Le césaropapisme — mot né au milieu du — désigne un système de gouvernement temporel (césar) qui, dans une volonté de domination universelle, cherche à exercer son pouvoir sur les affaires religieuses (pouvoir spirituel du pape). L’empereur empiète donc sur les affaires de l’Église. Il occupe ainsi une place privilégiée dans la sphère législative et théologique de l’Église. Pour le cas des monarchies, on peut aussi parler de théocratie royaleAnne Girollet, « Initiation historique à l’étude de droit, de l’Antiquité romaine au milieu du ». Le problème que posent les relations entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel est le suivant : il s’agit de savoir qui dirige au nom de Dieu ; il faut donc déterminer si c’est le pape ou le patriarche qui est soumis à l’empereur en tant que citoyen romain ou si l’empereur est soumis au pape en tant que chrétienC. Sotinel, « Autorité pontificale et pouvoir impérial sous le règne de Justinien : le pape Vigile », MEFRA, 104 (1992) p. 439-463.. La naissance du césaropapisme est contemporaine du développement du christianisme impulsé par l’empereur Constantin au début du . Ce mode de gouvernement est lié à l’Antiquité tardive et à l’Empire byzantin. En Occident, il concerne la période ottonienne.
Les origines du césaropapisme Le césaropapisme tire ses origines de la conception romaine du pouvoir impérial. Depuis Auguste, l’empereur réunit dans sa personne les destinées politiques de l’Empire et le pouvoir religieux. Il est en effet pontifex maximus, grand pontife, c’est-à-dire le chef de la religion romaine. Le culte impérial unit la communauté des habitants de l’Empire romain autour de prières pour l’empereur, de cérémonies de sacrifices. Fidélité politique et foi religieuse sont liées, si bien que ceux qui refusent le culte impérial, comme les chrétiens, sont vus comme des traîtres envers Romearticle Césaropapisme de l’Encyclopaedia Universalis, DVD, 2007.
Les apôtres qui ont fondé les premières communautés chrétiennes conseillent une totale obéissance aux autorités. Les fidèles prient donc pour l’empereur qui est considéré comme un instrument de la volonté divine. Mais les chrétiens refusent de rendre un culte à des empereurs, qu’ils soient morts ou vivants. D’une certaine manière en refusant de se voir imposer la religion de la cité, au moment où celle-ci ne professe pas le christianisme comme religion officielle, les chrétiens défendent le principe de la conscience individuelle. La conversion de Constantin crée une situation nouvelle.
vignette|gauche|250px|Constantin présente le plan de la ville de Constantinople à la Vierge, église Sainte Sophie, vers l'an 1000.
Eusèbe de Césarée, reprenant les thèses de Méliton de SardesChristianisme et stoïcisme, X Passion, n°37, 2001., élabore, à cette époque, la théologie de l’empire chrétien. Pour lui, l’unification politique a permis l’unification religieuse. La grandeur de l’Empire romain et le triomphe du christianisme sont ainsi liés. L’empereur est dans ce cadre, le serviteur de Dieu et comme l’image du fils de Dieu, maître de l’universEusèbe de Césarée, La théologie politique de l’empire chrétien, Cerf, 2001.. Eusèbe de Césarée pense que le règne de Constantin s’inscrit dans le plan de Dieu et avait été prévu de toute éternité.
L’empereur reçoit aussi la mission de guide vers le salut et la foi chrétienne. Il s’agit en fait de l’adaptation au christianisme romain de la vieille idée hellénistique de la royauté sacrée.
À partir de la conversion de Constantin, l’Église est favorisée, mais maintenue dans une situation de sujétion. Constantin siège parmi les évêques, comme s’il était l’un d’entre eux. Il se pose en gardien attitré du dogme et de la discipline. Il intervient dans toutes les affaires de l’Église, légiférant et jugeant pour elle, souvent à l’appel de chrétiens eux-mêmes, l’organisant et la dirigeant, convoquant et présidant les conciles, dictant les formules de foi. Dans son organisation et son fonctionnement l’Église a besoin de l’empereur. Les grands conciles sont en grande partie tributaires de l’Empire. Le pouvoir assure en effet la sécurité des évêques pendant leur voyage, le bon ordre des réunions souvent houleuses, tant les questions christologiques soulèvent les passions. Les décisions conciliaires sont appuyées par des lois impériales.
Constantin affirme : phrase citée dans l’article « Césaropapisme » de l’Encyclopaedia Universalis. En tant que représentant de Dieu sur terre, ses décisions sont sacralisées. De ce fait, il lui paraît évident que les décisions religieuses relèvent de son autorité. Cette prétention est régulièrement contestée par les dissidents religieux et ceux qui remettent en cause la foi personnelle de l’empereur.
Constance (337-361), arien convaincu, échoue à faire adopter un credo qui satisfasse les ariens et les chrétiens orthodoxes afin de retrouver une unité religieuse dans l’Empire. Il n’hésite pourtant pas en 359 à promulguer une loi qui définit ce que doit être la foi des sujets de l’Empire, exemple frappant de césaropapisme. Constance devient ainsi le prototype de l’empereur chrétien, sa foi doit être celle de ses sujets.
Dès le , donc, la confusion entre pouvoir temporel et pouvoir spirituel est totale dans l’Empire. Toute atteinte à l’Église devient une trahison envers Rome, ce qui complique singulièrement la situation des Juifs, des païens et des hétérodoxes. Ceux-ci sont considérés non seulement comme des impies mais comme des sujets de seconde zone, exclus du cadre de l’Empire. L’hérésie, pourtant faute religieuse, devient un crime civil, un crimen publicum passible des tribunaux civils de l’Empire. L’excommunication entraîne la mise au ban de l’Empire.
Dès le , des évêques comme Hilaire de Poitiers et Ambroise de Milan s’élèvent contre la volonté impériale de diriger l’Église. Ambroise pose les bases de la théorie médiévale de la séparation des deux pouvoirsChristol et Nony, Des origines de Rome aux invasions barbares, Hachette, 1974, p. 233, le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel, esquissant même l’idée d’une subordination du pouvoir politique au pouvoir spirituel. Il contraint ainsi Théodose à faire pénitence et à marcher pieds nus dans la cendre pour expier le massacre de dix mille personnes après la révolte de Thessalonique en 390. Cette théorie est reprise par Augustin d'Hippone dans son œuvre maîtresse, La Cité de Dieu. Pour lui : . Le pouvoir temporel doit avoir comme but d’aider l’Église à établir ici bas la .
Le césaropapisme dans l'Empire byzantin En Orient, l’Église est, dès l’origine, multiple. Les patriarcats ont une grande influence sur les régions dans lesquelles s’étendent leur autorité. Depuis Constantin, l’empereur incarne la continuité des voies choisies par Dieu pour le salut des sujets de l’Empire. C’est en ce sens qu’un empereur est aussi un prêtreGilbert Dagron, Empereur et prêtre, Étude sur le « césaropapisme » byzantin, Gallimard. Depuis 450, le couronnement par le patriarche lui donne le prestige de l’investiture divine, ce qui renforce les prétentions des empereurs à la domination religieuse. Alors que l’effondrement de l’Empire romain d'Occident provoque, sous la houlette du pape, l’indépendance des Églises occidentales vis-à-vis du pouvoir civil, le césaropapisme n’est pas contesté dans l’Empire romain d'Orient aux prises à de nombreuses querelles christologiques qui réclament l’intervention impériale, Serge Boulgakov, Sous les remparts de Chersonèse (1918, publication posthume), Troudy po sotsiologii i teologii, t.2, Moscou, Naouka, 1997, traduit en français par Bernard Marchadier, Genève, Ad Solem, 1999, p172.
Justinien et l'Église vignette|200px|droite|Justinien, mosaïque de la basilique San Vitale de Ravenne, avant 547. Justinien veut redonner à l’Empire son unité, unité politique par la reconquête de l’Empire romain d'Occident passé aux mains des barbares, mais aussi unité religieuse.
Justinien se conçoit comme l’élu de Dieu, son représentant et son vicaire sur la terre. Il se donne pour tâche d’être le champion de l’orthodoxie dans ses guerres ou dans le grand effort qu’il fait pour propager la foi orthodoxe, soit dans la façon dont il domine l’Église et combat l’hérésie. Il veut gouverner l’Église en maître, et, en échange de la protection et des faveurs dont il la comble, il lui impose sa volonté, se proclamant nettement empereur et prêtre. Justinien tente d’influencer la décision des patriarches dans les débats christologiques menant à la condamnation du monophysisme. L'importance du pouvoir impérial en matière religieuse est assez largement acceptée dans l’épiscopat à cette époque. Au synode de 536, le patriarche Ménas déclara : . Il accompagne la condamnation des monophysites par la persécution de 537-538. D’ailleurs, une législation sévère est instaurée à l’égard des Juifs, des païens et des hérétiques.
Justinien s’occupe aussi de façon autoritaire des affaires ecclésiastiques. Il règle l’organisation et l’administration du clergé, les élections des évêques, l’administration et la surveillance des monastères. Il fait aussi bâtir de nombreux édifices religieux : Sainte-Sophie à Constantinople et Saint-Vital à Ravenne. Il favorise les missions de conversion jusqu’aux confins de l’Empire. Justinien considère le pape et les évêques comme des fonctionnaires dans l’ordre religieux. Selon lui, le rôle de l’Église est celui de l’intercessio, c’est-à-dire de la prière pour le bien de l’État. Il charge les évêques de l’administration financière des villesCode Justinien, 1, 4, 26.. Il fait de ses opinions théologiques des lois infaillibles. Ainsi, le Code de Justinien débute par le titre suivant : .
Les conceptions de Justinien apparaissent dans sa Novelle 6 : . Il insiste sur leur indispensable unité. Justinien estime de son devoir de souverain de veiller sur l’unité religieuse de son empire, indispensable à son unité politique.
L’affaire des Trois Chapitres permet de comprendre les difficultés engendrées par le césaropapisme de Justinien. L’empereur condamne les trois évêques détestés par les monophysites en 543. Cette condamnation par l’empereur soulève les protestations de nombreux évêques, surtout en Occident. Le pape Vigile, arrivé à Constantinople et maintenu en captivité, finit par céder aux pressions impériales et entérine les décisions du concile des « trois chapitres » en 553. Évêque d’Hermiane en Afrique du Nord, Facundus cherche à définir les limites du rôle de souverainDans son ouvrage Défense des Trois Chapitres (À Justinien) publié aux éditions du Cerf en 2004. Pour lui, en matière de dogmes, l’empereur doit Défense des Trois Chapitres, , 3, 3. : ecclesiasticorum canonum executor… non conditor, non exactor.. Il décrit une hiérarchie où Dieu et l’Église l’emportent sur l’empereur ; il dit à Justinien : Défense des Trois Chapitres, , 1, 4 … constitutionibus patrum tuorum, quibus te sicut religiosum necesse est deseruire et quas nec tibi nec omnibus tecum in commune hominibus licet infringere.
Facundus définit assez clairement les problèmes issus de l’ingérence réciproque des pouvoirs religieux et politiques. Quand l’Église s’appuie sur l’empereur pour faire triompher la religion chrétienne, elle subit le pouvoir de l’empereur dans le domaine doctrinal. G. Dagron précise : G. Dragon, Empereur et prêtre, étude sur le « césaropapisme » byzantin, Paris, 1996, p. 314.
Après Justinien vignette|300px|droite|L’empereur Héraclius soumettant le roi sassanide Khosro , plaque provenant d’une croix. Émail champlevé sur cuivre doré, 1160-1170, vallée de la Meuse. Les empereurs byzantins ont été rangés sous l’étiquette de césaropapisme par nombre d’historiens. En fait, il est possible de distinguer trois périodes : avant, pendant ( et s), et après la crise iconoclaste.