vignette|Karl Marx et Friedrich Engels, penseurs du socialisme scientifique. Le matérialisme dialectique, ou dialectique matérialiste, ou diamat, est l'emploi, dans la pensée marxiste, de la méthode dialectique pour analyser la réalité à travers le prisme du matérialisme. L'élaboration matérialiste de la dialectique se situe dans le prolongement du matérialisme historique, conçu par Karl Marx et Friedrich Engels sous le nom de pour aboutir à une , soit une évaluation objective des formations de la conscience en les rapportant à leur fondement réel et social.. La dialectique marxiste unifie deux éléments que Marx trouve séparés dans la vie intellectuelle de son époque : le matérialisme philosophique fondé sur la science de la nature d'une part, et la dialectique de Hegel, soit la théorie des contradictions (thèse-antithèse-synthèse), d'autre part.. Appliquant au processus historique les lois de la nature, le matérialisme dialectique vise à analyser les évolutions des sociétés humaines, y compris les périodes révolutionnaires où l'évolution naturelle s'accélèreDavid Priestland, The Red Flag : Communism and the making of the modern world, Allen Lane / Penguin Books, 2009, p. 39-40.

L'expression n'apparaît jamais chez Marx, cependant qu'Engels évoqua une seule fois la en 1888. À la suite du philosophe socialiste autodidacte et artisan tanneur Joseph Dietzgen en 1887, Karl Kautsky l'emploie dans un article en hommage à Engels dès 1888. Le concept de matérialisme dialectique fut repris ensuite par Gueorgui Plekhanov, afin de développer l'idée d'un matérialisme ayant su assimiler et intégrer les enseignements de la dialectique idéaliste de Hegel. A posteriori, l'expression a parfois été utilisée pour désigner dans son ensemble la dimension philosophique du marxisme.

Dans l'optique du matérialisme historique, les conditions matérielles déterminent les relations de production lesquelles déterminent à leur tour les philosophies, les formes de gouvernement, les lois, la culture et les principes moraux des organisations sociales. L'évolution quantitative des conditions matérielles conduit à des évolutions qualitatives : le matérialisme dialectique, se présentant comme prolongation du matérialisme historique, consiste à étendre la méthode dialectique au-delà de l'étude de la société, pour l'appliquer à celle de la natureBertrand M. Patenaude, Trotsky : Downfall of a revolutionary, Harper Perennial, 2010, pages 218-228. La pensée matérialiste de Marx et Engels s'approprierait la de la dialectique de Hegel, mais en la dépouillant de son : alors que la dialectique hégélienne consistait en une dialectique de la pure pensée, Marx et Engels aspirent à une connaissance scientifique de la réalité, leur conception de la dialectique devant représenter le mouvement du réel dans son développement immanent. Pour le philosophe Henri Lefebvre, le terme de matérialisme dialectique englobe la conception marxiste du monde prise dans toute son ampleur.

Récupéré par le stalinisme et érigé en philosophie fondamentale et obligatoire pour tout communiste, le matérialisme dialectique est ensuite utilisé dans les régimes marxistes-léninistes, non plus comme une méthode d'analyse, mais comme une doctrine à laquelle sont subordonnées les sciences dans leur ensemble. La déstalinisation, puis le déclin de l'idéologie communiste, entraînent un discrédit progressif du matérialisme dialectique, remis en cause jusque dans les écrits d'intellectuels marxistes ou marxiens contemporainsEftýchios Bitsákis (2001). La nature dans la pensée dialectique (p. 244). L'Harmattan (ouverture philosophique) :.

La dialectique marxiste Influence initiale de Hegel Dérivée de l'œuvre de Georg Wilhelm Friedrich Hegel, la philosophie marxiste est à la fois une stricte application de la méthode de ce dernier, et une réaction radicale contre la pensée hégélienne. Hegel conçoit la dialectique comme l'enchaînement des contradictions qui engendrent l'histoire de l'humanité : celle-ci est une suite logique de forces qui se combattent pour en faire surgir de plus grandes. Il s'agit donc, pour Hegel, d'étudier la logique du réel en évitant de se perdre dans un monde d'abstractions. Le sens du mot dialectique évolue dès lors, et cesse de désigner uniquement une simple dispute d'idées comme dans la philosophie classique, pour s'étendre à une logique de forces, plus précisément un conflit de puissances évoluant à travers le temps. Toute existence, idée ou institution suit une démarche en trois étapes, soit affirmation, négation et négation de la négation, résumée généralement par la thèse / antithèse / synthèse d'après la formulation donnée par Fichte dans Doctrine de la science (1794) et non par Hegel qui l'exprime autrementÉmile Jalley, Critique de la raison philosophique , éd. L'Harmattan, 2017, vol. 5 (La preuve par le discours médiatique), p. 241.

Karl Marx, tout en étant fidèle à la méthode de Hegel, s'oppose diamétralement au fond de sa pensée. Hegel, en effet, est un idéaliste en ce qu'il considère qu'Histoire et idée se confondent, le développement de l'une n'étant que l'épanouissement de l'autre. L'Idée, expression de la divinité, existe de toute éternité (thèse), mais s' à un moment donné pour s'incarner dans la nature (antithèse), la conscience de l'homme, spontanée d'abord et réfléchie ensuite fournissant la synthèse. Marx reproche à Hegel d'avoir maintenu l'idée du mouvement dans les bornes de la pensée philosophique pure, soit d'avoir fait de l'Esprit l'origine de la nature et de l'homme, niant ainsi l'être objectif de l'homme, à savoir ses rapports de dépendance à l'égard de la matière. Pour Marx, au contraire, l'Histoire n'est pas le seul produit de l'humanité pensante, mais en premier lieu celui des forces matérielles. Le retournement opéré par Marx se fonde sur le matérialisme de Ludwig Feuerbach, hégélien qui, en élaborant la théorie de l'aliénation religieuse, fait évoluer l'hégélianisme vers l'athéisme. Marx et Engels adoptent dès lors l'athéisme humaniste de Feuerbach : le matérialisme de ce dernier leur apparaît cependant incomplet, car il interprète la connaissance d'après le critère immuable d'une nature primordiale, déterminée de manière abstraite. Marx et Engels entreprennent de dépasser le naturalisme de Feuerbach en élaborant un matérialisme nouveau, à la fois et , tirant ses sources à la fois de la méthode de Hegel et des théories de Charles Darwin, ainsi que des matérialismes du comme celui d'Holbach, et des matérialismes antiques présents chez Démocrite et Épicure. Ils se livrent néanmoins à une critique des pensées antiques – Marx reproche ainsi à Épicure sa vision de l'origine du monde – et modernes – pour Marx et Engels, le matérialisme du XVIIIe a le tort de ne représenter le mouvement que comme une suite rigide de causes et d'effets. Pour Marx, il s'agit de s'appuyer sur un , qui exprimerait et organiserait la transformation du monde, soit de la réalité naturelle et sociale.

Dialectique et matérialisme chez Marx et Engels L'Idéologie allemande, rédigé entre 1845 et 1846, utilise et revendique les concepts de et de . L'évolution de sa pensée conduit Marx à rejeter la dialectique hégélienne. Misère de la philosophie, publié en 1847, contient des textes très durs contre la méthode hégélienne qui réduit : pour Marx, la méthode de Hegel supprime purement et simplement le contenu en l'absorbant dans l'Esprit et la Raison pure. Marx et Engels, dont les écrits sont alors principalement de nature empirique, semblent donc condamner la dialectique : la théorie des contradictions sociales impliquée dans le Manifeste du Parti communiste est moins inspirée de la logique hégélienne que de l'humanisme et de l'aliénation au sens matérialiste du mot. Le concept de n'existe alors pas encore, pas plus que l'expression . Dans la théorie du matérialisme historique, le mouvement du contenu – historique, social, économique, humain et pratique – implique une certaine dialectique : à savoir celle de l'opposition des classes, de la propriété et de la privation, et du dépassement de cette privation. À cette époque, la théorie économique de Marx n'est pas encore complètement élaborée. Il faut attendre 1858 pour que revienne, sous la plume de Marx, une mention non péjorative de la dialectique, alors qu'il mène les travaux préparatoires de la Critique de l’économie politique et du Capital : il ressort de sa correspondance avec Engels que c'est à cette époque que Marx retrouve et réhabilite la méthode dialectique. En élaborant les catégories économiques et leurs connexions internes, Marx dépasse l'empirisme et en vient à redécouvrir la dialectique : en la débarrassant de son idéalisme, Marx vise à en faire la forme juste du développement des idées. La dialectique marxiste est élaborée en partant des déterminations économiques, ce qui permet de dépasser l'abstraction pour unir la dialectique au matérialisme. En employant la méthode dialectique, Marx vise à étudier une réalité objective déterminée, en analysant les aspects et les éléments contradictoires de cette réalité : le but étant de retrouver la réalité dans son unité, soit dans l'ensemble de son mouvement.

La méthode dialectique constitue, pour Marx comme pour Engels, la garantie d'une démarche matérialiste véritable ; elle est destinée à les distinguer du strict qu'Engels qualifie de et qui consiste en une simple intelligence de la nature. Engels et Marx reprochent aux matérialistes comme Büchner ou Vogt de se limiter à la conception matérialiste de la nature, issue notamment des théories de Darwin, et de traiter le monde physique comme une totalité suffisante, en rejetant ainsi en bloc toute la philosophie. Marx condamne notamment le fait que ces auteurs traitent Hegel en , négligeant les apports de sa méthode. Pour lui, appliquer à l'étude de l'organisation sociale la méthode des sciences de la nature, comme le font les évolutionnistes, conduit à légitimer l'ordre existant, ou bien à demeurer dans une impasse réformatrice.

Une fois formé, le matérialisme historique de Marx et Engels s'est retourné contre la philosophie contemplative. L'universalité véritable et concrète est en effet fondée sur la praxis : la conception matérialiste de l'histoire consiste, en partant de la production matérielle de la vie immédiate, à développer le processus réel, soit comme , et à expliquer à partir d'elle les produits et formes de la conscience, ainsi que l'action politique. Pour Marx et Engels, le milieu forme les hommes et les hommes forment le milieu. L'adoption, par Marx et Engels, d'une méthode dialectique renouvelée, va leur permettre de compléter le matérialisme historique : si la méthode hégelienne leur paraît inutilisable telle quelle sous sa forme spéculative, elle est également le seul élément valable du matériel logique existant, à condition de l'utiliser pour analyser les faits et non les idées. La méthode dialectique vient donc s'adjoindre au matérialisme historique et à l'analyse du contenu économique. Utilisée en partant des déterminations économiques, la dialectique permet de réunir idéalisme et matérialisme, mais aussi de les transformer et de les dépasser. Le matérialisme consiste en effet à déterminer les rapports pratiques inhérents à toute existence humaine organisée, et à les étudier en tant que conditions concrètes d'existence des styles de vie et des cultures : Henri Lefebvre souligne que, contrairement à une interprétation répandue, la dialectique matérialiste ne se limite donc pas à un strict économisme, mais analyse les rapports et les réintègre dans le mouvement total. Les lois de la dialectique sont vues comme universelles, car s'appliquant à tous les niveaux de la réalité : nature, histoire et pensée. Cependant, leur universalité ne découle pas de principes a priori, mais est extraite de la réalité elle-même, dont elle exprime les différents aspects.