspati Miśra.
Le sāṃkhya classique systématique et canonisé n’est naturellement pas apparu soudainement. Il s’est formé d’idées éparses, d’un mode de pensée et d’une recherche de la vérité qui l’a d’abord emmené sur des chemins théistes, décrits ci-dessous, pour développer une philosophie à l’épistémologie et la logique solides avant d’être assimilé de nouveau par diverses religions et philosophie, perdant par là même son autonomie.
Sāṃkhya et védisme L'antique védisme repose sur une tradition orale de bénédictions (sūktasu-ukta signifie littéralement « bien dit », Alexandre Langlois traduit sūkta par « hymne ».) cristallisée en écrits entre -1400 et -1200 avant l'ère communeDavid M. Knipe, professeur au département des études sud-asiatiques à l'université du Wisconsin, article Rig Veda dans The Perennial Dictionary of World Religions (originally Abingdon Dictionary), page 623.pour former la première collection (saṃhitā) de versets (rk, rig) connue, la Ṛgveda-saṃhitā.
On trouve dans le Ṛgveda quelques hymnes questionnant le réelUn certain nombre d’entre eux sont rassemblés dans le recueil : .. Certains montrent également une tendance à l’analyser en opérant par énumérations, ce qui est un premier pas vers les catégories et n’est pas sans rappeler l’étymologie du mot Sāṃkhya. Quelques-uns sont plus précisément cosmologiques et établissent des correspondances micro-macrocosmiques. Parmi eux, le plus intéressant est L’Hymne du puruṣa (RV X, 90), dont voici les premiers vers : « L’Homme (puruṣa) a mille têtes. Il a mille yeux, mille pieds. Couvrant la terre de part en part, il la dépasse encore de dix doigts. L’Homme n’est autre que cet univers, ce qui est passé, ce qui est à venir. Et il est maître du domaine immortel, parce qu’il croît au-delà de la nourriture. Telle est sa puissance, et plus vigoureux encore est l’homme. Tous les hommes sont un quartier de lui ; l’immortel au ciel, les trois (autres) quarts. Avec trois quartiers l’Homme s’est élevé là-haut, le quatrième a repris naissance ici-bas. De là il s’est répandu en tous sens, vers les choses qui mangent et qui ne mangent pas (animées et inanimées). De lui est née l’énergie (créatrice virāj, le principe féminin), de l’énergie (créatrice) est né l’homme… »
L’Atharvaveda, adopté tardivement comme quatrième Véda, contient déjà la théorie des guṇa : « Le lotus aux neuf portes (le corps) est revêtu des trois qualités »Traduction ..
La première occurrence du mot SāṃkhyaSi on excepte le patronyme du Ṛṣi Atri, mentionné dans l’Anukramani (Index au Rig-Véda) de Saunaka se trouve dans la Śvetāśvatara Upaniṣad VI, 13 : « Celui-là est délivré de tous les liens qu'il a reconnus (Śiva, car cette Upaniṣad est théiste et śivaïte) en tant que cause (efficiente) que l’on doit appréhender à l’aide du Sāṃkhya et du Yoga. »Traduction .
Sāṃkhya dans l'hindouisme Le Sāṃkhya apparaît également dans les chapitres « philosophiques » du Mahābhārata, le Mokṣadharma et la Bhagavadgītā ainsi que dans les plus anciens Purāṇa. Dans certains passages, 17 principes (tattva) sont énumérésMahābhārata (Critical Edition) XII. 239 ; XII 267.28. , dans d’autres 20Mahābhārata XII.267.30 ou 24Mahābhārata XII. 306 et enfin les 25 principes du Sāṃkhya classiqueMahābhārata XII. 298. La Bhagavadgītā mentionne au chapitre 13 les 24 principes du « champ » (kṣetra, la prakṛti) auxquels elle en ajoute d’autres : le désir, la haine, le bonheur, la souffrance, l’assemblage, la conscience et l’endurance, ainsi que le « connaisseur du champ » (kṣetrajña, le puruṣa). Elle décrit en outre le but du Sāṃkhya : « Ceux qui savent avec l’œil de la connaissance, la différence entre le champ et le connaisseur du champ et se libèrent de la matière (bhūta, les cinq éléments grossiers) arrivent au plus haut. »Bhagavad-Gītā 13, 34
Conception philosophique du Sāṃkhya