La bataille de la trouée de Charmes, également dénommée bataille de la Mortagne ou bataille de Rozelieures, se déroule en Lorraine entre Nancy et les Vosges au début de la Première Guerre mondiale du au . Cette bataille met aux prises quelque : d'une part, les des et armées allemandes commandées par le prince Rupprecht de Bavière et d'autre part les des et armées françaises sous les ordres respectifs des généraux Édouard de Castelnau et Augustin Dubail. Elle se conclut par une victoire française sans laquelle le redressement français sur la Marne n'eût pas été possible.
Nom de l'évènement
Elle fut qualifiée de « bataille de la Mortagne » - du nom de la modeste rivière qui borde toute la partie sud-ouest du secteur des combats du - par les officiers aux ordres du ministère des Armées dans les 102 volumes des Armées françaises dans la Grande Guerre (AFGG) en 102 volumes publiés de 1922 à 1939.. Mais de nos jours nombre de médias et d'historiens l'appellent « bataille de la trouée de Charmes » par référence à la trouée de entre Toul et Épinal du système défensif français dit Séré de Rivières.
Contexte historique
vignette|upright=1.3|En hachuré rouge les zones de combats en Lorraine du .
Comme les trois autres armées françaises, la et la subissent une défaite lors de la bataille de frontières. Le , alors qu'elles avancent en Lorraine et dans les Vosges, elles buttent sur deux puissantes armées allemandes et sont battues. Ce jour-là, le général Dubail, dans les Vosges, est repoussé sur les de ses positions s'allongeant du Donon, à l'est, au canal des Houillères, à l'ouest, en passant par la région de Sarrebourg. Le même jour, le général Castelnau est lui aussi vaincu sur son front de de Port-sur-Seille, à l'ouest, jusqu'au canal des Houillères, à l'est, en passant par les régions de Delme, de Morhange, de Dieuze et de Bisping. Cependant, dans les deux cas, les Allemands surestiment leur victoire le récit qu'en fait .. À Coblence, au siège de l'Oberste Heeresleitung (OHL), le grand quartier général allemand, l'enthousiasme éclate. Le généralissime von Moltke pleure de joie. Il envoie ses félicitations chaleureuses à celui qui commande les troupes allemandes en Lorraine, le prince Rupprecht, héritier du trône de Bavière, à qui l'empereur , radieux, confère la croix de fer de et . Pour Rupprecht lui-même, la retraite des Français s'apparente à une fuite sauvage. Ce ne sont partout que voitures renversées, havresacs jonchant les routes, armes et effets d'équipement abandonnés. Dans les fossés, on voit quantité de fusils dont les crosses ont été brisées. Le soir du , il ne peut cacher sa fierté à la vue de vingt-trois canons françaisCf. télégramme de Joffre au ministre de la Guerre le : Les Armées Françaises dans la Grande Guerre (AFGG) 1/2, . pris aux artilleurs du français que ses collaborateurs ont fait amener devant son QG. Ce corps d'armée, que commande Foch, a subi cependant moins de pertes () que les soldats du Midi du français qui ont eu Tableau des pertes de la mis hors de combat.
Cette vision pousse Rupprecht à tout surestimer. Il pense notamment que la a perdu plus d'une centaine de pièces d'artillerie et que ses pertes dépassent les trente mille hommes : il en conclut qu'elle a perdu toute valeur combative. Quant au général von Heeringen, commandant la allemande qui vient de battre le général Dubail, il prétend que des effectifs adverses nombreux de la française se replient devant lui . Aussi Rupprecht pousse-t-il le généralissime allemand von Moltke à donner encore plus d'envergure à sa manœuvre stratégique. Selon le Plan Schlieffen, un vaste mouvement débordant des armées françaises par l'ouest à travers la Belgique est en cours mais, désormais, Moltke peut se servir des et allemandes pour tenter une manœuvre de débordement complémentaire par l'est. Si ces deux manœuvres réussissaient, toutes les armées françaises se retrouveraient encerclées et subiraient alors un désastre complet.
Forces en présence
Français et Allemands ont massé en Lorraine le tiers des forces déployées sur le front occidental. Lors de la bataille de la trouée de Charmes, ce sont donc quatre armées, représentant , qui s'affrontent, soit ..
Les Français : environ
Il n'existe pas de commandement unique français en Alsace-Lorraine. général Castelnau : de divisions de réserve général Léon Durand : et — renforcé par la de réserve ; groupement général Fayolle : de réserve et une brigade du (le qui faisait partie de la avait été enlevé à Castelnau le . Une partie seulement avait été embarquée dans les trains en direction de l'Ouest) ; général Foch : , ; général Espinasse : , — renforcé par la de réserve ; général Taverna : et — renforcé par la de réserve ; corps de cavalerie général Conneau : DC, — chargé d'assumer la jonction entre les deux armées françaises ; 2e bataillon de chasseurs à pied. général Dubail : général Castelli : , avec en avant de son front la ; général Alix : , ; général Legrand : , ; général Pouradier-Duteil limogé le et remplacé par le général Baret ( DI) : , — renforcé par la de réserve et une brigade de la de réserve.
Les Allemands : vignette|upright|Le prince Rupprecht de Bavière.
Rupprecht de Bavière, qui commande la bavaroise, assume également le commandement de l'ensemble des forces allemandes et bavaroises engagées en Alsace-Lorraine, soit deux armées renforcées par un corps d'ersatz et par la garnison de la place forte de Metz (équivalente à deux divisions) et par le de cavalerie (HKK3). prince Rupprecht de Bavière : corps d'ersatz (, et d'ersatz) ; bavarois à ; bavarois à ; à ; corps bavarois à ; corps bavarois de réserve à . général von Heeringen : à ; à ; de réserve à .
Déroulement des combats Veillée d'armes Les objectifs allemands
Dans tous leurs kriegsspiele d'avant-guerre, les Allemands prévoyaient qu'en cas de situation favorable en Lorraine, l'avancée de leurs troupes se limiterait à border la Meurthe. À la date du , après le recul français généralisé, cette option leur paraît sensiblement dépassée. Ils regardent désormais au-delà, vers la trouée de Charmes. La responsabilité de ce changement stratégique allemand est longtemps demeurée trouble. Pendant la guerre elle-même et au cours des vingt années qui suivirent, les anciens officiers de l'Oberste Heeresleitung (OHL) et ceux de l'entourage du prince de Bavière s'entre-déchirèrent férocement à ce propos. En 1934, le directeur des Archives du Reich, le général von Mertz tranche ce débat avec des éléments convaincants. Il attribue sans hésitation cette responsabilité à Rupprecht et à son chef d'état-major, Krafft von Dellmensingen. Effectivement, la lecture littérale des ordres envoyés par l'OHL ne mentionne pas l'idée d'une percée de la trouée de Charmes. C'est Rupprecht lui-même qui l'impose à von Moltke en lui faisant un compte-rendu de la situation totalement erroné le au soir. Les troupes allemandes en Lorraine iront donc plein sud pour franchir la Moselle à Charmes et faire leur jonction avec celle du Kronprinz impérial qui doit attaquer en direction de Neufchâteau. Ainsi seront détruites deux des cinq armées françaises, les trois autres et le corps expéditionnaire britannique devenant alors une proie facile pour les sept armées allemandes les encerclant.
La « manœuvre du mépris »
Le plan de Rupprecht est assez sommaire, tant il est convaincu de l'absence de résistance française. Il a placé la droite de la allemande entre Metz et Lunéville pour protéger ses axes de communication. Il affecte ensuite deux de ses corps d'armée à la percée elle-même et confie à la allemande le soin de refouler devant elle la française dans les Vosges. Il lui manque une partie de ses forces, qu'il a dû affecter à la prise du fort de Manonviller. Cette imposante fortification tient sous le feu de ses canons la voie de chemin de fer qui relie Strasbourg à Lunéville. Elle le gène non seulement pour le déplacement de ses troupes, mais également pour ses approvisionnements. En conséquence, les lignes allemandes sont étirées de Metz à la trouée de Charmes. Elles ne résisteraient pas à une attaque française. C'est toutefois une hypothèse qui parait trop invraisemblable à Rupprecht pour qu'il en tienne compte. L'occupation de la ville de Lunéville peut en outre devenir un élément de faiblesse : formant un carrefour de toutes les routes au milieu de son dispositif, elle risque de se transformer en goulot d'étranglement si jamais les Allemands ratent cette percée et doivent reculer. Pire, si les Français opéraient un retournement de situation et reprenaient la ville, la défaite allemande se transformerait en véritable débâcle. Une fois encore, cette idée n'effleure ni Rupprecht, ni son état-major, tant elle semble inconcevable. Castelnau note dans son carnet personnel : Ce choix tactique expose les Allemands à une dangereuse contre-attaque de flanc à laquelle Castelnau se prépare.
Les Français se préparent à la bataille
Dans cette bataille, bien que très diminuées par les défaites subies à Morhange et à Sarrebourg, les deux armées françaises ont l'avantage du terrain. La parfaite connaissance de la trouée de Charmes par le général Castelnau constitue également un avantage décisif : ce couloir géographique entre Nancy et les Vosges, difficile à traverser pour un assaillant, est à dessein laissé libre de fortifications. La Meurthe en constitue le premier obstacle. Il se poursuit par une succession de collines entre la Mortagne et la Moselle. Ces ondulations de terrain, peu impressionnantes sur les cartes d'état-major, constituent en réalité autant de petites forteresses, bordées à l'est par de véritables falaises. Elles offrent aux Français de formidables plates-formes d'artillerie. L'ennemi, visible des quatre points cardinaux, ne peut atteindre les positions d'artillerie françaises, dont la portée est accrue par l'altitude. La trouée se termine par l'obstacle de la Moselle. À cet endroit, le fleuve est large, semé de marais et doublé d'un canal. C'est donc une formidable position de défense bordée à gauche par la place forte de Toul et à droite par celle d'Épinal.
vignette|upright=1.3 Depuis de nombreuses années, les Français se sont entraînés à résister à une offensive ennemie dans cette trouée. Le général Castelnau lui-même, ayant commandé pendant cinq ans le d'infanterie de Nancy, en connaît les moindres chemins, lui permettant de déployer rapidement ses troupes aux endroits stratégiques. D'un point de vue tactique, son atout maître réside dans l'emploi massif de l'artillerie de campagne, en l'espèce les canons de 75 français qui ont récemment fait la preuve de leur redoutable efficacité en sauvant son armée lors de la retraite de Morhange. Bénéficiant d'un haut niveau d'entraînement, les artilleurs français sont en outre formés à la mise rapide en batterie (manœuvres dites de « mise en batterie éclair »), leur permettant de contrecarrer les effets de l'artillerie lourde allemande en changeant en permanence de position. Contrairement aux Allemands qui souffrent de leurs approvisionnements, les français sont abondamment approvisionnés par les réserves de munitions stockées dans les souterrains de la citadelle de Toul, située à quelques kilomètres. La manœuvre que conçoit Castelnau vise à amener Rupprecht à « buter sur ses canons ». Depuis les collines où sont placées ses troupes, il domine les ponts sur la Meurthe que vont devoir franchir les Allemands et qui établissent pour eux des goulets d'étranglement formant autant de cibles pour les artilleurs français. Les ponts éventuellement franchis sous le feu par les assaillants, ces derniers n'auraient ensuite d'autre choix que d'emprunter les deux seuls axes de progression ouverts dans la trouée, pris en enfilade par les canons français.
Premier jour de bataille, le vignette|upright|Occupation de Lunéville par les Allemands le .
Préparatifs