L’Économique (en grec ancien « L'art et la manière de bien gérer un grand domaine agricole »)Pour reprendre la traduction la plus récente (1972) de l'ouvrage, celle de Sarah Pomeroy, et le commentaire de Claude Mossé de 2008. est une œuvre de Xénophon dans la forme des dialogues socratiques, qui traite de la gestion d'un grand domaine foncier, sur le plan humain et technique.
L'auteur — à la tête d'un domaine de peut-être à Scillonte dans le Péloponnèse — aborde également différents autres sujets, parmi lesquels l'essence de la valeur, au sens économique du terme, l'éducation et le rôle de femme, la supériorité de l'agriculture sur l'artisanat, la kalokagathie. Le thème récurrent est l'art de commander et de se faire obéir, « un don des dieux », tel qu'il est développé au chapitre XXIDans la traduction d'Eugène Talbot, 1858, Chap. XXI..
Datation et postérité L’Économique aurait été composé par Xénophon dans le dernier quart de sa vie, mais la datation est disputée, et les dates vont de -360 à -380Édouard Delebecque, « Sur la date et l'objet de l'Économique », Revue des Études Grecques, tome 64, fascicule 299-301, Janvier-juin 1951, pp. 21-58. .À titre d'exemples, Pierre Chambry, un des traducteurs de Xénophon, et l'historienne Claude Mossé penchent pour une date postérieure à -362, tout comme l'helléniste Sarah B. Pomeroy, tandis que Marc Pénin fait remonter le texte aux alentours de -380. . Ce dialogue entre Socrate et Critobule aurait eu lieu, selon Sarah B. Pomery entre -420 et -410, sous la stoa de Zeus Eleutherios sur l'agora d'AthènesHerman Van Looy . Sarah B. Pomeroy, « Xenophon. Œconomicus. A Social and Historical Commentary » in L'antiquité classique, T. 65, 1996. pp. 300-301. ..
Le livre fut traduit en latin par Cicéron, et acquit une certaine renommée à la Renaissance, à la suite de la traduction donnée en 1571 par Étienne de la Boétie, sous le titre de La Mesnagerie.
Il s’agit de l'un des plus anciens textes traitant d’économie et aussi d'une importante source pour l’histoire sociale et intellectuelle d'Athènes à l’époque classique, et il peut être considéré comme le premier traité d’agronomie.
Une abondante littérature de manuels pour propriétaires terriens (parmi lesquels l’Économique de Xénophon ou celui du pseudo-Aristote) atteste la présence de plusieurs dizaines d’esclaves dans les grands domaines, à la fois en tant que travailleurs de base et en tant qu’intendants. Un fragment de l’Économique contenant une partie des chapitres VIII et IX est contenu sur le papyrus d’Oxyrhynque 227..
La conception de l'économie que présente Xénophon (voir ci-dessous) sera reprise par Aristote dans la Politique : pour lui, « l'art de l'économie est l'autorité sur ses enfants et sa femme, et plus généralement sur la maison », une définition qui se maintiendra jusqu'au ..
Présentation générale Si avec cet ouvrage Xénophon introduit le terme économie dans la pensée occidentale, il ne traite du sens moderne de cette notion (nature des biens, utilité et échange) que dans le premier chapitre. Cependant, il définit déjà l'économie comme « l'art d'administrer son domaine » (oïkos : maison, propriété, avoir ; nomos : usage, règle de conduite). Dans les autres chapitres, il présente essentiellement l'exemple d'un bon « économiste », c'est-à-dire d'un propriétaire terrien qui se préoccupe des aspects techniques de son travail (l'agronomie en tant que telle) mais aussi et surtout de la capacité à commander à son personnel ainsi que la nécessité d'instruire correctement son épouse pour qu'elle soit une parfaite maîtresse de maison.
L’ouvrage s’organise autour du dialogue entre Socrate et Critobule sur la gestion domestique. Socrate,qui se dit ignorant sur le sujet, rapporte notamment à Critobule ce que lui a expliqué Ischomaque, grand propriétaire terrien athénien, à propos des techniques agricoles. Ce faisant, et contrairement à Hésiode dans Les Travaux et les Jours, Xénophon donne des instructions pour améliorer la production agricole. En effet, même si Hésiode livre des observations judicieuses, pour lui, le rendement dépend du bon vouloir des dieux; à l'inverse, Xénophon relève que les hommes peuvent influer sur la productivité de leurs terres (à condition toutefois d’avoir correctement honoré les dieux au préalable). Chez Xénophon, l’agriculture n’est donc pas le seul domaine des dieux. Les hommes peuvent de par leurs propres actions influencer la productivité de leurs terres. Adopter de bonnes pratiques ne vise pas à simplement plaire aux dieux mais à améliorer directement l’efficacité de leur travail.
D’après Philodème de Gadara, le premier livre des Économiques du pseudo-Aristote a été écrit par Théophraste, et il est inspiré de l’ouvrage homonyme écrit par Xénophon. On trouve chez Xénophon quelques références aux Économiques du pseudo-Aristote et à son propre ouvrage intitulé Cyropédie. Tandis que Xénophon écrit dans son Économique que , et dans sa Cyropédie qu'une , le pseudo-Aristote note que . Quant à Platon, il s’oppose, dans le Livre V457b et passim de la République, à l’oikos — à la fois maison, famille et domaine au sens large — dont Xénophon fait l'éloge dans son ouvrage.
Personnages Socrate, philosophe, qui n'a jamais quitté Athènes sauf dans le cadre d'expéditions militaires, et auquel Xénophon prête parfois des propos contraires à ceux que rapporte Platon. Critobule, disciple de Socrate, fils de Criton d’Athènes, jeune marié. Ischomaque, riche notable athénien, grand propriétaire terrien à Phalère. Le fait qu'il a deux domiciles — l'un à Athènes et l'autre dans son domaine, dans la grande banlieue sud d'Athènes (il s'y rend à pied) — va entretenir la confusion entre les deux sens de « oikos » (maison et propriété).
Certains commentateurs ou traducteurs, comme Pierre Chambry par exemple, voient Xénophon dans le personnage d'Ischomaque, qui fut également un grand propriétaire terrien à la tête pendant vingt ans d'un domaine de peut-être 15 000 hectares à Scillonte.
Résumé On peut distinguer dans l'ouvrage cinq grandes parties et vingt-et-un chapitres : A. Les biens et la valeur B. Le couple C. Les managers intermédiaires D. Les principes de base de l'agriculture E. L'art de se faire obéir Ci-dessous, les titres des chapitres sont ceux de la traduction de Pierre Chantraine.
A. Les biens et la valeur I . Définition de l'économie domaniale. Définitions des biens. L'effet des passions Le dialogue entre Socrate et Critobule commence par une discussion relative à l’économie domaniale et à la richesse, cette dernière renvoyant à ce qui est utile, c’est-à-dire ce dont on tire avantage. Il faut démontrer par l’exemple ce qu’il convient de faire et de ne pas faire.
Selon Socrate, celui qui souhaite être heureux et faire ce qui peut lui procurer du bien doit vivre sans maître, et ne pas prétendre ne pas en avoir. Celui qui refuse le travail sous prétexte de ne pas avoir de maître ou accepter de maître en ont un ; celui qui prétend vivre sans maître est sous le joug des mauvaises passions qui l’en empêchent par ses obligations, ses ordres et ses commandements. L’asservissement aux passions rend incapable de kalokagathie ; les passions sont critiquées par Socrate parce qu’elles empêchent la kalokagathie, noblesse de caractère, comme l’argent qui rend impossible que l'on se serve de lui parce que le désir et la passion de le posséder et de le garder empêchent d’en faire un bien utile. Or, ne peut être appelé bien que ce qui est utile : dans ces conditions, même l’inimitié est un bien lorsque l’on sait la transformer en quelque chose d'utile.
II. Comparaison de la richesse de Socrate et de Critobule. Critobule demande à Socrate de l'aider de ses conseils Socrate prend Critobule comme exemple de servilité envers l'argent, et parle de lui sur un ton moqueur. En outre, Socrate se dit libre, au contraire de Critobule qui a le devoir de financer un certain nombre de charges officielles. En ce sens, la vie du pauvre est plus simple que celle du riche, car celui-là ne connaît pas les embarras liés à la fortune (parasites, amis intéressés, obligation de tenir son rang, financement des liturgies, etc.); de plus, en cas de besoin, il peut toujours demander à ses amis de lui prêter de l’argent. On retrouve enfin le mépris de Socrate pour les liturgies, lorsqu’il mentionne les lourdes contributions destinées à l’élevage des chevaux, au financement d’un chœur tragique (chorège), de compétitions (gymnasiarchie), l’équipement d’une trirème (triérarchie) et au paiement de l’impôt de guerre (eisphora).
III. Nécessité de l'ordre et de la méthode. Le rôle de la femme thumb|280px|Une trière de 170 rameurs, prise par Xénophon comme exemple d'ordre et d'art de commander. Tout d’abord, l’ordre et la méthode sont nécessaires. Xénophon le montre par la quantité d’ustensiles à disposition des serviteurs, et qui tracasse davantage les serviteurs que leurs maîtres qui les harcèlent pour leur manque d’ordre; il montre ainsi par-là que la place occupée par un bien importe peu pour autant que l’endroit de rangement soit convenable ; ainsi, les personnes qui règlent bien leur maison ont un endroit particulier pour les vases destinés aux sacrifices, un autre pour la vaisselle de table, tandis les instruments de labour sont réduits ailleurs, et les armes de guerre à l’écart.
Ischomaque traite sa femme avec délicatesse, prenant le temps de la familiariser à son mode de vie, voyant dans les fautes qu'elle commet le signe qu'il n'a pas su l'instruire correctement, et assumant aussi la responsabilité de ce qu'elle ignore. Il obtient de son épouse soumission, dévouement et affection, et sait que par la qualité de son instruction, sa femme, lorsqu’elle se montrera meilleure que lui, lui servira à son tour d’exemple et de maître.
L’esclave et le cheval ont pour point commun un âge idéal auquel il faut les acheter, pour la qualité de service qu’offre leur jeunesse, et parce que cette qualité peut s’améliorer avec l’âge. Socrate répond à Critobule qu’il peut montrer des agriculteurs contents de faire voir le résultat de leur art.
IV. Jugement sur les artisans. La guerre et l'agriculture. Exemple du roi des Perses. Exemple de Cyrus le Jeune Le résultat de l’agriculture — les plaisirs de la nourriture des récoltes — ne va pas sans peine, car le délice des mets nécessite un exercice du corps. Xénophon oppose l’artisan à la paysannerie organisée en villages ; les possessions du citoyen étaient administrées par plusieurs esclaves de confiance, dont parle Ischomaque : ces terres étaient alors divisées en parcelles; elles le sont par un seul intendant — lui aussi esclave et formé pour servir les intérêts de son maître — lorsque les terres sont réunies en un seul domaine.
Les métiers d’artisans sont tenus en piètre estime, parce que ces travaux ruinent le corps de ceux qui les exercent, ainsi que de ceux qui les dirigent, en les contraignant à une vie casanière, voire sédentairePlaton au Livre VIII de La République, oppose également un pauvre paysan maigre et brûlé par le soleil à un riche nourri à l’ombre et chargé de graisse..
V. Éloge de l'agriculture comparée à l'artisanat. Elle enseigne le courage et l'art de commander gauche|vignette|273x273px|L'artisanat, un art difficile et secret. Ici, stèle funéraire du cordonnier Xanthippos. Athènes, vers 430-420 av. J.-C. British Museum.