Jean Joseph Achille Emperaire est un peintre provençal né le et mort le à Aix-en-Provence. Auteur de nombreux dessins au fusain et à la sanguine, il se caractérise par une prédilection pour les formes courbes qui le démarque de la peinture impressionniste incarnée par son ami et compatriote Paul Cézanne. Auteur d'une carrière marquée par la malchance et la misère, il laisse une œuvre singulière et qualifiée d'intrigante.

Par analogie avec son nom, on lui attribuait parfois le surnom d'« Imperator ».

Biographie Achille Emperaire naît le à Aix-en-Provence, nain et bossu Achille Emperaire, Maîtres provençaux., d'un père vérificateur des poids et mesures à la sous-préfecture, Louis Casimir Emperaire, et de Françoise Aubert. André Gouirand, dans l'Encyclopédie des Bouches-du-Rhône, parle d' Encyclopédie des Bouches-du-Rhône, éd. 1914, A. Gouirand.

thumb|Portrait d'Achille Emperaire par Paul Cézanne, musée d'Orsay.

En plus des handicaps physiques, Emperaire eut la malchance de vivre l'essentiel de sa vie dans la misère et la déception. Paul Cézanne, son ami, écrit à son sujet : F. Baille, Les Petits Maîtres d'Aix à la Belle Époque, éd. Paul Roubaud, Aix-en-Provence, 1981, p.82-6. Lorsqu'il fait la connaissance d'Emperaire, au musée d'Aix, qui deviendra le musée Granet, Cézanne est en compagnie de Joachim Gasquet. L'effet que lui fait le petit homme est des plus négatifs. Lors de la conversation, il l'entretient dans « ses imaginations de vieillard, ses illusions de nabot illuminé, lui donnant une grande heure de joie à lui faire toucher, vivre comme réalisé, son rêve de maîtrise inconnue« Frenhofer et les chefs-d'œuvre qui restent inconnus », Michel Brix, in Écrire la peinture entre et siècles, dir. P. Auraix-Jonchière, Presses universitaires Blaise-Pascal, Clermont-Ferrand, 2003, p. 245.. » Chuchotant à l'oreille de Gasquet, Cézanne lui glisse : « Il y a du Frenhofer en lui », en référence au peintre raté de la nouvelle de Balzac, Le Chef-d'œuvre inconnu. Pourtant, la commisération que Cézanne éprouve au premier abord pour Emperaire va progressivement se transformer en admiration.

Achille Emperaire apprend le dessin en suivant les cours de l'école de dessin d'Aix-en-Provence de 1844 à 1856, dont le directeur était Joseph Marc Gibert La Peinture en Provence, Alauzen, éd. Jeanne-Laffitte, Marseille, 1989, p.243-5.. Cézanne, lui, n'entrera à cette école qu'en 1858. Paradoxalement, c'est à Paris que se rencontreront à nouveau les deux Aixois, en 1861, aux cours de l'Académie de Charles-Suisse Portrait d'Achille Emperaire, musée d'Orsay, 2006.. Cézanne sera l'auteur d'un portrait d'Emperaire resté célèbre. Certes, Emperaire y apparaît petit voire difforme et maladif mais il n'empêche que Cézanne donne là une posture monumentale à son ami, faisant de lui un quasi-équivalent au Napoléon sur le trône impérial d'Ingres. Pour preuve, la mise en scène est surmontée de la description manuscrite : , dont le terme Emperaire, au centre, laisse croire qu'on y lit le mot « Empereur » Portrait d'Achille Emperaire, ibid..

Une vie parisienne dans la misère À sa sortie de l'école de dessin d'Aix-en-Provence, Emperaire est décidé à monter à Paris. À partir de 1857, il multiplie les allées et venues entre Aix-en-Provence et la capitale et s'inscrit à l'atelier Couture. Obsédé par la volonté de réussir, il frappe à toutes les portes et cherche tous les appuis, quitte à vivre dans la misère. Le célèbre marchand de couleurs, le père Tanguy, disait à Émile Bernard qu'

Durant sa période parisienne, Emperaire vit dans une grande misère. Il écrira plus tard dans sa correspondance : . Et, plus tard :

Un drame avant l'exposition Alors qu'enfin les portes du Salon sont sur le point de s'ouvrir pour lui, le destin d'Emperaire, décidément maudit, connaît un drame. La veille de l'exposition, dans la précipitation de l'événement, Emperaire badigeonne sa toile d'un vernis qu'il n'avait pas testé précédemment. Alors qu'il vient chercher son œuvre pour aller l'accrocher au Salon, il la découvre rongée par le produitUn témoin de la scène lui prêta en la circonstance ces mots : « J'ai failli devenir fou, je n'ai plus senti ma tête. » (Baille, ibid.).. Retenant la leçon, il décide désormais de se passer de vernis quitte à présenter des œuvres plus fragiles. C'est une des raisons pour lesquelles une grande partie de l'œuvre d'Emperaire a disparu Introductions et catalogues des expositions du musée Granet : Hommage à Rembrandt (1968). Célébration de l'arbre (1977). L'arbre et ses fruits dans les collections du musée (1978).. C'est grâce notamment à l'intervention du fils de Joseph Ravaisou, un autre peintre aixois, que l'on peut admirer encore aujourd'hui un certain nombre de ses tableaux.

Dans la déception et la désillusion, Emperaire comprend que son aventure parisienne est un échec total. Pourtant, une commande de copie du Louvre, aussi inattendue que salvatrice, va lui permettre de recevoir francs, une fortune. Cette somme réglera ses dettes et le voyage du retour. Car Emperaire ne veut plus entendre parler de Paris. Il rentre à Aix-en-Provence ()1873 est aussi l'année de la naissance à Aix-en-Provence de Joachim Gasquet qui sera le grand ami d'Emperaire sur la fin de sa vie, un véritable « bâton de vieillesse » (Alauzen, ibid..).

Carrière aixoise Malgré un bref séjour à Paris entre 1881 et 1882 où il est nommé receveur-délégué de la Société libre des Artistes français, 1873 est bien un retour quasi-définitif dans sa ville natale où il loge au n° 2 place des Prêcheurs Aix, ville de Cézanne, office de tourisme d'Aix-en-Provence.. Il fréquente alors le café Beaufort, sur le cours Saint-Louis, à Aix-en-Provence, lieu de réunion des artistes de la ville comme Ravaisou ou Solari.

À Aix-en-Provence, Emperaire aime à se retirer pour peindre au vallon des Gardes, près du Tholonet. Jusqu'à la fin de sa vie, malgré l'opposition de membres influents des académies de peinture et d'écoles de Beaux-Arts, l'artiste fait preuve d'une force de caractère hors du commun. Gasquet évoque « ses nerfs d'acier et son orgueil de fer »Joachim Gasquet, Cézanne, Bernheim, 1926., un homme qui, au moment de la mort, croyait encore « à la beauté du monde, à son art, à son génie ».

Achille Emperaire meurt dans son appartement du n° 15 rue Émeric-David, à Aix-en-Provence, le Cette adresse au n° 15 est donnée par Baille (Les Petits Maîtres d'Aix à la Belle Époque, ibid.) ; Alauzen (La Peinture en Provence, ibid.) donne le n° 16, rue Émeric-David, qui est une adresse erronée., dans la solitude et la simplicité de l'homme qu'il était. Il est inhumé au cimetière Saint-Pierre d'Aix-en-Provence.

Œuvre et thèmes thumb|L'île de la Cité, un lieu qu'a fréquenté Achille Emperaire lors de sa formation parisienne.

Il est l'auteur d'œuvres de petit format, en raison du coût élevé des toiles qu'il ne pouvait s'offrir, et notamment de dessins au fusain et à la sanguine. Pour la même raison, les couleurs qu'il emploie sont peu nombreuses.

Rejet de l'influence de Cézanne Bien qu'il fût ami de Cézanne, il rejetait en revanche son style. Pour ses nus et ses paysages, il préférait en effet l'emploi de matières épaisses. Pour John Rewald, Emperaire « a su échapper à [l']influence [de Cézanne] [...] et son œuvre dénote une personnalité surprenante et un caractère fort curieux. » Cézanne, sa vie, son œuvre, son amitié pour Zola, John Rewald, Albin Michel, 1939. Dans le même temps, Emperaire fréquente les cours de l'atelier de Couture. Cette influence tendra à développer chez lui une passion pour Titien et ses galeries de Vénitiens. Il retrouve ce genre de peinture chez Manet dont le célèbre Déjeuner sur l'herbe, exposé au salon des refusés de 1863, fait scandale.

Ses relations avec Cézanne sont d'ailleurs fortement tourmentées. Si les deux hommes se vouent une amitié empreinte de respect, le départ de Paris d'Emperaire provoque une brouille entre eux. En quittant son appartement de la rue de Jussieu, Emperaire évoque ce « fils de financier »Le père de Paul Cézanne était le fondateur de la banque Cézanne et Cabassol à laquelle le peintre impressionniste avait travaillé dans sa jeunesse avant de faire sa carrière de peintre. et « cet homme aux manières de gredin » qu'il accuse de l'avoir trompé.

La brouille ne durera pas. À l'été 1878, par exemple, on voit Cézanne demander à son ami Émile Zola de trouver un emploi pour Emperaire à Paris. Zola parvient à faire nommer Emperaire aux égouts de la ville mais le manque de lumière ne sied pas au peintre qui ne s'épanouit que dans la lumière et il refuse la place Les Petits Maîtres d'Aix à la Belle Époque, ibid..

Le peintre des « croupes » Les toiles d'Emperaire consacrées au paysage sont extrêmement rares. L'artiste préfère s'attacher aux courbes anatomiques. Ses femmes, dessinées d'après le modèle féminin en vogue dans l'Aix-en-Provence de l'époque, Clémentine, possèdent des hanches rondes ; l'œil est attiré vers la croupe des chevaux qu'il dessine (Amazone, huile sur bois). « C'est en modelant qu'on dessine » répète-t-il pour justifier sa technique. Ses femmes possèdent une véritable ressemblance avec les odalisques de Delacroix même si Emperaire jure qu'il a ce peintre en aversion.

Un peintre incompris Querelle sur Suzanne... à l'exposition de 1887 De retour à Aix-en-Provence après une aventure parisienne qui n'aura pas tenu ses promesses, Emperaire présente en 1887 quatre dessins et trois huiles au musée d'Aix-en-Provence à l'occasion de la célébration du quatrième centenaire du rattachement de la Provence à la France. Emperaire accroche pour l'occasion une toile de dimension exceptionnelle : La République s'offrant aux hommages de ses adorateurs. Le titre, jugé peu conforme à l'esprit de la manifestation, suscite une vive querelle. La toile est installée en un endroit indu et rebaptisée Suzanne au bain.

Le journal La Provence Nouvelle se fait l'écho de la polémique : « Une mention spéciale [...] est due [à l'œuvre d'Emperaire], car elle a été l'objet d'un conflit qui mettait en jeu l'existence même de l'exposition. L'auteur avait voulu représenter "la République s'offrant aux hommages de ses adorateurs". Un tel sujet, sa grandeur nature, tout mérite d'exécution à part, exigeait une place d'honneur. Le monde officiel voulut l'exiger aussi. Mais la Commission, se basant sur l'exclusion absolue de la politique, qui était sa loi formelle, s'obstina à refuser au tableau une place indue. » La Provence Nouvelle, .

Emperaire se heurte à une réelle incompréhension pour une œuvre qu'il ne veut nullement provocatrice. Un autre numéro de la Provence Nouvelle ajoute : « Monsieur Emperaire [...] expose quatre pages dont la première idée de sa République-Suzanne, dessin toujours énergiquement diffus. Il paraît que l'artiste ne connaît la femme que sous la forme d'un être à quatre pattes offrant ce qu'on ne lui demande pas. Quant aux yeux, ce sont pour lui des ennemis jurés, des organes de perdition. Il n'y a pas un seul œil dans les sept morceaux qu'il expose. » La Provence Nouvelle, .

Un peintre décrié Les œuvres d'Emperaire ont souvent été décriées par ses spectateurs. Deux de ses tableaux catalysent le déchaînement des violences verbales qui se sont ensuivies lorsque ceux-ci furent présentés au public.

Bethsabée aux bains