Rudolf Hermann Lotze ( - ) est un philosophe, médecin et logicien allemand. Ayant reçu une formation solide en médecine, il possède des connaissances remarquables en biologie. Ses travaux médicaux l'ont conduit à des résultats pionniers dans le domaine de la psychologie scientifique. Il est l'une des figures centrales de la philosophie académique allemande du , et reste pendant longtemps l'un des philosophes allemands les plus célèbres et les plus discutés.
Lotze est traditionnellement associé à l' « idéalisme téléologique » ainsi qu'au panpsychisme.
Parcours intellectuel
R. H. Lotze est né à Bautzen (Saxe) le . Fils de médecin, il fait ses études secondaires à Zittau, où il se passionne pour les auteurs classiques. En 1834, il étudie à l'Université de Leipzig où il se forme à la philosophie et à la médecine. Il se consacre d'abord à l'étude de la science, en poursuivant des études de mathématiques et de physique sous l'enseignement de ses professeurs E. H. Weber, W. Volckmann et Gustav Fechner. Il développe aussi un vif intérêt esthétique et artistique, sous l'influence notable de Christian Hermann Weisse. Son rapport étroit à la pensée scientifique de son temps ne l'empêche pas d'éprouver une certaine attirance intellectuelle pour l'idéalisme de Fichte, Schelling et Hegel.
Lotze exerce la médecine à Zittau de 1838 à 1839, puis il enseigne la philosophie à Leipzig de 1840 à 1843, avant de s'installer à l'Université de Göttingen. Il succède à Johann Friedrich Herbart à la chaire de philosophie de 1844 à 1881, date à laquelle il occupe la chaire de philosophie de Berlin de façon brève puisqu'il meurt le dans cette ville.
Travaux
Premiers écrits
Le premier écrit théorique de Lotze est sa thèse de doctorat en médecine intitulée De futurae biologiae principibus philosophicis (1838), thèse qu'il soutient quatre mois après avoir obtenu le titre de docteur en philosophie. Les fondements de son système philosophique sont exposés dans sa Métaphysique (1841) et dans sa Logique (1843), deux ouvrages qui ne connurent que peu de succès auprès du public. La célébrité de Lotze commence à se développer avec sa série d'écrits visant à établir dans le domaine des phénomènes physiques et mentaux de l'organisme humain les mêmes principes que ceux qui étaient appliqués aux phénomènes inorganiques. Les ouvrages dont il s'agit sont l'Allgemeine Pathologie und Therapie als mechanische Naturwissenschaften (1842, éd., 1848), ses articles intitulés "Lebenskraft" (1843) et "Seele und Seelenleben" (1846), son Allgemeine Physiologie des Körperlichen Lebens (1851), ainsi que sa Medizinische Psychologie oder Physiologie der Seele (1852).
Les contresens dont ses écrits firent l'objet conduisent Lotze à publier un court pamphlet polémique : Streitschriften (1857). Dans ce pamphlet, l'auteur cherche à rectifier deux erreurs : d'une part celle qui consiste à l'associer à l'école matérialiste alors même qu'il reconnaît la nature immatérielle de l'esprit, d'autre part celle qui fait de lui un disciple de Herbart, ce que Lotze conteste vivement tout en reconnaissant que la monadologie de Leibniz a pu être une source d'inspiration qui lui est commune avec ce dernier penseur.
Mikrokosmus
Entre 1856 et 1864, Lotze publie son Mikrokosmus (vol. i. 1856, vol. ii. 1858, vol. iii. 1864), qui porte sur la pathologie, la physiologie et la psychologie. Il y réaffirme que son ambition n'est pas de statuer philosophiquement quant à la nature de la vie ou de l'esprit, mais uniquement de trouver un moyen d'élucider leur relation. Or, le meilleur moyen de comprendre les lois de ce microcosme qu'est la vie humaine est de se fonder sur les lois nécessaires qui régissent le macrocosme de l'univers.
Lotze y procède à des études d'anthropologie qui le conduisent ensuite à examiner plus précisément l'âme humaine ainsi que le cours du monde, pour conclure par une réflexion sur le progrès et l'histoire universelle. La conception principale qui est aussi la plus originale vers laquelle convergent les thèses de cet ouvrage est qu'il existe trois régions distinctes dans le règne de l'observation : la région des faits, la région des lois et la région des critères de valeur. Ces trois régions ne sont distinguées que par notre pensée, mais sont conjointes dans la réalité. Le monde des faits est le domaine dans lequel les critères moraux et esthétiques sont réalisés, de même que les lois ne sont que les moyens de cette réalisation.
Cette union des trois régions ne peut devenir intelligible que sous l'idée d'une Déité personnelle qui aurait volontairement choisi certaines formes et certaines lois lors de la création et de la conservation du monde.
Enseignement
R. H. Lotze enseigne à Göttingen et à Berlin. Partisan d'un « idéalisme téléologique »G. Thinès, « Lotze, R. H.», Encyclopaedia Universalis (encyclopédie en ligne). par lequel il veut renouveler, contre Kant et Hegel, le système de Leibniz, Lotze expose sous une forme rigoureuse les conceptions qui sont les siennes. Son enseignement porte sur les différentes branches de la philosophie, et couvre un large domaine de connaissances : psychologie, logique, métaphysique, philosophie de la nature, philosophie de l'art, philosophie de la religion, histoire de la philosophie, éthique. À la fin de sa vie, il regroupera ces cours dans son System der Philosophie (vol. I Logik, éd. 1874, éd. 1880; vol. II Metaphysik, 1879). Le troisième volume, qui devait aborder de façon synthétique les questions relatives à la philosophie pratique, ne sera jamais publié. Un bref pamphlet portant sur la psychologie et poursuivant les thèmes abordés dans ses cours en 1881 sera publié par son fils à titre posthume.
Philosophie générale
La philosophie de R. H. Lotze s'inscrit dans la filiation de l'idéalisme allemand, d'abord dans celle de Leibniz, dont il souhaîte renouveler la doctrine, puis, plus étroitement, dans celle de son prédécesseur à Göttingen – Johann Friedrich Herbart – avec qui il partage une tendance qualifiée parfois d' « antiphilosophie au sein de la philosophie ».
Contexte philosophique
vignette|Portrait photographique de Friedrich Schelling en 1848, devenu l'une des figures incontournables de l'idéalisme allemand. Lorsque Lotze publie ses premiers ouvrages, la médecine se trouve encore sous l'influence de la philosophie de la nature de Schelling. On considère alors que les lois de la nature auxquelles sont soumises les choses extérieures ne valent que dans le monde inorganique. Dans le règne de la nature, tout est compris comme sujet à un mécanisme inexorable liant tous les phénomènes par un strict rapport de causalité. Pourtant, on admet qu'il existe, outre les objets matériels soumis aux lois du mécanisme, un principe immatériel qui n'est autre que l'esprit.
Lotze adhère quant à lui pleinement à la conception mécaniste de la nature, mais il refuse d'en excepter l'esprit. Si l'esprit est bien selon lui un principe immatériel, cela n'implique pas qu'il échappe aux lois qui gouvernent la nature. C'est pourquoi il se propose de définir les lois du mécanisme psycho-physique par lesquelles l'esprit peut exercer une action mécanique sur le corps et subir en retour l'action mécanique de ce dernier. Bien que Lotze se soit gardé de vouloir donner à ces doctrines le sens d'une solution métaphysique au problème du rapport entre l'âme et le corps, il reste qu'elles furent reçues comme des thèses douées d'une portée profondément philosophique, qui dénonçaient les rêveries idéalistes de Schelling ou de Hegel. Publiées à l'époque où le matérialisme allemand était à son apogée, elles furent également comprises comme une opposition à la philosophie empiriste.
Définition de la philosophie
Définition formelle
Pour comprendre la philosophie de Lotze, il est nécessaire de préciser sa définition de la philosophie. Celle-ci est donnée après que la logique ait établi ces deux points que sont : d'une part l'existence dans notre esprit de certaines lois et formes par lesquelles nous traitons le matériau qui nous est fourni par les sens ; d'autre part le fait que la pensée logique ne saurait être efficace si elle n'est pas associée à un ensemble de connexions qui ne sont pas logiquement nécessaires et dont on admet cependant qu'elles s'appliquent aux données de l'expérience.
Les connexions en question sont celles qui nous sont fournies par les différentes sciences ainsi que par les pratiques de la vie quotidienne. Elles ont été cristallisées par le langage sous la forme de certaines notions et expressions, que nous présupposons dans la plupart de nos raisonnements sans pourtant être en mesure de préciser leur signification exacte ni, a fortiori, leur origine.
Selon Lotze, c'est à cause de cette imprécision que les sciences, tout comme la pensée du sens commun, sont souvent amenées à s'empêtrer dans des contradictions, ce qui rend nécessaire de ramener une forme d'harmonie dans l'écheveau des idées propres à notre culture. Il convient pour cela de retracer l'origine de nos principes et d'en développer toutes les conséquences, de montrer les connexions qui existent entre eux, de les réviser, et ainsi de les libérer de leurs contradictions pour les assembler dans une image harmonieuse du monde. Dans le cas des sciences, il conviendra tout particulièrement d'examiner les conceptions qui sont à leur fondement et de fixer les limites de leur applicabilité. C'est là, d'après Lotze, la définition formelle de la philosophie.
Divisions de la philosophie
Pour Lotze, la question de savoir si la conception harmonieuse du monde ainsi obtenue constitue une simple unité cohérente de nos pensées ou si elle exprime au contraire la connexion réelle des choses – si elle possède par là une valeur objective plutôt que simplement subjective – est un point qui ne saurait être décidé a priori. Il est également impossible de garantir d'avance que la totalité des phénomènes peuvent être expliqués par un principe unique, et il n'est par conséquent pas nécessaire de s'imposer cette condition restrictive qu'est l'unité de méthode. Par ailleurs, il ne convient pas selon Lotze de commencer les recherches philosophiques par une étude de la nature de la pensée humaine et de sa capacité à atteindre une connaissance objective, puisqu'il faudrait pour cela recourir à la pensée humaine et donc présupposer ce qui est en question.
Les recherches philosophiques se diviseront donc en trois parties : La première partie est métaphysique et porte sur les formes qui sont indispensables à notre esprit pour qu'il puisse seulement penser les choses ; La seconde partie est cosmologique et psychologique et porte sur la région des faits auxquels elle essaie d'appliquer les résultats obtenus en métaphysique, et ce plus particulièrement aux faits extérieurs et aux faits mentaux ; La troisième partie porte sur les critères de valeurs sur lesquels reposent nos jugements esthétiques ou éthiques.
Philosophie de la connaissance
Connaissance des choses et connaissance à propos des choses
Il y a d'après Lotze deux types de connaissance ou de « savoir » (Wissen)D. Seron, « Lotze et la psychologie physiologique », in F. Boccaccini (éd.), Lotze et son héritage : Son influence et son impact sur la philosophie du XXe siècle, Peter Lang, p. 21-43. : la connaissance de la nature ou de l’essence d’un objet, autrement dit, de ses propriétés intrinsèques. Cette cognitio rei (« connaissance des choses ») est alors de l’ordre de l’intuition intellectuelle et de type métaphysique ; la connaissance des caractéristiques relationnelles de l’objet. Cette cognitio circa rem (« connaissance à propos des choses ») nous en fait connaître seulement les caractères extrinsèques, c’est-à-dire les relations avec d’autres objets ou encore les conditions externes dans lesquelles l’objet se manifeste phénoménalement. Cette seconde forme de connaissance est propre aux sciences.