Bien-pensance ou bienpensance est une expression langagière francophone utilisée pour dénoncer des idées progressistes ou libérales. Le terme « bien-pensance » a une connotation péjorative, polémique et ironique par les détracteurs du politiquement correct« L’anti-politiquement correct est devenu la norme », Nicolas Truong ; A droite comme à gauche, la bien-pensance n’est plus le discours dominant , dans : Le Monde 26 septembre 2015 . Le terme n'est plus seulement cantonné à l’extrême droite, celui-ci s'étant imposé dans le débat public.

Selon ses partisans, la bien-pensance correspond à un « bien penser » revendiqué ainsi qu'une bonne conscience assurée, n'étant pas encline à la remise en question, tendant plutôt à discréditer ceux qui ne se conforment pas à ses idéaux, plaçant par conséquent l'opposant dans une posture défensive, si défense il a droit. La bien-pensance désigne l’opinion et le comportement des personnes dites bien-pensantes, « dont les idées sont conformistes »Le Grand Robert de la langue française, version numérique 3.0, 2013, entrée « bien-pensant » et soumises au politiquement correctLe bien-pensant, c’est toujours l’autre. Entretien avec Natacha Polony, sur Causeur.fr, Publié le 11 juin 2014 « courant de pensée conformiste, moraliste qui est un peu le "politiquement correct" », dictionnaire reverso.net.

En France, et à partir de la fin du , le terme « bien-pensance » est associé majoritairementPar les auteurs s'opposant précisément aux concepts de repentance ou d'anti-discrimination. Ceux étant le plus souvent à droite de l'échiquier politique à la repentance, la culpabilité historiqueDaniel Lefeuvre, Pour en finir avec la repentance coloniale. Éditions Flammarion 2008 , la culture de l'excuse, les lois mémorielles et l'anti-discrimination. Pour les adversaires de ces concepts, la « bien-pensance », se voulant moralisatrice notamment au nom des droits de l'hommeJean-Louis Harouel: ou des bons sentiments, préconise des lois qui interdisent et pénalisent les propos racistes, homophobes, antisémites, négationnistes et autres, provoquant ainsi « des procès en blasphème théologico-politique »Anastasia Colosimo , Le blasphème est un instrument plus politique que religieux, sur ‘’l’Arche’’. Le site d'information et de débat du judaïsme français, Par Noémie Halioua, 8 février 2016., « en sorcellerie »Caroline Castets, La dictature de la bien-pensance. Ses totems, ses tabous, ses indignations sélectives. Et son incapacité à voir traiter les vrais sujets, dans Le Nouvel Économiste, le 15/06/2011.Anastasia Colosimo, Les bûchers de la liberté. Paris, Stock, 2016 , . Le « bien-pensant » utilise un langage spécifique « pour éviter de nommer les choses parce que cette dénomination pourrait choquer ».

Dans le cadre des débats politiques, les adversaires du politiquement correct utilisent cette caractérisation de bien-pensance comme une arme rhétoriqueQui sont les bien-pensants ?, Mediapart 26 janvier 2016.. Ceux-ci, « les mal-pensants, dont les idées vont à l'encontre du consensus idéologique majoritaire (celui des bien-pensants) », reprochent aux bien-pensants de censurer par des « lois liberticides » toute pensée déviante et, en créant le délit d'opinion, le thoughtcrime (délit de la pensée) thoughtcrime – expression connue par la dystopie d'Orwell –, de vouloir étouffer tout libre débat et d'ainsi porter atteinte à la liberté d'expressionLes adversaires de la loi Pléven: le mélange des haines, sur le site de la LICRA.

En Allemagne, l'expression « bien-pensant » (all. « Gutmensch », littéralement « homme bon »), à cause de ses connotations péjorative, discriminatoire, polémique et ironique utilisé par l'extrême droite, a été déclarée « pire mot de l'année 2015 »le terme "bien-pensant" désigné pire mot de l'année en Allemagne, Le Sud Ouest, publié le 12/01/2016 Réfugiés : Les "bien-pensants" désigné pire expression de l'année en Allemagne, dans : L’Orient-Le Jour, le 13 janvier 2016, pour qu'elle soit ainsi bannie du débat public, devenue par cette incrimination un mot tabou.

Historique Le terme est dérivé de bien-pensant, mot apparu en 1798.

Au , l'expression bien penser est considérée positivement. Le prêtre jésuite et grammairien Dominique Bouhours publie en 1687 La Manière de bien penser dans les ouvrages d’esprit, un entretien didactique visant à former le goût du lecteurLa Manière de bien penser dans les ouvrages d'esprit Description de l'édition de 1709, CLADE.net, Portail des bibliothèques et centres de documentation du ministère des Armées« Les plus belles sont vicieuses » : erreur et fausseté dans La Manière de bien penser dans les ouvrages d’esprit du Père Bouhours (1687) Raphaëlle Longuet, Essais, 8/2016, p. 108-123. Dans une lettre à Bussy-Rabutin datant de 1677, Bouhours indique Le Père Bouhours ou de la délicatesse Bernard Beugnot, Littératures classiques 2015/1 (N° 86), p. 231.

Au , le bien-pensant désigne, et déjà de manière négative et ironique, celui qui pense en conformité avec un système traditionnel ou se conformant au pouvoir en place : religieux, social, politique. En 1853, Victor Hugo écrit dans son recueil de poèmes satiriques critiquant le pouvoir bonapartiste Les ChâtimentsVictor Hugo, À Juvénal, Jersey, le 5 février 1853. :

On trouve en 1893 dans le Journal des Frères Goncourt la citation suivante : « la lettre portait le timbre de la rue Bonaparte. Ne seraient-ce pas des élèves de l'école des Beaux-Arts, bien-pensants ? » E. et J. de Goncourt, Journal, 1893, . .

En 1896, Marcel Proust utilise le mot dans le sens de la personne qui cale ses opinions sur la morale courante : « Elle était cousine des Buivres. (…) Elle avait reporté sur tous les Buivres ce qu'elle pouvait éprouver de sentiments de famille. Elle ressentait une honte personnelle des vilenies de celui qui avait un conseil judiciaire, et, autour de son front bien-pensant, sur ses bandeaux orléanistes, portait naturellement les lauriers de celui qui était général. » — Proust, Les plaisirs et les jours, 1896.

En 1899, on retrouve le terme chez Maupassant : « Employé au ministère de l’intérieur, correct, bien noté, bien-pensant, mais marié à une femme fort jolie, dont les dépenses semblaient un peu exagérées pour sa position modeste. » — Maupassant, Rouerie.

Durant la majeure partie du , le terme de bien-pensant désigne donc un conformiste qui fait siennes les idées dominantes, en définitive le bourgeois conservateur, défenseur de l'ordre établi : « À l’époque de mon récit, c’est-à-dire au sommet de mes souvenirs, la maison de mes parents était redevenue catholique, plus catholique et bien-pensante qu’elle n’avait jamais été » — André Gide, Si le grain ne meurt, 1926.

Dans Le Temps retrouvé (publié à titre posthume en 1927) Proust reprend l’expression en rassemblant derrière elle les dreyfusards, les communards et les antirévisionistes : « Les choses étaient tellement les mêmes qu'on retrouvait tout naturellement les mots d’autrefois : « bien pensants, mal pensants ». Et comme elles paraissaient différentes, comme les anciens communards avaient été antirévisionistes, les plus grands dreyfusards voulaient faire fusiller tout le monde et avaient l’appui des généraux, comme ceux-ci au temps de l’Affaire avaient été contre Galliffet ».

Georges Bernanos, en 1931, publie La Grande Peur des bien-pensants, un pamphletPhilippe Lançon, Bernanos et les bien-pensants, dans: Libération, 2 septembre 2008 dans lequel il fustige la bourgeoisie conservatrice et le clergé catholique pour leurs renoncements successifs devant la république (crise du Seize-Mai), l'anticléricalisme (dissolution des congrégations, séparation de l’Église et de l'État), la corruption de la vie politique (scandale de Panama) et les puissances de l'argent (auxquelles il associe notamment les banquiers juifs)Bernanos, La Grande Peur des bien-pensants.

Dans son roman 1984 paru en 1949, George Orwell intègre de façon explicite le terme bienpensant au dictionnaire de la novlangue pour décrire la dévotion des intellectuels envers le PartiGeorge Orwell, 1984, Deuxième Partie - Chapitre III, https://www.librairal.org/wiki/George_Orwell:1984_-_Deuxième_Partie_-_Chapitre_IIIversion audio à 04h46m https://www.youtube.com/watch?v=WXRN0xojBJQ :

Le terme comporte de fait une dimension éminemment politique, la novlangue étant elle-même une construction politique totalitaire destinée à contrôler les esprits en réécrivant la langue. Pour le philosophe Jean-Jacques Rosat, Orwell nous invite à travers son roman à sortir du relativisme et du constructivisme généralisés véhiculé par les bienpensants pour renouer avec la démocratie et la liberté..

De nos jours

Selon Le Point, le terme est « apparu sous la forme de trace dans les années 1970 » puis « a conquis le langage quotidien depuis 2005 »<ref>Bien-pensance, Le Point, Vincent Merle, sur lepoint.fr, 12 mai 2011</ref>.

Dans son livre La tyrannie des Bien-Pensants paru en 2001, le journaliste de France Culture Jean-Marc Chardon invite 34 auteurs de sensibilités diversesFRANCE: TRENTE-QUATRE AUTEURS DÉNONCENT LA BIEN-PENSANCE Le Québécois Libre, Montréal, 15 mars 2003 pour évoquer les débats interdits, biaisés voire escamotés dans une France qui prétend donner au monde des leçons de morale. Le but est de critiquer les notions de politiquement correct qui exerceraient de facto une censure des idées.

Le terme est repris dans le vocabulaire politique par différents intervenants de droite et de gauche, pour dénoncer par exemple l'échec du modèle d'intégration à la française, modèle qui est selon eux trop conciliant.

Les contempteurs de la bien-pensance, du point de vue des couleurs politiques, sont classés à droite par leurs adversaires. Mais si certains acceptent un tel classement de leurs opinions, d'autres disent avoir été de gauche et ne plus l'être ou disent se poser en tout cas la question de l'être encore : c'est donc une question très ouverte dans le champ politique. Elle relève d'ailleurs davantage, dans le débat public, de considérations et de positions politiques que philosophiques ou morales.

Pour Alain Finkielkraut, la bien-pensance cache .

Aujourd'hui la bien-pensance reste associée à une forme d'ostracisme de la pensée aux effets pervers. Ceci provoque un élan réactionnaire selon Jean-François Kahn quand il voit un journal de droite conservatrice comme Le Figaro acclamer la manif pour tous malgré son côté « néo-pétainisme » :

L'éditorialiste Natacha Polony estime en 2014 que . Tout l'enjeu du débat est donc de définir, de façon mutuelle, la part de réalité et celle de fantasme dans la dénonciation de la bien-pensance et dans sa revendication par ceux qui se sentent ainsi ciblés.

En 2015, Pierre-André Taguieff estime que Pierre-André Taguieff, « Parc d'abstractions et gauche divine », Le Figaro, samedi 24 / dimanche 25 octobre 2015, p. 16..

Par contre, en 2016, le journaliste Laurent Joffrin, dans un article paru dans la Revue des deux Mondes, prend la défense de la bien-pensance :

Critique du terme En Allemagne, depuis 1991, un jury composé de quatre linguistes et de deux autres personnalités, en coopération avec l'Association pour la langue allemande, élit annuellement le « Unwort des Jahres » Unwort des Jahres, littéralement « le non-mot de l'année », « l'anti-vocable »Gutmensch, anti-vocable 2015, DNA 15 janvier 2016, c'est-à-dire « le pire mot de l'année », donc « mot à éviter », à bannir des débats publics politiquement corrects, expression ainsi stigmatisée en mot indésirable, en « mot tabou »Marilyn Epée, Döner Morde : le « Non mot » de l’année 2011, Dans: La Gazette de Berlin, 20.01.2012.