L’Ingénu est une œuvre de Voltaire parue en 1767, considérée généralement comme un conte ou roman philosophique. Voltaire y raconte les aventures d’un Huron (« l’Ingénu ») qui, arrivé en France, regarde la vie française avec candeur, innocence et naïveté. Il est engagé dans une histoire d'amour et se trouve confronté à de multiples difficultés face aux pouvoirs religieux et tyranniques du siècle de Louis XIV.

L'œuvre tient à la fois de l’apologue et du conte philosophique par les thèmes abordés comme la vérité dogmatique opposée à la raison ou l'état de nature. Elle relève aussi du conte satirique par la dénonciation des abus de pouvoir avec l'embastillement et la contrainte religieuse, ainsi que la critique sociale avec la justice bafouée, l'administration lente, inefficace et corrompue. L'œuvre relève également du roman : roman d'apprentissage, et surtout du roman sensible qui différencie L'Ingénu des autres contes de Voltaire par le traitement dramatique et émouvant des thèmes de l'amour contrarié et du destin funeste de l'amoureuse, âme pure victime de l'immoralité des puissants. Voltaire présente l'histoire comme et l’attribue au père Quesnel, un janséniste (ce qui est particulièrement ironique, au vu de ce que l’ouvrage rapporte). Enfin, il est aussi possible de considérer cette œuvre comme un antiroman.

Résumé Cette œuvre comprend vingt chapitres, dont les sept premiers et les deux derniers se passent en Bretagne, le huitième sur la route de Paris, et les autres à Paris.

En Bretagne, le prieur de Kerkabon vit près de Saint-Malo, avec sa sœur, de Kerkabon, dans le prieuré de la Montagne fondé par saint Dunstan (à rapprocher de saint Brendan (484-578)). Ils rencontrent un Huron surnommé « l'Ingénu » parce qu'il « dit toujours naïvement ce qu'il pense ». Le prieur et sa sœur sont persuadés d'avoir retrouvé là leur neveu et décident de l'adopter. Ils le convertissent au catholicisme et le convainquent de se faire baptiser.

Mais il est amoureux de de Saint-Yves, qui se trouve être sa marraine. Il veut se marier avec elle, ce qui est interdit par la religion chrétienne. Pour éviter tout problème lié à cet amour interdit, l'abbé de Saint-Yves envoie de Saint-Yves (sa sœur) au couvent. Ensuite, le prieur est attaqué par les Anglais. L'Ingénu s'illustre pendant cette victorieuse bataille, ce qui lui permet de devenir un héros. Il décide de profiter de sa nouvelle renommée pour se rendre à Versailles et demander directement au roi la main de de Saint-Yves.

Sur son chemin, il rencontre des protestants persécutés à la suite de la révocation de l'édit de Nantes. Il parle ensuite avec eux de leurs conditions de vie, et du pouvoir de l'Église sur le roi, ce qui l'émeut. Malheureusement, un espion les entend et informe le roi de la discussion qu'il a épiée.

Arrivé à Versailles, il réclame la libération de de Saint-Yves du couvent où elle a été mise, ainsi qu'une unité de cavalerie et la cessation des persécutions contre les protestants. Cependant, à la suite des propos qu'il avait tenus aux protestants croisés sur son chemin, il est embastillé et partage sa cellule avec Gordon, prisonnier janséniste de Port-Royal. Gordon devient un maître pour l'Ingénu : il lui apprend la physique, la science, mais surtout la philosophie, ce qui permettra au Huron de penser par lui-même et de se former un esprit critique. Il découvre également l'art au contact de Gordon, particulièrement le théâtre de Molière. L'Ingénu parvient, quant à lui, à convaincre Gordon ne plus adhérer à l’idéologie janséniste.

L'abbé de Kerkabon et de Kerkabon, sans nouvelles de leur neveu, décident de se rendre à Paris pour lui porter secours, mais leurs démarches n'aboutissent pas. Entre-temps, de Saint-Yves se voit contrainte d'épouser le fils du bailli, mais elle s'enfuit le jour du mariage pour retrouver son amant. À Versailles elle apprend qu'il a été enfermé à la Bastille. Sur les conseils du père Tout-à-tous, elle va voir M. de Saint Pouange, le seul capable d'obtenir sa libération. Elle lui demande donc d'obtenir la libération de l'Ingénu mais l'homme pose une condition : elle doit devenir sa maîtresse, ce qu'elle refuse. Finalement, le chantage de M. de Saint Pouange réussit, et elle doit lui abandonner sa vertu . Elle obtient ainsi la libération de son amant, qui réclame aussi celle de Gordon devenu son ami. Il est également libéré et ils repartent tous les trois retrouver leur famille. Mais l'intense douleur d'avoir ainsi perdu sa vertu et plusieurs erreurs médicales causent la mort de de Saint-Yves. Juste avant qu'elle ne meure, un courrier de Versailles annonce que Gordon et l'Ingénu sont conviés pour réparer la disgrâce qu'ils avaient subie, ce que l'Ingénu refuse violemment. M. de Saint Pouange, pas encore au fait de la mort de de Saint-Yves, se rend chez elle dans l’espoir de la « revoir ». Il apprend sa mort une fois sur place. Se sentant responsable de cette tragédie, il offre à l'Ingénu de réparer son tort, ce que celui-ci refuse d'abord, mais finira par accepter avec le temps : il deviendra officier.

Étude Le contexte historique ou religieux Au sein du récit En 1685, Louis XIV manifeste son despotisme lorsqu’il révoque l’édit de Nantes, sous l’influence de conseillers et d'administrateurs rétifs à lui exposer la vérité sur les intimidations commises contre les huguenots, et souvent intéressés par les bénéfices qu'ils pouvaient tirer de la confiscation de leurs biens. L’histoire de l’Ingénu se déroule quatre années plus tard et dénonce les méfaits et désastres de cette révocation.

Lors de l’écriture La rivalité coloniale entre la France et l’Angleterre aboutit au à la guerre de Sept Ans, de 1756 à 1763. C’est cette guerre désastreuse qui change le destin de la France puisqu’elle se solde par la destruction de l’Empire colonial français, entièrement cédé aux Britanniques lors du traité de Paris en 1763. Voltaire ironise sur cette défaite dans son conte, notamment au chapitre 2 (les propos prophétiques de Madame de Kerkabon seront démentis par l’histoire .) Voltaire n’a jamais eu beaucoup de respect pour la colonie française du Canada, mais déplore cependant sa perte et l’affaiblissement de la puissance française.

Synthèse L’histoire se déroule en 1689. Lorsque Voltaire écrit ce conte, en 1767, la situation est inversée. Les jésuites ont été expulsés et ce sont les jansénistes qui évoluent dans les sphères du pouvoir. Ainsi, en découle la moralité de Voltaire : ce ne sont donc ni les jansénistes ni les jésuites qu’il faut condamner mais toute forme de fanatisme religieux.

Les personnages

L’Ingénu L’Ingénu est un autochtone du Canada (un Huron), qui débarque en Bretagne, à la baie de Saint-Malo. Il fait tout de suite connaissance avec les Kerkabon, qui le logent et en quelque sorte, l’adoptent. En effet, l’abbé de Kerkabon découvre qu’il est son oncle.

L’Ingénu a de nombreuses qualités malgré une éducation limitée (en écho au mythe du bon sauvage) et surprend par son charisme, lequel fera succomber de Saint-Yves. Mais l’amour entre ces deux protagonistes est impossible. En effet, de Saint-Yves doit être la marraine de l’Ingénu quand il sera baptisé, ce qui, selon les préceptes catholiques, entraîne un interdit. Cet amour impossible conduira de Saint-Yves à mourir tragiquement.

L’Ingénu est un conte philosophique. Dès le début de l’œuvre, le personnage éponyme avoue à ses proches qu’il . Mais au fur et à mesure de l’œuvre, l’Ingénu va acquérir des connaissances et pourra ainsi adopter un comportement totalement autonome ; l’éducation qui lui faisait défaut est acquise au contact de Gordon, et la fusion de qualités innées et des connaissances acquises feront de lui (chapitre XX).

de Saint-Yves Sœur de l’abbé de Saint-Yves, elle devient la marraine de l’Ingénu, puis sa maîtresse. Elle sacrifiera son honneur en donnant son corps afin de sauver son amant de la Bastille. Ne se sentant plus digne de devenir l’épouse de l'Ingénu, elle mourra.

Gordon Gordon est le compagnon de cellule du Huron à la Bastille. Il se présente comme un religieux très pieux, converti au jansénisme et ayant un savoir touchant aussi bien les sciences que les lettres. Il deviendra maître du Huron, qui va s'instruire tout au long de son séjour à ses cotés, et il finira également par apprendre de l'Ingénu et de ses pensées.

Les Kerkabon L’abbé de Kerkabon est un ecclésiastique généreux apprécié dans la région. Sa sœur, de Kerkabon est une femme croyante aimant les plaisirs de la vie ; avant de savoir que l'ingénu est son neveu, elle sera avec de St Yves amoureuse de celui-ci. La scène de la rencontre et du début de l’histoire se passe dans un port de Basse-Bretagne, le même où vingt ans plus tôt le frère des Kerkabon et sa femme partirent en expédition au Canada pour la France et y disparurent quelque temps plus tard. Les Kerkabon se promènent dans ce port avec nostalgie, tous deux affligés par la disparition de leur frère, et aperçoivent un navire anglais duquel sort un jeune homme se nommant « l’Ingénu » et se disant huron. Séduits par son charisme, ils le recueillent et l’hébergent. Les Kerkabon seront d’une extrême bonté et d’un excellent recours tout au long de l’aventure. L’affection générale sera d’autant plus renforcée que les Kerkabon découvriront par hasard que l’Ingénu n’est autre que leur neveu. Cette découverte a lieu avec celle du portrait du frère des Kerkabon et de sa femme. Voltaire fait la satire de l'Église en ridiculisant la religiosité de forme des Kerkabon dès l'incipit de son œuvre, mais en soulignant des côtés sympathiques qui ne doivent rien à leur dévotion.

Le bailli Le bailli est un représentant du roi en province, il est responsable de la justice. Il est présenté comme idiot et c’est une satire de la monarchie que fait ici Voltaire. Il utilise souvent pour le décrire des adjectifs comme « impitoyable », « l’imposant ». De plus il veut marier son fils à de Saint Yves et pour cela enverra l’Ingénu à la Bastille pour jansénisme. Il demande tout le temps le pourquoi du comment et est d'ailleurs désigné à de nombreuses reprises dans le roman comme « l'interrogant bailli ».

Le père Tout-à-Tous L’onomastique est toujours intéressante à étudier, mais en reste complexe… Saint Paul a écrit dans Épître aux Corinthiens : . Référence possible à Toutatis, nom gaulois divin signifiant « le père de la tribu ». Voltaire aurait utilisé cette définition pour faire surgir un nouveau paradoxe. Non seulement le père Tout-à-Tous encombre son argumentation de nombreux contresens mais en plus, son nom peut avoir différentes significations. Son nom peut également faire penser à une devise jésuite, « s’oublier complètement pour être tout à tous », devise qui a servi à Voltaire pour donner un nom pratique à un personnage jésuite.

Le lecteur peut être amené à penser à un non-respect des dogmes religieux : par exemple, un total dévouement vis-à-vis de la gent féminine… C’est une appellation purement ironique. Ce prêtre serait totalement dévoué à la société, au peuple, agissant comme un père pour eux (double sens : père → protecteur // père → homme d’Église).

Les cibles de la critique L'influence de la religion sur le pouvoir politique L’influence des jésuites sur le pouvoir politique et sur Louis XIV est soulignée par les actions du père de La Chaise, confesseur de Louis XIV. Celui-ci est présenté au chapitre comme le responsable de la persécution des protestants, mais également au chapitre comme un des responsables de l’incarcération de l’Ingénu à la Bastille, à la suite de la réception d’une lettre par un de ses espions, lui aussi jésuite et présenté au chapitre , qui aperçoit l’Ingénu avec des protestants.

Le laxisme dans l’exercice de la casuistique