Le système politique au Cambodge est une monarchie constitutionnelle. Son analyse oscille entre les visions positives qui s’appuient sur la mise en place d'institutions depuis le début des années 1990 qui ont pu rétablir un État proche des normes internationales et son adhésion à de nombreux organismes régionaux (ANASE…) ou mondiaux (ONU, OMC…) et d’autre part une vue plus négative qui souligne que ces changements se sont accompagnés d’une généralisation du clientélisme et de la corruption qui lui est associée, ainsi qu’une adaptation très locale des cadres juridiques imposés par la communauté internationale.
Spécificités
Certaines notions inhérentes au contexte local peuvent de prime abord rendre malaisée la compréhension de certains aspects de la vie politique dans le royaume khmer et de la difficulté d’appliquer stricto sensu des modèles qui ne tiennent pas compte de ces spécificités.
Étymologie des termes Un bref aperçu des mots khmers ayant trait à la politique montre qu’ils trouvent pour la plupart des origines liées à la royauté d’essence divine de l’empire angkorien qui sont bien éloignées de celles des termes occidentaux qu’ils sont censés traduire. Ainsi le mot qui désigne le peuple signifie littéralement les sujets du roi alors qu’une loi réfère aux ordres donnés par le roi, l’assemblée nationale est un tribunal où s’exerce la justice du roi, les élections un rite invoquant les puissances surnaturelles qui devrait protéger le royaume et l’opposition une rupture de l’ordre cosmiqueGregory Mikaelian et Alain Forest (dir.), Cambodge contemporain, (), (), .
La tradition autoritaire et hiérarchique Dans un ouvrage de 2013 sur les fondements du régime khmer rouge, Henri Locard, correspondant pour plusieurs médias occidentaux aux chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens, note, sans pour autant les justifier, de nombreuses constantes dans les différents régimes qui se sont succédé à la tête du Cambodge jusqu’à nos jours, telle la volonté renouvelée de réduire toute opposition au silence, soit par l’élimination physique, soit en annihilant leur moyen d’expression ou enfin en suscitant des défections dans leurs rangs en échange de postes honorifiques.
Une des explications avancée par Jacques Népote est que contrairement aux civilisations occidentales, et surtout américaine, où il est nécessaire de protéger l’individu contre les pouvoirs, les Asiatiques accordent aux autorités une importance primordiale, une faiblesse de ceux-ci étant assimilée au chaos. Le mode de vie des Cambodgiens est ainsi basé sur un respect des hiérarchies, que ce soit au sein du travail, de la famille ou de la société.
Mais cette soumission comporte également des contreparties ; le supérieur doit ainsi montrer sa capacité à défendre ses subordonnées sous peine de voir ces derniers se détourner de lui et se choisir un autre protecteur. Ce phénomène, qui se répercute jusqu’aux plus hautes sphères du pouvoir, induit un comportement de clientélisme où chacun est plus soucieux d’utiliser sa position pour s’attacher ses protégés et préserver leurs intérêts plutôt que celui de l’administration qu’il est censé servir. En conséquence, l’engagement politique ne se fait pas par adhésion à une idéologie mais pour s’attacher des soutiens. À ce petit jeu, un adversaire peut rapidement devenir un allié, pour peu qu’il sache prodiguer une meilleure aide que son prédécesseurJean-Marie Crouzatier, Transitions politiques en Asie du Sud-Est : les institutions politiques et juridictionnelles du Cambodge, (), (), .
L’influence du bouddhisme Avec plus de de la population adepte du bouddhisme theravāda., le Cambodge ne peut qu’avoir du mal à assimiler certains éléments inspirés des religions abrahamiques..
Ainsi, si l’individu est au centre des préoccupations dans les sociétés occidentales, l’enseignement de Siddhartha Gautama affirme que l’homme doué de raison n’est qu’une illusion, illusion source de souffrances causées par des désirs impossibles à assouvir. Mais si l’idée que les concepts de démocratie et de respect des droits de l’homme ne seraient pas compatibles avec une société bouddhiste est parfois évoquée, elle tient surtout de la propagande de certains dirigeants pour justifier leur autoritarisme. En fait, ces deux notions sont favorisées dans l’enseignement prodigué par les pagodes, mais sans recourir au côté dogmatique observé en occident.
Un autre domaine susceptible de dérouter un observateur non averti concerne la notion de Karma qui pourrait induire une soumission à l’autorité, vu que ses dépositaires doivent leurs positions à la conduite vertueuse qu’ils ont menée dans leurs vies antérieures alors que les coups durs subis par d’autres seraient en fait des épreuves destinées à expier des actes erronés dans des existences passées et que toute manœuvre pour s’y soustraire conduirait à revivre les mêmes tracas dans une vie future. Sihanouk en avait d’ailleurs fait un des fondements de son socialisme bouddhique à l’époque du Sangkum, incitant les plus humbles à accepter leur condition qui était le résultat de mauvaises actions dans leurs vies précédentes qu’ils devaient maintenant racheter ; toute tentative d’aller contre cet ordre établi conduirait à un bouleversement des règles cosmiques et par ricochet à des cataclysmes. Mais il s’agit là aussi d’une interprétation qui ne peut avoir valeur de vérité absolue ; l’histoire du Cambodge regorge de révoltes où il n’est pas difficile de mobiliser une foule parmi les plus humbles en les convaincant que leur situation vient moins des mauvaises actions qu’ils auraient pu commettre au préalable qu’à celles bien actuelles de leurs dirigeants qu’il convient donc de renverser pour améliorer leur sort plutôt que d’attendre des bienfaits dans une hypothétique vie ultérieureJean-Marie Crouzatier, Transitions politiques en Asie du Sud-Est : les institutions politiques et juridictionnelles du Cambodge, (), (), .
Contexte historique
En fait, si l’on excepte les premiers témoignages de Zhou Daguan qui montre une monarchie absolue à son apogée au et ceux d’aventuriers espagnols qui dépeignent son déclin au , les premières sources décrivant le système politique du Cambodge datent du . Avant le protectorat
Dans son ouvrage sur les débuts du protectorat, Alain Forest, professeur d'histoire de la péninsule indochinoise à l'université Paris-Diderot, remarque que . Traditionnellement, le pouvoir est partagé entre le roi en titre qui exerce la fonction symbolique de lien avec les forces de l’au-delà et des princes qui gèrent les aspects politiques du royaume. Les fonctions séculaires sont confiées à une de ces personnes qui fait office de . Chaque puissant du royaume se voit attribuer une terre (ដី, Dey) dans laquelle il est chargé de nommer et révoquer les gouverneurs des provinces qui à leur tour nomment leurs adjoints… Pour couronner le tout, chaque hiérarque envoie des représentants dans les territoires qui ne sont pas directement sous son contrôle ; ceux-ci défendent les intérêts de leur maître. Loin de s’épauler, ces différents pouvoirs s’annihilent les uns les autres. Un tel fonctionnement favorise toutes les formes de corruption et les différentes charges se monnayent, libre à leurs détenteurs - qui officiellement ne sont pas rémunérés - de se rembourser une fois nommés sur le dos de la population. Les seules régions qui échappent à ces pratiques sont les provinces pauvres qui de ce fait sont peu convoitées et celles contrôlées par d’anciens chefs de rébellion qui ont accepté en échange de leur soumission au monarque, l’intégration de leurs troupes aux forces gouvernementales et leur promotion en tant que gouverneur de leur ancien fief. Néanmoins ces charges ne se transmettent pas, ce qui évite de créer une classe de fonctionnaires et permet de faire patienter les prétendants. De ce fait, contrairement à l’Europe, l’émergence de fiefs reste rare. Le bouddhisme, qui prône un renoncement aux biens matériels et qui nécessite des fonds pour la construction des pagodes peut avoir eu une influence sur l’absence de constitution de patrimoine transmissible, mais aussi le fait que ces postes de fonctionnaires comportent une fonction honorifique qui amène à des dépenses somptuaires. À ces deux points qui empêchent d’amasser des fortunes s’ajoutent les troubles qui émaillent l’histoire du royaume khmer avec leur lot de déplacement de population qui encourage à la mobilité et pousse les Cambodgiens à s’attacher à un clan plutôt qu’à une terre. Les procès, pour leur part, se règlent alors régulièrement au profit du camp qui avait su se montrer le plus prodigue vis-à-vis des autorités, sans tenir compte d’une quelconque équité. Sur cette organisation complexe se greffe le système de patronage qui permet à tout individu de demander le soutien d’un puissant du royaume. Ce dernier perçoit les produits fiscaux et procède à la mobilisation de ses protégés en cas de conflit. En contrepartie, il leur apporte assistance en cas de litige et paye leurs impôts à leur place quand ils ne peuvent pas le faire. Ces puissants bénéficient à leur tour du soutien d’une personnalité de rang plus élevé. Au sommet de cette pyramide, on trouve régulièrement deux prétendants au trône, soutenus l'un par l’Annam, l'autre par le Siam.
La domination française
La mise en place du protectorat n’apportera qu’une modification mineure à ce système de patronage, les deux camps devenant chapeauté l’un par la nouvelle puissance coloniale dont le futur roi Sisowath s’affirmera comme leur champion, l’autre se rangeant derrière Norodom, le monarque en place, rapidement en conflit avec les nouvelles autorités qui rognaient ses prérogatives et soutenu en sous-main par le Siam, inquiet de voir diminuer son influence dans la péninsule indochinoise. L’avènement de Sisowath marquera la victoire du premier camp et si des révoltes éclatent encore çà et là, elles restent limitées et leurs revendications portent plus sur des questions fiscales que sur une remise en cause du régime.
La situation n’évoluera qu’avec la seconde Guerre mondiale. La débâcle de 1940, puis les accords locaux qui donnent toute latitude d’intervention aux autorités nippones et placent le Nord-Ouest du Cambodge sous administration de leurs alliés thaïlandais remettent en cause la réputation de puissance de la France et sa capacité à le royaume khmer. Les idées indépendantistes, bénéficiant jusqu’alors d’une audience retreinte, font leur chemin encouragées par Tokyo. En 1945, après la reddition japonaise, les Français n’ont pas les moyens de reprendre pied en Indochine sans l’aide des États-Unis qui en contrepartie exigent des réformes structurelles. Les autorités coloniales mettent en place une assemblée ou plusieurs partis ont des députés, mais son pouvoir réduit ne répond pas aux besoins d’émancipation des Cambodgiens . Concernant les formations représentées, la plupart se contentent de soutenir les réseaux de clientélisme mis en place par leurs dirigeants respectifs. Seul le parti démocrate propose un réel programme politique incluant la mise en place d’un État indépendant calqué sur la quatrième République française. De telles vues ne peuvent qu’irriter le pouvoir colonial peu enclin à se retirer. Finalement le roi Norodom Sihanouk fera sienne les idées autonomistes des démocrates sans pour autant adhérer au reste de leur programme qui ne lui prévoyait qu’un pouvoir symbolique. Ce sera en définitive lui qui obtiendra seul l’indépendance de son pays en 1953.
L’indépendance et les guerres civiles
Mais dès 1955, le monarque abandonne son trône pour mieux se consacrer à la politique et créer sa propre formation, le Sangkum Reastr Niyum, qui monopolisera les sièges à l’assemblée et le pouvoir pendant une quinzaine d’années. Même si dans les textes l’opposition reste tolérée, dans les faits ses militants sont soit fortement incités à rejoindre le parti majoritaire soit condamnés au silence ou à la clandestinité.