Le Pays pagan () est un pays s'étendant sur la frange littorale septentrionale du Finistère, au cœur du Léon.

Géographie Localisation Le terme de « Pays pagan » est généralement utilisé pour désigner la bande côtière d'une quinzaine de kilomètres qui s'étire de Guissény jusqu'à Kerlouan. S'agissant d'une appellation coutumière, sans fondement administratif ni religieux, cette limitation reste assez imprécise et sujette à débat. Pour Pol Potier de Courcy, par exemple, le Pays pagan s'étend de Tréflez jusqu'à l'Aber Wrac'h (Aber) et Plouguerneau.

Îles du pays pagan

Enez Anic Enez Du Enez Croaz Hent Enez Amann ar Rouz Île Kerlouan

Une côte particulièrement dangereuse L'abondance des rochers en mer, qui forment de nombreux écueils, rend cette côte particulièrement dangereuse à la navigation, comme en témoigne cette description d'Ernest Daudet, parue en 1899 Ar Vro Bagan : l'œil du Peintre. :

Toponymie signifiant « du pays, paysan », terme qui a donné païen en français et pagan en breton qui signifie « païen, rustre ». Le breton Paganad signifie « du pays Pagan » et paganad aussi « béotien, ignorant ». La justification historique de ce qualificatif n'est pas claire.

Histoire Pays pagan et paganisme

Selon le Chevalier de Fréminville, à l'époque de saint Pol, , et ce serait pour cette raison que saint Pol, repoussé par le paganisme et la barbarie des habitants de ces côtes, aurait trouvé refuge près du comte Withur à l'Île de Batz..

La tradition du « droit de naufrage » Les habitants du Pays pagan, et de manière plus générale ceux de nombreux endroits du littoral breton comme les Ouessantins ou les Bigoudens, ont longtemps eu une réputation exagérée de naufrageurs ; il est probable qu'ils se contentaient en fait de récupérer tout ce qui pouvait l'être lorsque survenaient des naufrages.

Le « droit de bris et de naufrage »Naufrageurs et pilleurs d'épaves (lire en ligne). est une tradition qui remonte à l'AntiquitéLe droit de s'emparer de tout ce qui appartenait aux malheureux naufragés était déjà inscrit dans la plus ancienne des lois de la mer connue, celle des Rhodiens.. Au Moyen Âge, les seigneurs tentèrent de s'en emparer au détriment des populations littorales. On en retrouve des traces innombrables dans les édits et règlements des seigneurs du littoral. Saint Louis ne fit renoncer le duc de Bretagne Pierre de Dreux dit Mauclerc au droit de naufrage qu'en lui permettant de faire payer aux navigateurs des « substitutions » qui lui rapportaient autant que les rapines qu'elles abolissaient.

Le Pays pagan est connu pour son littoral déchiqueté et pour ses écueils rocheux à l'origine de nombreux naufrages et de la mauvaise réputation de ses habitants qui, très pauvres, sont accusés d'entraîner les navires sur les rochers pour piller leurs épaves. Cette pratique dite du « droit de naufrage » est interdite par Colbert en 1681"Nouveau commentaire sur l'ordonnance de 1681", 1776, titre IX des Naufrages cité par Guillaume Joseph Gabriel de La Landelle, "La semaine des familles", n° du 27 avril 1867 (lire en ligne, sur Gallica). qui enjoint en outre à tous les sujets du roi « de faire tout devoir pour secourir les personnes qu'ils verront dans le danger du naufrage » ; des postes de garde sont alors installés sur le littoral, comme à Kerlouan, où une tourelle est encastrée sur une butte au milieu des rochers de Meneham. Mais la pratique du droit de naufrage a longtemps persisté.

thumb|left|Scène de naufrage au pays de Kerlouan (gravure de François Hippolyte Lalaisse, Musée départemental breton de Quimper). Jacques Cambry, de passage à Guissény en 1794, indique : « Les naufrages y sont communs ; ils entretiennent chez l'habitant un amour de pillage, que rien n'a pu détruire ; il regarde comme un don du ciel, tous les objets que la tempête et que la mer peuvent apporter sur la côteJacques Cambry, Voyage dans le Finistère, ou État de ce département en 1794 et 1795], Tome second, page 56, librairie du Cercle social, Paris, 1798 (lire en ligne sur Gallica). ».

thumb|Pierre-Émile Barthélémy : Naufrage sur la côte bretonne (1851, musée de Morlaix). Jacques Boucher de Perthes raconte que dans la nuit du 9 au , alors qu'il se trouvait en tournée d'inspection du service des douanes à Roscoff, des coups de canons provenant d'un navire en détresse le tirèrent de son sommeil. Il se rendit sur place, à hauteur de l'Île de Sieck : « La foule qui se portait sur le même point, et quelques lumières que nous apercevions, ne me laissèrent aucun doute sur le lieu du naufrage. (...) Il ne restait du gréement que quelques tronçons de mâts. On voyait la ligne du doublage, et l'ouverture des sabords annonçant la présence de canons, vraisemblablement ceux qui appelaient au secours quelques heures avant. Sur la mer, à perte de vue surnageaient des pièces de bois, des barriques, des cordages. Sur la rive, même spectacle, et à chaque pas des cadavres. Au milieu de ce désordre, on voyait des hommes, des enfants, se ruant sur les débris, enfonçant les caisses à coups de hache ou de pierre, ou bien couchés sur des corps humains, non pour les secourir, mais pour les fouiller »Jacques Boucher de Perthes, "Sous dix rois. Souvenirs de 1791 à 1867". Boucher de Perthes et les douaniers tentèrent en vain de s'y opposer. Boucher de Perthes précise que cette nuit-là six bateaux auraient été victimes de éléments déchaînés entre Roscoff et l'Aber-Wrac'h et que plus de 450 marins et passagers seraient morts dont 193 à bord de l' Indian, un transport de troupes anglais, qui se serait échoué à hauteur de Plouguerneau. Ce témoignage de Jacques Boucher de Perthes était toutefois contesté, aucun autre témoignage des faits qu'il relate n'existant et aucune autre trace historique de l'existence de l' Indian n'ayant été trouvéeAlbert Laot, "Contrebande et surveillance des côtes bretonnes", Coop Breizh, 2009 []. Toutefois, en 1992, un plongeur de Kerlouan a trouvé quelques vestiges de l'épave près des rochers de Karrek Hir permettant d'identifier ce navire, un trois-mâts anglais de 500 tonneaux qui partait prêter main-forte aux révolutionnaires vénézuéliens en lutte contre le gouvernement espagnolhttps://www.ouest-france.fr/lindian-vestiges-et-histoire-dun-naufrage-oublie-726376.

Le Chevalier de Fréminville écrit en 1844 que les habitants de ces côtes inhospitalières ont, jusqu'à ce jour, conservé l'affreuse habitude de dépouiller et même d'assommer les malheureux naufragés qui, cramponnés aux débris de leurs vaisseaux, parviennent à gagner une terre barbare où ils invoquent en vain les droits de l'humanité et du malheur.

Pol Potier de Courcy, dans La Bretagne contemporaine, livre écrit en 1864, l'atteste en ces termes :

Le même auteur poursuit :

Longtemps, les habitants du Pays pagan ont eu la réputation, probablement exagérée, d'être des naufrageurs ; un auteur non précisé écrit par exemple en 1901 : « Pendant plusieurs siècles et jusqu'à ce que Louis XIV réprimât leurs sinistres exploits, Lannilis, Kerlouan, Guissény, Kertugal [Pontusval], Plounéour et bien d'autres lieux ne furent que des repaires de naufrageurs. Tous les hommes y étaient associés pour conspirer la perte d'autres hommes. (...) Les habitants étaient plus à craindre que les écueils parmi lesquels, le couteau au poing, ils guettaient les épaves et les naufragés »Auteur non précisé, Les rivales amies, "Revue du monde catholique", décembre 1901 (lire en ligne, sur Gallica)..

thumb|left|170px|Kabig du pays pagan (Écomusée de Plouguerneau). Denis Goulven, médecin à Roscoff vers 1865 observe : « Comment de tels hommes, en présence de la réalisation de leurs rêves, consentiraient-ils à lâcher leur proie devant le sabre de quelques douaniers ? Quand un bris est là, il y aurait à courir le risque d'un boulet en pleine poitrine, ils iraient ; ils semblent obéir fatalement à des instincts de race »Guillaume Joseph Gabriel de La Landelle, La semaine des familles, n° du 27 avril 1867 (lire en ligne, sur Gallica).. Les mœurs des paganis se sont toutefois adoucies : Pol Potier de Courcy écrit : « Les naufragés ne sont plus maltraités et sont même généralement l'objet d'une pieuse compatissance ».

thumb|Guetteur d'épaves dans les brisants de Kerlouan (carte postale ND Photo, début ). Dans la nuit du 3 au , le vapeur La Vendée, chargé de vins et d'eaux-de-vie, vint se briser sur la côte. Le lendemain, on retrouva sur le rivage des grappes d'hommes, de femmes et d'enfants qui, presque ivre-morts, buvaient aux tonneaux qu'ils avaient défoncésLouis Gallouédec, Études sur la Basse-Bretagne, revue "Annales de Géographie", 1892 (lire en ligne, sur Gallica)..

Des récits plus ou moins imaginaires abondent concernant les naufrageurs du Pays pagan : par exemple Jean Ajalbert dans le supplément littéraire du journal Le Figaro en date du publie une nouvelle intitulée En Bretagne. Chez les naufrageurs où il est écrit entre autres :

En 1892 encore, Louis Gallouédec décrit ainsi les Paganiz :

Aujourd'hui, ce passé est exploité pour vendre les charmes touristiques de la Côte des légendes. Depuis, une très grande tradition de sauvetage en mer est apparue en Pays Pagan, comme par ailleurs, dans toute la Bretagne Armorique.

Une même réputation de « naufrageurs » a été faite aux habitants d'autres régions littorales comme dans le cap Sizun, des îles (Ouessant par exemple), la Cornouaille britannique, l'Écosse

Plus de Paganiz vivaient de la récolte du goémon au début du , quelques dizaines désormais. Au début des années 1960, il y avait plus de Paganiz dans la marine (pour les deux-tiers dans la Marine nationale).

Un « pays noir » ? La région a parfois été qualifiée de "Pays noir" ; Gustave Geffroy a écrit en 1905 : « Nous sommes ici en plein "pays noir". Et ce n'est pas le costume des habitants qui a valu ce surnom (...) c'est le caractère, c'est l'âme de ces hommes qui sont vêtus d'un deuil éternel. Pourquoi ? Comment ? La tradition fait remonter à un vieil ermite du , saint Goulven, le changement qui s'est opéré dans le moral des Léonards du Kéménet-Ili. Jadis cette race aimait la danse avec une sorte de fureur, dit Miorcec de Kerdanet (...) Mais Goulven, avec son éloquence douce, persuasive (...) convertit les chansons profanes en cantiques pieux de sa composition ou bien de celle de ses vicaires. Le diocèse devint un pays de foi, de dévotion, de bon exemple. Le fait est qu'aujourd'hui encore, dans cette partie du Léon, la danse est proscrite de toutes les fêtes publiques ou domestiques »Gustave Geffroy, La Bretagne, "Revue universelle", 1905 (lire en ligne, sur Gallica)..

La mauvaise réputation des paganiz persistait au début du : on raconte qu'à la foire de Lesneven quand un paganiz arrivait avec son kabig (veste des goémoniers) et sa kalaboussen (cagoule bleue), les marchands rangeaient leurs étals car ils craignaient d'être volésGwenaëlle Fleur, Les tribus bretonnes, journal Le Télégramme de Brest et de l'Ouest, n° du 12 août 2020..

Un isolat humain

Le Pays pagan a été longtemps un isolat humain. Par exemple à Kerlouan, lors du recensement de 1872, tous les habitants recensés étaient nés dans la commune ; de même en 1911. À Plouguerneau en 1911 6% des habitants seulement étaient nés dans une autre commune (alors que la moyenne à la même date pour l'ensemble de la France est d'environ 30%). La densité de population y était forte : environ 150 habitants au km2 vers 1900, le double de celle du Léon rural.

Les patronymes en "Ab" (du breton mab, « fils de »), comme Abgrall, Abhamon, Appere y sont très fréquents ; environ 25 patronymes débutent par ce préfixe car, en raison de l'endogamie, la diversité des noms de famille était limitée.

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