Les Cinq de Cambridge (Cambridge Five ou Magnificent Five en anglais) étaient un groupe d’espionnage composé essentiellement de cinq anciens étudiants de l’université de Cambridge. Ils avaient été recrutés par le NKVD durant les années 1930, puis travaillèrent pour le compte de l'Union soviétique pendant la Seconde Guerre mondiale et la guerre froide qui la suivit. Il s’agissait nommément de : Kim Philby (nom de code : Stanley), Guy Burgess (nom de code : Hicks), Donald Duart Maclean (nom de code : Homer), Anthony Blunt (nom de code : Johnson) et John Cairncross (nom de code : Liszt) ; selon certaines sourcesPatrick Pesnot, « Rendez-vous avec X », France Inter, samedi 16 juin 2007. cependant, ce serait jusqu'à 17 agents qui auraient été recrutés à cette époque, dont plusieurs ont été accusés de développer des relations avec le prétendu réseau HominternChristopher Andrew, Le KGB contre l'Ouest (1917-1991) : les archives Mitrokhine, Fayard, 2000, 982 p..
Leur ancien compagnon de route, l'Américain Michael Straight, dévoila dès 1963 au MI5 le rôle joué par Anthony Blunt. Cette révélation demeura cependant un secret d'État jusqu'en 1979, date du scandale qui entraîna la disgrâce officielle de Blunt.
Mise en contexte Dans les années suivant la Première Guerre mondiale se faisaient face au Royaume-Uni deux modèles sociaux et politiques de référence : l’un, typiquement britannique, libéral en économie, conservateur en matière sociale et politique, caractérisé par de fortes disparités de classe, était tenu pour responsable de la guerre, ce qui avait conduit à l’élimination de la classe dirigeante qui avait dominé le pays dans la période précédente et incarné ce modèle ; l’autre, jeune et dynamique, s’inspirant des principes qui avaient guidé la révolution d'Octobre, eut une grande influence sur bon nombre de jeunes Britanniques qui, se sentant bridés par un environnement social rigide et infatué, étaient en quête d’une plus grande liberté sociale et de mœurs et furent portés à embrasser l’idéologie communiste, laquelle, se signalant par l’absence complète de différences de classe, pouvait représenter à leurs yeux un environnement social diamétralement opposé à celui du Royaume-Uni. La plupart de ces jeunes gens étaient issus des classes supérieures et de ce fait constituaient pour l’espionnage soviétique une cible très convoitée. Les Cinq de Cambridge appartenaient à cette catégorie de jeunes gens qui, motivés par leurs convictions, étaient disposés à agir, jusqu'à trahir leur propre pays. Les Cinq ne trahirent pas leur patrie par appât du gain ni par intérêt personnel, mais poussés par une foi absolue dans l’idéal communisteThe History Channel, Histoire des services secrets: épisode 14, les Espions de Cambridge, 4 septembre 2012 (1 min 31 s)..
Les années à Cambridge (1929-1933) thumb|La Old Court de la Peterhouse, le premier college de l'université de Cambridge.
Après la fondation du Parti communiste britannique en 1920, les idées qu’il véhiculait commencèrent à se diffuser dans la société britannique. Les élections de 1924 furent gagnées par le Parti travailliste de Ramsay MacDonald, qui ne put cependant se maintenir au pouvoir que pendant neuf mois, et avec l’avènement subséquent du Parti conservateur fut mis en œuvre un programme d’austérité budgétaire, qui conduisit en 1926 à une grève générale. C’est dans ce climat de tension sociale que Maurice Dobb, professeur d’économie, mit sur pied la première cellule communiste au sein de l’université de Cambridge. À cette cellule adhérèrent un nombre de plus en plus grand de jeunes, en particulier à la suite de la grave crise économique provoquée par le krach boursier de Wall Street, le , qui sembla un temps signer la fin du modèle économique capitaliste, au bénéfice du modèle communisteThe History Channel, Histoire des services secrets: épisode 14, les Espions de Cambridge, 9 mars 2012 (9 min 31 s).. Au cours de ce même mois d’octobre s’était inscrit à l’université, avec une bourse d’études en histoire, l’étudiant Kim Philby, fils du diplomate en poste aux Indes St. John Philby., qui avait donné ce prénom à son fils en référence à l’enfant espion du roman de Rudyard Kipling. Il y fit bientôt la connaissance d’un autre jeune homme, Anthony Blunt, arrivé dans la même université peu de mois auparavant avec une bourse d’études en mathématiques, et tous deux, après la « trahison » de MacDonald, — lequel était revenu aux affaires en , et, se proposant d’effectuer de fortes coupes dans la prévoyance sociale et d’augmenter les impôts, s'était même acquis le soutien des conservateurs, — se mirent à assister aux cours de Dobb. En particulier, Blunt rejoignit en les Cambridge Apostles, société secrète et exclusive, qui, fondée au départ comme une société secrète d’intellectuels aux idées conservatrices, évolua par la suite en un étendard du libertarisme en matière philosophique et du libertinisme en matière de mœurs, à quoi venaient se mêler en outre des conceptions marxistes. Cette société secrète comptera parmi ses membres de nombreuses personnalités connues, telles que les philosophes George Edward Moore et Bertrand Russell, l’économiste John Maynard Keynes, le mathématicien Godfrey Harold Hardy et des intellectuels comme Lytton Strachey et Leonard Woolf, mari de la célèbre romancière VirginiaD’après un article de la Repubblica. En 1930 arriva au Trinity College, bénéficiaire d’une bourse d’études en histoire, Guy Burgess, fils d’un officier de la marine britannique., qui se révélera bientôt comme l’un des étudiants les plus brillants de sa générationThe History Channel, Histoire des services secrets: épisode 14, les Espions de Cambridge, 4 septembre 2012 (10 min 56 s)..
Séduit par les écrits du journaliste pro-communiste Ernst Henry Article sur Ernst Henry., alias Semyon Rostovsky, et fasciné par les groupes révolutionnaires pentacéphales qui en Allemagne combattaient le nazisme, Burgess devint le fondateur de la première cellule communiste, qui se composait de cinq jeunes partageant ses idéaux. Par Anthony Blunt, il vint à faire partie des Apostles, et par là initia l’ami au communisme et à l’homosexualité. À cette époque, dans l’environnement austère des colleges strictement masculins, au milieu d’une société hautement puritaine, des étudiants ont pu choisir l’homosexualité. Burgess parvint à impliquer également Donald Maclean (fils d’un riche baronnet anglais, figure du Parti libéral, Sir Donald Maclean), qui ne tarda pas à participer activement à la vie politique... Le présumé cinquième homme était John Cairncross ; né à Glasgow, d’origine modeste, il était, dès avant son entrée au college, un communiste convaincu, et fut donc aisément repéré par Burgess. Leurs études à Cambridge achevées, s’ils eurent ensuite des parcours différents, continuèrent à nourrir leurs idées communistes et se laissèrent recruter, pour défendre celles-ci, par les services secrets soviétiques.
L’activité d’espionnage Les années trente (1933-1939) En 1933, Kim Philby, complètement dévoué à la cause communiste, quitta le college et gagna Vienne, officiellement comme journaliste pigiste. Lorsque l'Autriche envisagea d’interdire le parti communiste, Philby se mit à travailler comme coursier au service de ce parti. De plus en plus attiré par le monde soviétique, il chercha à s’en approcher chaque fois davantage au point semble-t-il de s’éprendre de l’agent secret du NKVD Alice (Litzi) Friedmann, puis de l’épouser. Celle-ci le mit en contact avec Theodore Maly (1894-1938), grâce à qui il put entrer dans les services secrets soviétiques. Maly allait être la principale personne de contact pour les Cinq dans les années précédant la Deuxième Guerre mondiale, plus précisément jusqu’au , date à laquelle il fut arrêté et condamné à mort comme espion allemandIl fut complètement réhabilité le 14 avril 1956 Scheda su Theodore MalyDuff, chap. 1.. Après le mariage, le couple Philby fut envoyé à Londres aux ordres de l’agent Otto (Arnold Deutsch) Article du Telegraph sur Harnold Deutsch (Otto)... Le premier ordre donné fut de couper complètement toute relation avec la gauche, dans le but de pouvoir s’insinuer jusqu'au cœur du pouvoir politique britannique sans éveiller de soupçons. À cet effet, il dut même se faire membre du groupe de droite Anglo-German Fellowship.
vignette|redresse|Guy Burgess en 1935. Très vraisemblablement, ce fut Philby qui entreprit de renouer des rapports avec Guy Burgess et qui lui fit rencontrer Otto. Burgess dut à son tour quitter sa patrie, cette fois à destination de l’Allemagne nazie et de la Russie communiste. Maclean se laissa également convaincre de prendre du service dans le NKVD (ancêtre du KGB). Après avoir obtenu son diplôme à Cambridge avec le maximum de voix, il s’était engagé dans la carrière diplomatique dès qu’il eut réussi l'examen au ministère des Affaires étrangères en . Le seul à ne pas devoir dissimuler ses convictions communistes était Anthony Blunt, qui n’en avait jamais rien laissé paraître. Un jour, son grand ami Michael Straight fut frappé de stupeur quand l’insoupçonnable Blunt lui proposa d’adhérer au communismeThe History Channel, Histoire des services secrets: épisode 14, les Espions de Cambridge, 9 mars 2012 (15 min 21 s).. Celui-ci, lorsqu’il eut fait la connaissance de Cairncross, le mit aussitôt en contact avec Burgess, qui à son tour le recommanda à Otto.
À l’instar de Maclean, Cairncross se lança lui aussi, après avoir été diplômé avec distinction en 1936, dans la carrière diplomatique, s’étant classé, dans le concours du ministère des Affaires étrangères, au premier rang. Quand en 1936 éclata la Guerre civile espagnole, et que Francisco Franco, afin de renverser la Deuxième République espagnole, fit alliance avec Hitler et Mussolini, l’Union soviétique soutint les Républicains. Philby fut envoyé en Espagne, en qualité de journaliste, avec mission de relater la guerre du point de vue des franquistes. En 1937, il devint ainsi le correspondant de guerre pour le compte du Times de Londres, et réussit par ce biais à faire parvenir des renseignements importants aux Britanniques ainsi qu’aux Soviétiques. C’est durant cette période que Philby échappa miraculeusement à l’impact d’une bombe, laquelle, en frappant l’automobile dans laquelle il se déplaçait, en tua tous les autres passagers. Cet incident lui permit de passer pour un héros des fascistes et de se faire décorer par le général Franco en personneThe History Channel, Histoire des services secrets: épisode 14, les Espions de Cambridge, 5 septembre 2012 (18 min 12 s).. Donald Maclean en revanche resta en Grande-Bretagne, poursuivant une brillante carrière politique, qui lui permit à la fin d’être élevé au poste de troisième secrétaire, ou de fonctionnaire de grade A, à l’ambassade de Grande-Bretagne à Paris, où il allait séjourner jusqu’à l’occupation allemande.. Le diplomate britannique Gladwyn Jebb dira à son sujet :
Burgess, de son côté, commença, à partir du , à travailler pour la BBC comme collaborateur à l’émission The week in Westminster.. Cela lui permit de rencontrer des personnalités politiques de haut niveau, comme Winston Churchill ou Neville Chamberlain (alors premier ministre).
Quant à Anthony Blunt, il entra comme historien de l’art au service de l'institut Warburg (1937-1939) à Londres. Avant de quitter Cambridge, il avait toutefois lié connaissance avec Leo Long, personne de contact qui se révélera fort précieuse par la suiteThe History Channel, Histoire des services secrets: épisode 14, les Espions de Cambridge, 5 septembre 2012 18 min 35 s. Guy Burgess, qui déjà auparavant avait reçu quelque récompense de la part des services de renseignements pour avoir recueilli des informations politiques qui intéressaient la Section 1., renonça à ses fonctions à la BBC pour entrer comme expert en propagande dans la Section D du MI6, devenant ainsi une véritable taupe soviétique infiltrée dans les services secrets britanniques.