Le « miroir du prince », ou « miroirs des princes » (Specula principum), qui relèvent du genre littéraire du miroir apparu au Moyen Âge, est un type de traités d'éthique, de bonne conduite, de préceptes moraux spécifiquement destinés aux chefs d'État de l'époque.

La définition du genre « Miroir du prince », en latin speculum principis (pl. specula principum), est l'objet d'études approfondies, pour ce qui concerne sa définition au Moyen Âge, dès le début du . En 1938, l'ouvrage de Wilhelm Berges Fürstenspiegel des hohens und späten Mitteralters (« Miroir des princes du haut et bas Moyen Âge »)Wilhelm Berges, Die Fürstenspiegel des hohen und späten Mittelalters, Leipzig : K. W. Hiersemann, 1938 fait date. Depuis quelques années, le genre est étudié par les historiens de la pensée pour comprendre la politique au Moyen Âge. À ce jour, la définition du genre pose question. Les travaux d'Einar Mar Jonsson donnent les cadres de définition du genre. Frédérique Lachaud et Lydwine Scordia ont également dirigé la rédaction d'un ouvrage sur la question des « Miroirs des princes » : De l'Antiquité aux Lumières.

En 2019, un colloque s'est tenu à Namur sur la question de la plasticité de ce genre littéraire.

Histoire

Antiquité Des écrits de conseillers (souvent des théologiens) à l'intention des souverains existaient déjà durant l'Antiquité, mais sous une forme différente. Ils se développent véritablement au . Les « Miroirs des princes » constituent une sorte de manuel composé de conseils et de préceptes moraux destinés à montrer au souverain la voie à suivre pour régner selon la volonté de Dieu ou des divinités. Comme leur nom l'indique, ces traités font figure de miroirs renvoyant l'image, la description du roi parfait.

De nombreux textes sont rédigés en grec par des philosophes païens (Jamblique, Sopatros d'Apamée, Thémistios) et un théologien chrétien (Eusèbe de Césarée) au après J.-C., à une époque charnière de l'Empire romain, une période de transition entre le monde gréco-romain et les débuts des civilisations médiévales (latine, byzantine et arabe). Ces différents courants de pensée portent sur ce que serait le bon gouvernement ; sur ce qui fait qu'un roi est bon ; sur les qualités morales et intellectuelles, les responsabilités et les fonctions du meilleur gouvernant ; sur le sens de la politiqueMiroirs de prince de l’Empire romain au , Dominic O'Meara 2006 ed cerf.

Islam Dans la tradition islamique, les plus anciens traités d'éthique gouvernementale nous étant parvenus sont datés du Denise Aigle, « La conception du pouvoir dans l'islam. Miroirs des princes persans et théorie sunnite () », Perspectives médiévales vol. 31, 2007, ., « Studen zur Geschichte der alteren arabischen Fürstenspiegel », Peipzig, 1932.Dimitri Gutas, « Classical Arabic Wisdom Literature : Nature and Scope », Journal of the American Oriental Society, vol. 101, 1981, ..

Les premiers « Miroir des princes » sont sans doute ceux d'Abd al-Hamid Ibn Yahya et d'Ibn al-Muqaffa avec lAl-Adab al-KabīrDenise Aigle, « La conception du pouvoir dans l'islam. Miroirs des princes persans et théorie sunnite () », Perspectives médiévales vol. 31, 2007, .. Al-Imam al-Hadrami a composé le Kitāb al-ʾišāra (Traité de bonne conduite princière) au Mohamed Salem Ideidbi, (2011). Traité de politique ou Conseils pour la conduite du pouvoir d'al-Imam al-Hadrami. ..

L'un des plus célèbres, le Kitāb al-tibr al-masbūk fī naṣīḥat al-mulūk (Le miroir du prince et le conseil aux rois), est composé par l'imam Abû Hamid Al-Ghazâlî à la fin de sa vie, entre 1105 et 1111https://attahawi.files.wordpress.com/2011/04/nasihat-al-muluk-by-imam-al-ghazali.pdf..

En 1603, parait le Tāj al-salāṭīn (La couronne des rois) rédigé en malais classique (jawi) attribué à Bukhari al-Jauhari.. Il serait en grande partie basé sur le Naṣīḥat al-mulūk d'Al-GhazâlîZaini-Lajoubert Monique. Le deuxième colloque international de l’Association malaisienne de littérature comparée (Kuala Lumpur, 7-9 juin 2007). In: Archipel. Volume 74, 2007. . url : https://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/arch_0044-8613_2007_num_74_1_3910 Consulté le 06 mars 2013.

Époque carolingienne En Europe occidentale, le premier véritable « Miroir des princes » de l'époque carolingienne fut la Via regia écrite par Smaragde de Saint-Mihiel aux alentours de l'année 813 pour Louis le Pieux, alors qu'il n'était pas encore empereur. Le texte de Smaragde est empreint d'une forte valeur morale que l'auteur lie étroitement au domaine politique et à la personne du roi. Parmi d'autres écrits de ce type, la Cyropédie de Xénophon a été imitée au Moyen Âge comme modèle du genre « Miroir des princes ». Il convient de citer également le Liber exhortationis, écrit vers 795 par l'évêque Paulin d'Aquilée pour le duc Éric de FrioulFranz Brunhölzl, Histoire de la littérature latine du Moyen Âge, volume 1, partie 2, Université catholique de Louvain, Institut d'études médiévales, 1991., et le De regis persona et regio ministerio d'Hincmar de Reims, rédigé en 873, qui adopte une vision de la fonction des évêques qui est bien distincte de l'autorité royale. Un ouvrage majeur dans la lignée des « Miroirs des princes » est le De institutione regia que Jonas d'Orléans écrivit vraisemblablement en 831 pour Pépin d'Aquitaine, un des fils de Louis le Pieux. Le De institutione regia fonde la royauté sur des vertus morales nécessaires pour la recherche du salut de l'âme et de l'amour de Dieu.

Dans cette optique, les « Miroir des princes » touchent également aux rapports des pouvoirs — le temporel et le sacerdotal —, et à leur position vis-à-vis de Dieu.

L’historien Einar Már Jónsson, distingue quatre grands types de « miroirs aux princes ». Le premier recense les vertus dont le souverain doit être paré, et les vices proscrits ; ce sont principalement des considérations morales. Le deuxième type s’inspire des dirigeants célèbres, pour élaborer la définition du prince parfait. Le troisième genre s’attache à mettre en situation concrète le souverain idéal, gouverné par toutes ses vertus. Ici, plus de métaphore : tout est expliqué au lecteur. Pour finir, le quatrième type d’ouvrage propose une réflexion plus globale sur le rôle du monarque, et l’extrapole à des cas réalistes.

À partir de la Renaissance À partir du , Les humanistes, d’Italie ou d’Europe du Nord se font conseillers des souverains. Nicolas Machiavel et Leonardo Bruni en sont des exemples emblématiques, jouant non seulement un rôle actif au sein des cours, mais rédigeant également des ouvrages destinés aux gouvernants.

L’historien Quentin Skinner, de Cambridge, a démontré le lien établi par les humanistes de l’époque entre « bonne éducation et bon gouvernement », que l’on trouve dans l’œuvre Sur l’éducation de Juan Luis Vives, ou encore dans La Bonne Éducation des garçons de Iacopo Sadoleto. vignette|Miniature extraite d'une Instruction du prince chrétien d'Érasme. D’autres ouvrages célèbres voient le jour, comme le Maître d’école de Roger Ascham, l’Éducation du prince de Guillaume Budé et, surtout, l’Instruction d’un prince chrétien d'Érasme, une somme d’ouvrages et de traités tellement importante qu’ils feront dire à Quentin Skinner que désormais, ces livres « s’adressent non seulement aux rois et aux princes, mais aussi aux courtisans, nobles, conseillers et magistrats. ». Le Livre du courtisan, de Baldassare Castiglione illustre son propos.

L’influence des humanistes va dépasser celle des précepteurs religieux ; dès lors, c’est plus la raison d'État qui sous-tendra le propos tenu dans l'ouvrage, reléguant la religion au second plan. Désormais, le miroir aux princes, enseigne des préceptes stratégiques et politiques, la plupart du temps départis de la dimension religieuse et/ou morale qui s’y trouvait au Moyen Âge.

Cette dérivation du religieux vers le politique correspond à la naissance de l’État moderne, où le pragmatisme l’emporte sur les considérations morales et, même si le souverain se doit d’être vertueux chez Machiavel, il devrait toutefois pouvoir s’affranchir de certaines questions éthiques si l’intérêt supérieur de l’État l’exigeait. Cela vaudra au Prince d’être mis à l’index en 1559.

Liste des specula principum

Grecs et Romains

Xénophon, L'éducation de Cyrus ; Isocrate, A Nicocle et à Evagora; Philodème, Le bon roi selon Homère; Jean Chrysostome, Le premier discours sur la royauté, Le second discours sur la royauté, Le troisième discours sur la royauté, Le quatrième discours sur la royauté ; Sénèque, De la clémence ; Cicéron, De Officiis.La vie de Constantin par Eusèbe de Césarée peut être considéré comme un speculum principis. Le genre, le public et les objectifs précis de ce texte ont cependant fait l'objet de controverses scientifiques.

Inde

Vichnou Sarma, Pañcatantra ; Chanakya, Arthaśāstra. Chine

Tao Te Ching - Philosophe chinois Lao Tseu (qui peut être interprêté comme un texte mystique, un texte philosophique ou un traité politique sur la domination); Zizhi Tongjian ou Miroir universel pour aider à la gouvernance par Sima Guang ; Mencius - Le conseil non moral au souverain contient un débat avec le Paysan, le premier groupe socialiste connu qui a soutenu une société dépourvue de classes sociales ; Han Feizi - Conseils sur le légalisme pour le dirigeant et l'art de gouverner.

Textes de l'Europe occidentale

Début du Moyen Âge

Augustin d'Hippone, La cité de Dieu V.24, "Le vrai bonheur de Empereurs chrétiens" ; Grégoire de Tours, Histoire des Francs, dans lequel il met en garde contre les conflits internes ; De duodecim abusivis saeculi, "Sur les douze maltraitances du monde" (), un traité hiberno-irlandais d'un auteur anonyme parfois appelé pseudo-chypriote. Cette œuvre, bien que n'étant pas en soi un speculum principis, aurait eu une grande influence sur le développement du "genre" ; Bède le Vénérable, Historia ecclesiastica gentis Anglorum, dans lequel l'auteur déclare spécifiquement que le but étudier l'histoire consiste à présenter des exemples à imiter ou à éviter.

Textes carolingiens Exemples notables de manuels carolingiens destinés aux rois :

Smaragdo de Saint-Mihiel, Via regia (813), probablement le premier véritable ouvrage du genre Eginhard, Vita Karoli Magni, dans lequel il présente le royaume de Charlemagne comme l'aboutissement auquel les autres dirigeants doivent aspirer ; Jonas d'Orléans, De Institutione Regia (vers 831), écrit pour Pépin d'Aquitaine Agobard de Lyon, correspondances ; Sedulius Scotus, De rectoribus christianis "Sur les dirigeants chrétiens" (vers 855-9), adressé au roi Lothaire II de Lotharingie; Hincmar de Reims, De regis persona ; Hincmar de Reims, De ordini palatii (882), qui établit les devoirs moraux d'un roi - comprend un récit sur l'organisation du palais ; Jonas d'Orléans, De Institutione Laicali (818 x 828), (à l'origine) écrit pour le comte Matfrid d'Orléans; Paulin II d'Aquilée, Liber exhortationis (795), pour le comte Enrico del Friuli; Alcuin d'York, De virtutibus et vitiis (vers 799-800), écrit pour le Comte Veuve de Bretagne; Dhuoda, Liber manualis, écrit pour son fils William.

Textes irlandais

De duodecim abusifs saeculi. Ces miroirs diffèrent de la plupart des textes mentionnés dans cette liste, dans le sens où les personnages qui y sont décrits comme donnant et recevant des conseils sont des personnages légendaires. Audacht Morainn (Le Testament de Morand), écrit vers 700 - un vieux texte irlandais qui a été qualifié de précurseur car, " alors que ce dernier était sur le point de devenir roi de Tara, Feradach Finnfechtnach, le sage juge légendaire Morand envoya pour conseils ce speculum principalis Tecosca Cormaic, (Instructions de Cormac), dans lesquelles le personnage, Cormac mac Airt, est responsable de l'instruction de son fils Cairbre Lifechair, sur divers sujets. Bríatharthecosc Con Culainn (Le précepte de Cú chulainn) (interpolé dans Serglige Con Culainn), adressé à Lugaid Réoderg.