Le Grand Prix de France 1960 (XLVIe Grand Prix de l'A.C.F.), disputé sur le circuit de Reims-Gueux le , est la quatre-vingt-dixième épreuve du championnat du monde de Formule 1 courue depuis 1950 et la sixième manche du championnat 1960.
Contexte avant la course Le championnat du monde La saison 1960 de Formule 1 est la dernière courue sous la réglementation à moteur 2500 cm3 atmosphérique ou 750 cm3 suralimenté, en vigueur depuis 1954. L'imposition de l'usage du carburant 'Avgas' et la réduction de la durée des épreuves, dès 1958, ont conduit à une évolution radicale des monoplaces de Grand Prix, la réduction de la taille des réservoirs ayant permis la réalisation de châssis plus compacts ; adepte du moteur central arrière, le constructeur britannique John Cooper démontra rapidement la supériorité de ce concept, dominant la saison 1959 avec ses légères et maniables T51 face aux traditionnelles Ferrari, pourtant bien plus puissantes. Presque tous les constructeurs ont désormais suivi la voie des Cooper, ou sont en passe de le faire.
Champion du monde 1959 à l'issue de la dernière course, l'Australien Jack Brabham fait à nouveau partie des favoris cette saison. Malchanceux lors des premières épreuves, il a remporté coup sur coup les grands prix des Pays-Bas et de Belgique au volant de la nouvelle Cooper T53, revenant à seulement quatre points de son coéquipier Bruce McLaren (vainqueur de l'épreuve d'ouverture en Argentine). Principal rival de Brabham dans la course au titre, Stirling Moss a été victime d'un grave accident à Francorchamps, causé par un bris de suspension de sa Lotus 18 lors des essais du Grand prix ; sérieusement touché aux jambes et à la colonne vertébrale, le champion britannique est écarté des circuits pour plusieurs semaines. Le circuit ardennais a été le théâtre de deux autres accidents dramatiques ce week-end là, fatals aux espoirs britanniques Chris Bristow et Alan Stacey, laissant planer une atmosphère pesante autour de la piste rémoise, également réputée périlleuse.
Le circuit thumb|left|alt=Reims-Gueux|La ligne droite des stands emprunte la route départementale D27, en direction de Gueux.
Le circuit routier de Reims-Gueux n’est utilisé qu’une fois par an, à l’occasion d’un meeting comprenant le Grand Prix de formule 1 et une épreuve de formule Junior, la Coupe de vitesse Junior qui remplace cette année la précédente Coupe internationale de vitesse qui se disputait en formule 2. Depuis 1926, cette piste rivalise avec celle de Spa-Francorchamps pour le titre de piste la plus rapide d'Europe. Comprenant deux longues lignes droites, elle permet des vitesses proches de 300 km/h. Depuis 1959, Stirling Moss y détient le record officiel, ayant accompli un tour à 209,3 km/h de moyenne au cours du Grand Prix, au volant de sa BRM, alors qu’aux essais Tony Brooks avait qualifié sa Ferrari à plus de 214 km/hRevue Moteurs n° 22 - 1959.
Monoplaces en lice Cooper T53 "Usine" Évolution de la T51 championne du monde en 1959 aux mains de Jack Brabham, la T53 s'est d'emblée avérée très compétitive, engrangeant les succès. Brabham, qui a grandement contribué à sa mise au point, s'est imposé à Brands Hatch (lors du Silver City Trophy, hors championnat) avant de remporter les deux derniers grands prix. Utilisant le même moteur Coventry Climax FPF (4 cylindres, 243 chevaux à ) que sa devancière, la T53 bénéficie en outre d'une boîte de vitesses à cinq rapports et d'un pont intégré. Pesant 460 kg, cette agile monoplace peut atteindre près de 290 km/h en pointe grâce à l'excellent profilage de sa carrosserie. L'usine a engagé deux voitures, Brabham étant une nouvelle fois épaulé par Bruce McLaren.
Cooper T51 privées thumb|right|Une Cooper-Maserati T51 de la Scuderia Centro-Sud, ici lors d'une manifestation historique. L'équipe Yeoman Credit d'Alfred Moss a engagé trois T51 de la saison passée (485 kg, moteur Climax FPF de 240 chevaux) pour Olivier Gendebien, Henry Taylor et Bruce Halford. L'équipe Fred Tuck Cars aligne un modèle identique pour Lucien Bianchi. La voiture de Gendebien est équipée d'une boîte de vitesses à cinq rapports, contre quatre pour ses coéquipiers et pour BianchiRevue L'Automobile n°172 - août 1960. La Scuderia Centro Sud a quant à elle monté des moteurs Maserati (quatre cylindres, 240 chevauxRevue Moteurs n° 24 - 1960) sur ses trois châssis T51, confiés à Maurice Trintignant, Masten Gregory et Ian Burgess.
Cooper Castellotti Enzo Ferrari a gracieusement fourni des moteurs de Ferrari 555 (quatre cylindres, 250 chevaux à 6500 tr/min) à la Scuderia Castellotti (ainsi nommée en mémoire du pilote disparu trois ans plus tôt), qui les a adaptés, accouplés à une boîte de vitesses Colotti à cinq rapports sur des châssis de Cooper T51. En retour, le Commendatore espère en tirer des enseignements sur la technique du moteur central arrière qu'il compte adopter pour ses futurs modèles. Baptisée Cooper-Castellotti, la T51 à moteur Ferrari aurait dû faire ses débuts à Monaco, mais ni Giorgio Scarlatti ni Gino Munaron le pilote italien ne parvint à qualifier l'unique exemplaire achevé. Pour l'épreuve française, la Scuderia Castellotti a cette fois engagé deux voitures, mais celle de Scarlatti n'étant finalement pas prête seul Munaron est présent.
Ferrari Dino 246 "Usine" thumb|right|La Ferrari Dino 246, à moteur avant, est la plus puissante du plateau. La Scuderia Ferrari aligne la même équipe qu'en Belgique, Phil Hill, Wolfgang von Trips et Willy Mairesse retrouvant leurs Dino 246. Ces monoplaces de 600 kg, de conception classique, sont les plus puissantes du plateau, leur moteur V6 délivrant 290 chevaux. Reims est l'un des rares circuits où leur vitesse de pointe (proche des 300 km/h) peut compenser leur poids élevé et la lourdeur de leur comportement en courbe.
BRM P48 "Usine" Joakim Bonnier, Graham Hill et Dan Gurney pilotent leurs habituelles P48 à moteur quatre cylindres en position centrale arrière. Équipées d'un original système de freinage arrière (un seul disque monté sur l'arbre de transmission), ces voitures de 550 kg disposent de 280 chevaux. Performantes, les BRM connaissent cependant de sérieux problèmes de fiabilité, seul Hill (troisième à Zandvoort) ayant obtenu un résultat probant cette saison.
Lotus 18 "Usine" L'écurie de Colin Chapman a préparé trois Lotus 18 pour Innes Ireland, Jim Clark et Ron Flockhart, ce dernier remplaçant Alan Stacey mortellement accidenté lors du Grand Prix de Belgique. Ces voitures sont les plus compactes et les plus légères (440 kg) du plateau. Elles utilisent le même moteur Climax FPF que les Cooper, également monté en position centrale, mais accouplé à une boîte de vitesses séquentielle à cinq rapports conçue par l'usine. Malgré une hauteur très réduite (67 centimètres hors tout), elles sont un peu moins rapides que les Cooper, mieux profilées. L'écurie privée Robert Bodle Ltd a engagé une ancienne Lotus 16 à moteur avant, confiée à David Piper.
Vanwall VW11 "Usine" L'équipe de Tony Vandervell effectue son retour en championnat avec la nouvelle VW11, évolution de la VW5 alignée hors championnat en début de saison. Le moteur quatre cylindres de 280 chevaux est toujours disposé à l'avant, mais l'adoption d'une boîte de vitesses Colotti très compacte, placée derrière le différentiel, a permis d'abaisser très nettement la hauteur de caisse. Une seule monoplace a été engagée, pour Tony Brooks.
Scarab "Usine" Malgré une finition très soignée, les Scarab F1 n'ont pas répondu aux attentes du pilote constructeur américain Lance Reventlow, ces monoplaces de conception classique souffrant d'un rapport poids/puissance (600 kg pour seulement 235 chevaux) très défavorable. Les premières sorties se sont révélées catastrophiques, tant pour Reventlow que pour son compatriote Chuck Daigh. Reventlow engage à nouveau deux voitures à Reims, cédant toutefois son volant à l'excellent metteur au point Richie Ginther, libéré par Ferrari pour la circonstance.
Coureurs inscrits + Liste des pilotes inscrits Pilote Écurie Constructeur Modèle Moteur Pneumatiques 2 Phil Hill Scuderia Ferrari Ferrari Ferrari Dino 246 Ferrari V6 4 Wolfgang von Trips Scuderia Ferrari Ferrari Ferrari Dino 246 Ferrari V6 6 Willy Mairesse Scuderia Ferrari Ferrari Ferrari Dino 246 Ferrari V6 8 Joakim Bonnier Owen Racing Organisation BRM BRM P48 BRM L4 10 Dan Gurney Owen Racing Organisation BRM BRM P48 BRM L4 12 Graham Hill Owen Racing Organisation BRM BRM P48 BRM L4 14 Tony Brooks Vandervell Products Vanwall Vanwall VW11 Vanwall L4 16 Jack Brabham Cooper Car Company Cooper Cooper T53 Coventry Climax L4 18 Bruce McLaren Cooper Car Company Cooper Cooper T53 Coventry Climax L4 20 Innes Ireland Team Lotus Lotus Lotus 18 Coventry Climax L4 22 Ron Flockhart Team Lotus Lotus Lotus 18 Coventry Climax L4 24 Jim Clark Team Lotus Lotus Lotus 18 Coventry Climax L4 26 Chuck Daigh Reventlow Automobiles Inc Scarab Scarab F1 Scarab L4 28 Richie Ginther Reventlow Automobiles Inc Scarab Scarab F1 Scarab L4 30 Gino Munaron Scuderia Castellotti Cooper Cooper-Castellotti T51 Ferrari L4 32 Giorgio Scarlatti Scuderia Castellotti Cooper Cooper-Castellotti T51 Ferrari L4 34 David Piper Robert Bodle Ltd Lotus Lotus 16 Coventry Climax L4 36 Lucien Bianchi Fred Tuck Cars Cooper Cooper T51 Coventry Climax L4 38 Maurice Trintignant Scuderia Centro Sud Cooper Cooper T51 Maserati L4 40 Masten Gregory Scuderia Centro Sud Cooper Cooper T51 Maserati L4 42 Ian Burgess Scuderia Centro Sud Cooper Cooper T51 Maserati L4 44 Olivier Gendebien Yeoman Credit Bank Cooper Cooper T51 Coventry Climax L4 46 Henry Taylor Yeoman Credit Bank Cooper Cooper T51 Coventry Climax L4 48 Bruce Halford Yeoman Credit Bank Cooper Cooper T51 Coventry Climax L4
Qualifications Les essais débutent le mercredi et d'emblée Jack Brabham et sa Cooper se placent en haut de la hiérarchie, pulvérisant les temps établis l’année précédente. À aucun moment le champion du monde ne sera menacé pour la pole position, personne n’étant en mesure d’approcher les performances du pilote australien, qui va finalement porter le record officieux de la piste à près de 218,5 km/h de moyenne. Malgré l’excellente vitesse de pointe des Ferrari, Phil Hill (qui sera chronométré à 292 km/h dans la longue ligne droite) va échouer à près d’une seconde et demie de son rival, battant de justesse la BRM de Graham Hill qui complète la première ligne de la grille de départ. Pour son retour en course, et malgré les nombreuses améliorations apportées, la Vanwall a fortement déçu, Tony Brooks se qualifiant en quatorzième position, n’ayant amélioré que d’un dixième de seconde la performance qu’il avait réalisée deux ans auparavant sur une monoplace de la marque ! Malgré la présence de Richie Ginther, les Scarab se sont une nouvelle fois montrées hors du coup, le pilote californien échouant à près de quinze secondes de Brabham avant que le moteur n'explose. Son coéquipier Chuck Daigh va subir le même sort et les deux monoplaces américaines ne pourront participer à la course. Le pilote britannique David Piper a également cassé le moteur de sa Lotus au cours des essais et doit ajourner ses débuts en championnat.
thumb|La BRM P48 (vue ici lors d'une course historique) figurera sur la première ligne de la grille de départ grâce à la performance de Graham Hill, troisième à l'issue des qualifications.