La soviétologie est l'historiographie de l'URSS, et plus généralement l'ensemble des analyses et des études de ce régime. La soviétologie, traversée par plusieurs courants, ne suit pas la même périodisation selon les pays, du moins jusqu'à 1989. En effet, le contexte de guerre froide a pesé lourdement sur les études occidentales de l'URSS, et particulièrement sur la soviétologie anglo-saxonne. La difficulté d'accès aux archives a rendu encore plus délicat le travail des chercheurs au cours de cette période.
La soviétologie anglo-saxonne
Jusqu'au milieu des années 1960
L'« école » du totalitarisme
Avant la Seconde Guerre mondiale, les études universitaires sur l'URSS sont faiblement développées. Les rares travaux sérieux sont produits par des journalistes, comme William Henry Chamberlin, The Russian Revolution 1917-1921, New York, Macmillan, 1935, 2 vols, 1067 p.. Ce n'est qu'à partir de l'après-guerre, et surtout du début de la guerre froide, que la soviétologie va connaître une forte croissance. Les pionniers sont de Yale, et Alexander Gerschenkron de Harvard. Les historiens de l'école du totalitarisme ont dominé la production historique sur l'URSS au cours des années 1950-1960, où ce courant est représenté dans le monde anglo-saxon par , Leonard Bertram Schapiro et Adam Ulam notamment.
Les plus extrêmes représentants de cette école pensaient que la société soviétique n’existait tout simplement pas, étant donné le contrôle implacable exercé par le Parti-État sur l’ensemble du pays. Néanmoins, Merle Fainsod, partisan lucide du modèle, a tôt admis la distance entre celui-ci et les pratiques réelles, en particulier la subsistance de nombreuses zones d'autonomie échappant au contrôle de l'État. Après examen des archives de Smolensk, Merle Fainsod parle dès 1958 d'un totalitarisme « inefficace » : « derrière la façade totalitaire se multipliaient les contradictions internes »Merle Fainsod, Smolensk à l'heure de Staline, Paris, Fayard, 1967, p. 472..
La « kremlinologie »
Ce courant de la soviétologie de la fin des années 1940 et du début des années 1950 est appelé ironiquement ainsi par ses opposants du fait de son principal terrain d’investigations, le Kremlin de Moscou. Il qualifiait notamment les études journalistiques sur l’URSS. Les défenseurs de cette pratique, comme Robert Conquest, se sont ensuite approprié le termeRobert Conquest, « In Defence of Kremlinology », in Leopold Labedz et Walter Laqueur (éd.), The State of Soviet Studies, Cambridge, M.I.T. Press, 1965, p. 124-134..
right|thumb|Panorama du Kremlin.
Franz Borkenau a été le principal représentant de cette école. Il a travaillé pour le Komintern dans les années 1920 et considérait les luttes au sommet de l’État comme une clé servant à la compréhension de la politique soviétique. Franz Borkenau interprétait le cours entier de l’histoire soviétique comme une chaîne ininterrompue de conflits internes opposant les dirigeants soviétiques. Le but des kremlinologues était d’établir la nature de leurs conflits, les problèmes en jeu et les effets de ces conflits sur la politique soviétique. Les sources privilégiées pour cela étaient les journaux soviétiques et les comptes rendus des discours officiels. En se spécialisant dans les prédictions de l’avenir, la kremlinologie a souvent entraîné des erreurs d'appréciation. Car une déclaration qui semblait à contre-courant n’était pas nécessairement le signe de l’existence d’un conflit d’intérêts ou d'une activité subversive.
La kremlinologie privilégiait l’étude des décisions, des opinions et des ambitions des grands acteurs politiques soviétiques, ainsi que l’analyse des mouvements du personnel dans les institutions (nomenklatura). La politique décidée par le centre était considérée comme le seul facteur d’importance qui déterminait le comportement du « système » soviétique. Cela explique l’importance du genre biographique dans les études soviétologiques. De très nombreuses biographies ont été rédigées sur les personnalités du Kremlin et, en particulier, sur Joseph Staline.
Le tournant « révisionniste »
La première génération des « révisionnistes »
En 1964, Leopold Haimson, un élève de Michael Karpovitch, publie un article décisif, fondateur du « révisionnisme », dans lequel il remet en cause certains postulats de l'historiographie américaineLynne Viola le confirme : « La principale influence dans ces évolutions est peut-être venue de Leopold Haimson, qui a formé plusieurs générations d’étudiants. » Lynne Viola, « The Cold War in American Historiography and the End of the Soviet Union », The Russian Review, vol. 61, , janvier 2002, p. 25.. Il y expose la situation révolutionnaire en Russie au début du et démonte l'idée selon laquelle l'insurrection d'Octobre se résumerait à un coup d'État réussi. La Révolution russe n'était donc pas un « accident », mais bien un événement inscrit dans l'évolution sociale de la RussieLeopold Haimson, « The Problem of Social Stability in Urban Russia, 1905-1917 », Slavic Review, , décembre 1964, p. 619-642 et , janvier 1965, p. 2-22..
À partir de ce moment-là, la soviétologie anglo-saxonne s'oriente majoritairement vers l'histoire sociale de la période révolutionnaire et des débuts du régime soviétique. En Grande-Bretagne, Robert William Davies et Alec Nove, aux côtés de Moshe Lewin notamment, ont posé les fondations de l’étude de la société soviétique par leurs analyses du fonctionnement concret du régime. À la différence des kremlinologues, ils refusaient d’individualiser la politique dans leurs analyses, et postulaient que l’économique et le social en URSS pouvaient être autonomes par rapport au pouvoir politique.
Parmi les révisionnistes de cette génération, mais dans le domaine de la science politique ou de l'histoire politique, on compte aussi Isaac Deutscher, Edward Hallett Carr, Stephen F. Cohen et Robert C. Tucker. Chez certains, l’analyse de la guerre civile russe et de la période des années 1920 n’est pas sans rappeler l’interprétation trotskiste : le triomphe de Staline représentait une « déviation » du Parti communiste par rapport aux principes du bolchevisme. L’évolution du régime pendant la guerre civile et surtout après la mort de Lénine en 1924 serait due au fait que la révolution russe a eu lieu dans un pays rural et arriéré.
Le politologue Jerry Hough entendait remettre en question « les vieilles images d'un État tout-puissant, dirigeant la société et menant la politique étrangère à partir d'un plan établi de longue date »Il est cité par Pierre Hassner, « Le totalitarisme vu de l'Ouest », dans Guy Hermet (dir.), Totalitarismes, Paris, Economica, 1984, p. 29.. Jerry Hough, en cherchant à étudier la société soviétique en tant que société comme une autre, défendait le modèle du « pluralisme institutionnel ». Selon lui, le fossé qui séparait le pluralisme classique (celui des démocraties occidentales) du pluralisme institutionnel provenait de ce qui était toléré ou non dans le comportement politique. Dans le pluralisme institutionnel, ceux qui voulaient peser sur la dynamique politique devaient travailler à l’intérieur du cadre institutionnel existant. La bureaucratie jouissait donc d’une bien plus grande autonomie que la théorie du totalitarisme ne le suggérait, les bureaucrates jouant par exemple un rôle important dans l’élaboration des politiques.
La seconde génération
Les historiens « révisionnistes » de la seconde génération (la « nouvelle cohorte ») ont entrepris de revisiter la période stalinienne, à la manière de Moshe Lewin. Ils ont cherché à renverser les jugements universitaires prédominants sur cette période de l’histoire soviétique en s’opposant de manière radicale au « modèle totalitaire ». Sheila Fitzpatrick était le chef de file de cette seconde génération, qui a été largement influencée par ses études foisonnantes et novatricesVoir Sheila Fitzpatrick, « New Perspectives on Stalinism », The Russian Review, vol. 45, , octobre 1986, p. 357-373 et la controverse qui a suivi (The Russian Review, octobre 1986 et octobre 1987).. Au cours des années 1980, les historiens « révisionnistes » sont majoritaires aux États-Unis et la majorité des spécialistes anglo-saxons récusent plus ou moins le modèle du totalitarisme.
L’histoire soviétique des années 1930 était regardée, non plus « par le haut », mais « par le bas », à travers le prisme des profonds changements sociaux de la période. Les « révisionnistes » ont surtout remis en question l’atomisation complète de la société et le caractère central de la terreur, considérant que les théoriciens du totalitarisme avaient exagéré la soumission de la population. La société soviétique était davantage que l’objet passif de la manipulation du régime, elle n’acceptait pas en l’absence de tout esprit critique les messages, même les plus convaincants, transmis de manière massive par la propagande.
Les révisionnistes estimaient que l'école du totalitarisme avait accordé une attention exclusive au politique et à l’idéologique dans l’histoire de l’URSS. Ils ont choisi pour leur part de se focaliser sur l’analyse des processus sociaux, en faisant éclater l’idée même de « système ». Plutôt que de traiter de la planification et du contrôle exercé par le régime, ils se sont attachés à rendre compte de l’improvisation, de la spontanéité et des erreurs commises au sein de la structure étatique. De même, le politique n’étant pas indépendant d’autres facteurs, la société influençait parfois les décisions prises au sommet. C'est pourquoi les révisionnistes ont reproché à l’école du totalitarisme d’avoir surévalué le rôle des dirigeants soviétiques. Les biographes n’hésitait pas à faire porter tout un contexte par un personnage. Pourtant, si le pouvoir de Staline et son influence sur les événements étaient évidents, ils ne permettent pas à eux seuls de comprendre toutes les initiatives politiques prises en URSS de 1928 à 1953, ni même le phénomène du stalinisme.
Pour un grand nombre de révisionnistes, le concept de totalitarisme avait un sens insuffisamment précis pour servir d’outil dans l’analyse de l’URSS. Pour d'autres, le totalitarisme était inefficace à un tel point que l’on ne pouvait pas parler de totalitarisme du tout. Ainsi, John Arch Getty rejetait l’emploi de ce terme car, selon lui, « la sophistication technique et technologique qui distingue le totalitarisme de la dictature manquait dans les années trente »John Arch Getty, Origins of the Great Purges. The Soviet Communist Party Reconsidered, 1933-1938, Cambridge University Press, 1985, p. 198..
D’après la plupart des historiens de la « nouvelle cohorte », la période allant de la révolution de 1917 au stalinisme suivait une progression continue. Dans la vision de Sheila Fitzpatrick, « l’analyse de Trotsky de la société soviétique [...] développée de la manière la plus impressionnante dans le travail de Moshe Lewin [...] comporte des préjugés inhérents, et explique certaines choses très bien et d’autres mal. Elle mérite la même attention critique que le modèle totalitaireSheila Fitzpatrick, « Afterword : Revisionism Revisited », The Russian Review, vol. 45, octobre 1986, p. 410. ».
La soviétologie française
En comparaison avec la soviétologie anglo-saxonne, la soviétologie française suit un cheminement à peu près inverse. Peu après l'abandon par les auteurs américains et britanniques de l'analyse en termes de totalitarisme, les spécialistes français semblent alors découvrir le concept.
Jusqu'aux années 1970