La révolution de 1918 en Alsace-Lorraine désigne un mouvement insurrectionnel d’inspiration communiste conseilliste marqué par la formation de conseils d'ouvriers et de soldats dans plusieurs villes d’Alsace-Lorraine à partir du . Le drapeau rouge est ainsi hissé le au balcon de l'hôtel de ville de Metz et le au sommet de la cathédrale de Strasbourg. Ces évenements résultent de la fin de la Première Guerre mondiale et de la révolution allemande de 1918-1919.
Les conseils se dissolvent d’eux-mêmes face aux troupes françaises qui avancent en direction des villes évacuées par les autorités allemandes à la suite de la signature de l’Armistice. L’entrée de la armée du général Gouraud à Strasbourg le met fin aux insurrections dans la région, qui est alors rattachée la France. Contrairement aux révolutions de 1917 à 1923 en Bavière, Hongrie et Tchécoslovaquie en 1919, cet épisode révolutionnaire n’a pas débouché sur la création d’une république des conseils.
Durant ses quelques jours d’existence, le mouvement a toutefois assuré une transition politique entre la chute de l’Empire allemand et l’installation de l’administration française dans les départements de la Moselle, du Bas-Rhin et du Haut-Rhin .
L’Alsace-Lorraine au début du XX siècle
Situation jusqu’en 1914 vignette|Carte de l'Alsace-Lorraine. En vertu du traité de Francfort du à la suite de la guerre franco-prussienne, les territoires que la France cède à l’Empire allemand forment la « terre d’Empire d’Alsace-Lorraine » (en allemand : ) qui est considérée comme un bien commun des vingt-cinq États qui composent l’état fédéral allemand. Dans les faits, l’Alsace-Lorraine relève directement de la Couronne impériale et bénéficie d’un statut particulier au sein de l’Empire : le territoire est régi par les autorités fédérales représentées dans la région par un haut fonctionnaire installé à Strasbourg et appelé dans un premier temps puis Statthalter ou « gouverneur ».
À partir de 1874, la Constitution allemande s’applique à l’Alsace-Lorraine dont la population est représentée par des députés au , la chambre basse du Parlement fédéral à Berlin. Les lois concernant le sont quant à elles votées par le , la chambre haute. La région est divisée en trois districts (Lorraine, Basse-Alsace et Haute-Alsace) qui disposent chacun d’une assemblée, ou . Ces trois assemblées nomment les membres de la délégation régionale du à Strasbourg, le Landesausschuss, qui n’a qu’un rôle consultatif en 1874 avant de recevoir en 1877 une fonction législative et des pouvoirs financiers sous contrôle du .
Les autorités fédérales accordent le une constitution régionale au qui est dès lors considéré comme un allemand à part entière et obtient une plus large autonomie : le laisse place à une assemblée désormais élue, le , ou « parlement régional » siégeant au Palais de la diète d'Alsace-Lorraine. Malgré l’existence de ces organes représentatifs, le pouvoir en Alsace-Lorraine est en réalité exercé par l’armée impériale comme le révèle l’incident de Saverne en 1913.
La Première Guerre mondiale dans la région vignette|Les pentes du Hartmannswillerkopf en 1915. Les tensions diplomatiques en Europe durant l’été 1914 poussent l’empereur à proclamer le « l’état de danger de guerre » () qui place le pouvoir civil allemand sous le contrôle des autorités militaires. Dès le , celles-ci suspendent les libertés individuelles, la liberté de presse, les droits de réunion et d’association. Alors que l’Allemagne entre en guerre le même jour, le régime de l’état de siège s’établit sur son territoire et débute alors une dictature militaire animée par la crainte de la trahison.
En Alsace-Lorraine, les autorités allemandes interdisent les titres de presse francophones et mettent en place des mesures de répression : épurations, arrestations et mesures d’éloignement. Les personnes suspectées de sympathies envers la France sont alors arrêtées et internées dans diverses forteresses à travers l’Empire allemand. Au même moment, plus de sont enrôlés dans l’armée allemande, dont dans la marine, pour affronter les forces de l’Entente, dont la France. Celle-ci est animée par le projet de reconquérir les « provinces perdues » d’Alsace-Lorraine et par un esprit de revanche envers l’Allemagne depuis 1871.
Les premières offensives françaises sont lancées en Haute-Alsace et en Lorraine mosellane pour tenter de prendre rapidement Mulhouse, Morhange et Sarrebourg, sans succès : si la bataille des Frontières est couronnée par des victoires allemandes, la situation se stabilise dans les Vosges dès la fin de l’année 1914. La guerre s’enlise dans cette partie du front de l’Ouest. La bataille du Hartmannswillerkopf et celle du Linge n’entraînent aucun changement majeur dans l’évolution du front dans la région malgré les milliers de morts dans les deux camps.
Projets d’autonomie et de neutralité
À la suite des revers subis par l’armée allemande en France et en Belgique durant l’été 1918, la situation politique en Allemagne change au cours de l’automne. La perspective d’une victoire de l’Entente pousse le gouvernement allemand à annoncer l’autonomie de l’Alsace-Lorraine afin d’essayer de maintenir celle-ci dans l’Empire : la tentative vise à accorder au le statut d’État fédéré à l’instar des vingt-cinq États allemands. Au mois de , les services du groupe d’armées d’Albert de Wurtemberg fondent l’Elsässer Bund (préfiguration du Heimatbund d'Alsace-Lorraine de 1926), association visant à promouvoir l’influence allemande en Alsace face aux aspirations des Alsaciens francophiles souhaitant voir la région retourner à la France.
Le , le maire de Strasbourg Rudolf Schwander est convoqué à Berlin pour se voir proposer le poste de Statthalter d’Alsace-Lorraine : il entre en fonction le . Karl Hauss, chef de file du groupe parlementaire du Centre alsacien-lorrain au , est nommé le et a pour mission de former un gouvernement régional. Avec la nomination d’un protestant et d’un catholique, le gouvernement fédéral allemand pense ainsi ménager les susceptibilités religieuses dans la région, mais cette décision déchaîne la fureur d'Eugène Ricklin, surnommé le « Lion du Sundgau » et président de la seconde chambre du . Il s’exprime le devant le à Berlin pour s’opposer au projet d’autonomie qui, selon lui, ne vise qu’à transformer le en un État demeurant partie intégrante de l’Empire allemand. Pour lui, l’avenir de la région constitue une question internationale dépassant le cadre de l’Allemagne et devant être débattue lors de la conférence de la paix dans laquelle il souhaite sans doute jouer un rôle.
Le projet d’autonomie n’aboutit pas en raison du refus de plusieurs partis alsaciens-lorrains à participer au gouvernement de Schwander et Hauss qui doivent constituer un cabinet chargé d’expédier les affaires courantes à partir du . Hauss accepte à la condition de n’être pas obligé d’agir pour maintenir l’Alsace-Lorraine dans l’Empire. Face à l’échec prévisible du projet d’autonomie, le gouvernement fédéral allemand défend alors l’idée d’une propagande en faveur de la neutralité de l’Alsace-Lorraine, à savoir ni allemande ni française au nom du principe d’autodétermination. Après avoir soutenu le projet d’autonomie, l’ défend l’idée d’un territoire neutre : des tracts appelant à la création d’une république libre neutre en Alsace-Lorraine se trouvent alors distribués à Colmar, Mulhouse et Strasbourg le . Des affiches neutralistes sont ainsi placardées dans les rues strasbourgeoises et mulhousiennes pour défendre le droit à l’autodétermination.
La révolution de novembre 1918
Débuts de la vague insurrectionnelle vignette|Carte des conseils d'ouvriers et de soldats proclamés en Alsace-Lorraine en novembre 1918. À l’automne 1918, malgré les perspectives d’une défaite imminente, le commandement de la , la marine impériale allemande, ordonne d’attaquer la britannique dans une ultime bataille navale. L’annonce provoque le une mutinerie à bord de deux navires allemands qui se trouvent dans le port de Kiel. L’arrestation des mutins entraîne des manifestations de marins qui exigent la libération de leurs camarades. Les ouvriers de la ville leur apportent leur soutien et se constituent en conseils d’ouvriers et de soldats, ou « soviets » : le , un appel à la grève générale est dès lors lancé. Les jours suivants, des conseils révolutionnaires se forment à travers l’Empire allemand. La vague révolutionnaire atteint même les unités de l’armée allemande dans les territoires alliés qu’elle occupe : en Roumanie, le comte d’Andlau-Hombourg, issu d’une famille noble alsacienne, est élu à la tête du soviet des Alsaciens-Lorrains du groupe d’armées von Mackensen occupant Bucarest. À partir du , le pouvoir monarchique s’effondre dans les États fédérés allemands. Le , la révolution gagne Berlin : l’empereur est contraint d’abdiquer et la République allemande est proclamée. Le même jour, des conseils sont formés en Alsace-Lorraine sous l’impulsion de matelots revenant de Kiel et Wilhelmshaven : à côté des conseils de soldats () sont créés des conseils ouvriers (), ou constituent ensemble des , parfois dans un cadre de grève révolutionnaire comme en Lorraine mosellane. Le terme allemand « » pour désigner les conseils est la traduction littérale de « soviets ».
À Metz, un contingent de marins arrive dès le par le train passant par Osnabrück et Cologne : dans les casernes depuis la veille au soir, une cinquantaine de soldats bavarois abordent des tissus rouges au bout de leurs fusils à la suite de l’abolition de la monarchie en Bavière. Les mutins libèrent les soldats incarcérés dans les prisons militaires de Metz puis se dirigent vers l’hôtel de ville qu’ils ornent d’un drapeau rouge confectionné à la hâte avec un drapeau ottoman dont le croissant de lune et l’étoile ont été passés au minium. Les syndicalistes sociaux-démocrates locaux constituent un conseil révolutionnaire présidé par Hans-Heinrich Voortmann, sous-officier et serrurier socialiste originaire de Strasbourg. Le général Arnold Lequis, gouverneur militaire de Metz, s’incline devant le conseil. L’administration civile allemande s’effondre aussi : le président du district de Lorraine, Karl von Gemmingen-Hornberg, voit son autorité bafouée. Le pouvoir municipal de Metz et le maire Roger Forêt choisissent de composer avec les conseils révolutionnaires afin de publier en commun un appel au calme dès le : les débordements se limitent à quelques pillages de magasins de subsistance et à des officiers malmenés qui se voient arracher leurs insignes. Les statues représentant divers membres de la famille impériale des Hohenzollern et les autres emblèmes de la monarchie qui parsèment la ville ne sont toutefois pas saccagés par les insurgés. Des conseils d’ouvriers et de soldats se forment également à Forbach, Hombourg, Saint-Avold, Sarrebourg et Sarreguemines à la même date. La vague insurrectionnelle gagne également Algrange, Hagondange, Hayange, Knutange, Montigny-lès-Metz, Petite-Rosselle, Rombas, Sarralbe, Stiring-Wendel et Thionville. vignette|Gare de Strasbourg où s'est formé un premier conseil de soldats.