vignette|Un des succès de la Bibliothèque bleue : Huon de Bordeaux imprimé à Troyes par la veuve Oudot (Anne Hussard) vers 1720. La Bibliothèque bleue est une forme primitive de littérature de colportage apparue en France au début du .

Principes La création et la diffusion de la bibliothèque bleue fut une activité particulièrement lucrative pour les imprimeurs. Vers la fin du , le nombre d’imprimeurs de cette littérature est évalué à cent cinquante, en plus des quatre principales dynasties d'imprimeurs de Troyes, Rouen, Caen et Limoges, dont certaines firent fortune très rapidement grâce à cette activité. La création de la bibliothèque bleue fut d’ailleurs de l’initiative d’une de ces grandes familles d’imprimeurs professionnels.

La Bibliothèque bleue est, avant tout, une formule éditoriale nouvelle inventée et imprimée à Troyes dès 1602 par les frères Oudot, notamment Nicolas Oudot dont l'enseigne est Le Chapon d'or couronné.. L'impression en était de mauvaise qualité et de petit format ; les cahiers (assimilables à une brochure d'aujourd'hui) recouverts d'une couverture de papier couleur bleu gris (comme la couverture bon marché qui enveloppait les pains de sucre), d'où l’appellation qui, à l'époque, fut d'abord celle de « Livres bleus ».

Cette littérature, au départ urbaine et locale, fut ensuite popularisée par les colporteurs et donc étendue à d'autres zones urbaines (Rouen, Angers) et imitée. Tout en restant prudent, Roger Chartier considère qu'elle constituait l'une des sources principales de culture des masses populaires en FranceRoger Chartier, Dictionnaire encyclopédique du livre, Cercle de la Librairie, 2003, , . ; d'autres, à l'instar de Carlo Ginzburg, insistent sur notre ignorance des modes de réception de ces textes ; cependant les historiens s'accordent sur l'importance de la culture orale : les illettrés se contentaient d'en apprécier les gravures, quand il y en avait, mais la plupart du temps, ils pouvaient avoir accès au texte lors de séances de lecture collective. Toutefois, une clientèle mélangée s’approprie ces livres, et ce, pendant près de deux siècles.

Hors de France, se développent à la même époque le Volksbuch (Allemagne) et le chapbook (Angleterre).

Historique

Les plus anciennes productions de ce genre remontent aux premières années du . Ce fut la famille de Jean Oudot, installée à Troyes, qui inventa et développa cette forme d'édition, en association avec la famille de Claude Garnier (v. 1535-1589), imprimeur du Roi, reprenant le fonds de catalogue des imprimeurs lyonnais et parisiens.. L'un des plus anciens volumes porte la marque de Nicolas Oudot, le frère de Jean : « Ogier le DanoisTitre et marque complets : Le Roman du vaillant chevalier Ogier le Danois gui fui un des douze pairs de France, lequel avec le secours du roy Charlemagne chassa les Païens hors de Rome et remit le Pape en son trône, À Troyes, Chez Nicolas Oudot Imprimeur, demeurant la rue nostre Dame, au Chapon d'or couronné [in-8°, 1602 ?]. ». Les premiers tirages ne sont pas tous couverts avec du papier bleu, cependant, on commence à les appeler les « livres bleus ». Nicolas transmet le flambeau à ses deux fils : et , puis , issu d'un second mariage. Bientôt c'est toute une dynastie de Oudot qui fait commerce de livres bleus, peu à peu concurrencée par une autre dynastie, les Garnier.

En , ayant épousé la fille d'un libraire de Paris vint s'établir rue de la Harpe, à l'enseigne L'Image Notre-Dame et, à cette époque principalement, une quantité importante d'ouvrages de toute nature (roman de chevalerie, théâtre, contesNotamment les contes de fées., romans picaresques, livres religieuxCantiques, vies de saints, Bibles de Noël, exercices de dévotions, etc., manuels de civilité, livres de cuisine, astrologie, faits divers) intègre le catalogue du libraire et acquiert une notoriété dans tout le royaume. La veuve Oudot continua longtemps l'entreprise de , et eut différents successeurs : par exemple, Baudot, libraire à Troyes. Cette ville garda le monopole de ce marché jusqu’au début du et c'est là que s'imprimèrent, toujours dans le même style et dans le même format (les uns in-4° et in-8°, les autres in-12 et in-16), ces livres qui devinrent populaires, puisqu'à Paris, au milieu du , on les trouvait en grande quantité jusque sur les quais. Vers 1775, un certain Castillon fit une refonte de certains titres issus de ce que l'on appelait désormais la « Bibliothèque bleue » en y ajoutant des situations et des épisodes nouveaux, tant les récits s'étaient dénaturés au fil du tempsLa Bibliothèque bleue, entièrement refondue, & considérablement augmentée.. La simplicité du récit, la naïveté, , avaient disparu dans ce qui fut qualifié sur le plan critique de « contrefaçon » par Antoine Le Roux de Lincy, lequel fit une nouvelle édition de contes en revenant aux sources originalesLe Roux de Lincy, Légendes populaires de la France, 1831..

Les ennuis commencent en 1701, quand une interdiction émane de la direction de la Librairie, afin de limiter les réimpressions de livres sans autorisation : ce rappel au principe des privilèges est ensuite suivi par toute une série d’arrêts, qui visent principalement la littérature de colportage.

En dépit de la présence des contes de Charles Perrault au catalogue (un seul conte était vendu par fascicule, à grand succès), Oudot abandonna le métier vers 1760, du fait de la limitation des privilèges d'impression. Les Garnier, eux, fermeront leurs portes en 1830, largement dépassés par les nouvelles formes d'édition et d'impression nées à Épinal ou Montbéliard.

Analyse du contenu vignette|Testament sérieux et burlesque d'un maître savetier, Garnier imprimeurRobert Favre, 1984.. Les catalogues sont éclectiques : almanachs, prédictions astrologiques, conseils pratiques en tous genres, poésie, romans, faits divers. Les livrets, dont les auteurs ne sont le plus souvent pas mentionnés, sont des rééditions de textes de la littérature savante, largement remaniés.

Cette forme de littérature n’est pourtant pas perçue comme un plagiat. .

En l’absence de droit d'auteur, les éditeurs s’en donnaient d’ailleurs à cœur joie, en ré-éditant et ré-imprimant de nombreux exemplaires de leurs numéros les plus populaires et même ceux de leurs concurrents, se copiant les uns les autres à volonté.

Cela ne veut pourtant pas dire qu’il n’y avait aucune forme de restriction associée aux productions des imprimeurs-libraires. Sous le règne de François 1er, un régime « d’autorisation préalable », « nommé système du privilège », est mis en place afin d’exercer un contrôle sur la parution de nouvelles publications. Ainsi, dès 1563, tous documents devaient être évalués par le chancelier et devaient être prouvés comme étant de bonnes mœurs afin de se voir octroyer un privilège. Si le document faisait 48 pages ou moins, il suffisait d’obtenir une autorisation écrite de la part de la police locale. Si le texte faisait 48 pages ou plus, une permission simple lui était accordée pour la durée de quelques années (les chercheurs estiment entre 3 et 6 ans). Lorsque le privilège attribué à un éditeur arrivait à terme, celui-ci perdait le droit d’impression pour ce texte et un autre imprimeur pouvait donc faire la demande auprès des autorités afin d’imprimer et de distribuer sa propre édition. C’est de cette façon qu’un même texte pouvait paraitre sous l’emblème de différents imprimeurs en étant parfois similaire, parfois remodelé dans sa forme ou son contenu.

Les imprimeurs-libraires de la littérature de colportage portaient d’ailleurs une attention particulière aux corpus de la bibliothèque bleue. Le vaste succès de la dynastie des Oudot témoigne, en ce sens, de leur forte capacité à suivre les tendances, à éditer leurs ouvrages selon les mœurs de l’époque et selon les besoins de leurs divers publics.

Dès leurs débuts, nous retrouvons chez les Oudot (avec Nicolas I) une large diversité de genres littéraires et de sujets, mais trois grandes catégories se distinguent; la littérature hagiographique, la littérature savante et les romans médiévaux. La littérature dite hagiographique, qui raconte la vie de Saints, regroupe plusieurs ouvrages sous forme de petits livrets imprimés en un seul cahier dont l' Histoire de Saint Alexis ou Vie et Mort et Passion et Résurrection du Christ ainsi que d'autres textes dédiés entre autres à Saint Augustin, Saint Nicolas et Sainte Suzanne. En ce qui concerne la littérature savante, elle reprenait essentiellement les publications destinées aux familles aisées de la région urbaine et en constituaient une sorte « d’édition de poche ». Les œuvres de fiction produites par les Oudot, quant à elles, sont souvent des romans de chevalerie. Des titres tels que Les prouesses & vaillances du redouté Mabrian ou encore La plaisante & triomphante histoire des hauts chevelareux faits d’armes du prince Malidaus se retrouvent parmi leur catalogue . Les romans médiévaux et autres fictions représenteraient environ 30% des parutions.

La Bibliothèque bleue fut la seule à diffuser, en plus du roman de chevalerie, une douzaine de romans en vers au , comme une compilation du Roman de Renart, de Jourdain de BlayesJourdain de Blayes, BNF, fr. 860 (folios 111 à 133)., appelée Histoire des deux vaillants chevaliers Amis et Amiles, ou encore, au , plusieurs éditions de lHistoire nouvelle et divertissante du Bonhomme Misère, et aussi des chansons de geste comme Les Quatre Fils Aymon, Fierabras, Galion le Maure, Huon de Bordeaux, l'histoire de Valentin et Orson

La prolifération des textes pratiques, c’est-à-dire des livres d’apprentissages et autres manuels d’instructions, dans la collection des Oudot ne s’accentue que plus tard avec la prise en charge de l’imprimerie par Nicolas II. Cette littérature occupe une place mineure dans la production des Oudot, mais n’est pas sans importance dans le développement des régions rurales. En effet, les habitants des secteurs éloignés de Paris ne possédaient pas le même pouvoir d’achat et ne pouvaient donc pas facilement se procurer des outils, des services ou des livres. La bibliothèque bleue était l’occasion pour les gens des campagnes d’obtenir, via les colporteurs, des livres à petits prix que certains se procuraient même, semble-t-il, en troquant des peaux de lapins, des chiffons, etc.

À travers ces textes pratiques, les habitants trouvaient des informations leur permettant de réparer leurs biens par exemple ou encore de cultiver de manière appropriée et rentable leur parcelle de terre. Ces livres permettaient en quelque sorte une forme de « réappropriation des savoirs techniques ». En plus d’acquérir des savoirs, les habitants acquéraient des savoir-faire.

La grande réussite de la bibliothèque bleue ne réside toutefois pas uniquement dans la profusion des thèmes et des genres, mais aussi dans le travail effectué par les imprimeurs-libraires sur la forme des textes.

Notamment, les textes étaient plus aérés, subdivisés en un plus grand nombre de chapitres et un plus grand nombre de paragraphes, et la distribution de l’écriture sur la page était plus légère et donc, plus adaptée à un lectorat susceptible d’avoir un retard d’apprentissage de la lecture, dû à leur classe sociale et à leur éloignement des grands centres, et peut-être plus enclin à interrompre sa lecture. Bien que nous ne puissions calculer et déterminer avec certitude les capacités de lecture des gens en milieux ruraux à cette époque, cette considération pratique nous renseigne sur la perception qu’avaient les imprimeurs de leur lectorat.

Ainsi les imprimeurs apportaient eux-mêmes des modifications aux textes, afin d'en simplifier le contenu et de le rendre moins subversif. À l'opposé de la littérature licencieuse et des romans galants, étrangère aux romans et essais réformistes, et souvent teintée de naïveté, on disait d'elle :

Dans l'introduction de sa réédition de 1857 de quatre légendes, Paul Boiteau a sacrifié au mouvement moralisateur de son siècle pour