Depuis ses origines, la franc-maçonnerie utilise le mot « régulier » comme synonyme de « légitimecf Alain Bernheim, document web cité en bibliographie », le terme français venant du mot anglais « » qui signifie dans ce contexte « normal », « standard », « ordinaire » ou « habituelCOLLINS & ROBERT, , 2004, . ».
C'est pourquoi toutes les obédiences maçonniques se considèrent elles-mêmes comme « régulièresY compris le Grand Orient de France, qui se définit ainsi dès l'introduction de son site web. » dans les querelles qui les opposent sur la question de la régularité maçonnique, laquelle trouve son origine dans la nécessité, pour chacune d'entre elles, de définir à quelles conditions elle peut reconnaître les autres comme légitimes, exemptes de déviations graves et authentiquement maçonniques.
Dans de nombreuses obédiences, ces conditions prennent la forme de listes de « », de « » ou de « règles » marquant les limites au-delà desquelles la pratique maçonnique d'une autre obédience sera considérée par elles comme déviante et inauthentique.
Généralités vignette|Le symbole maçonnique. Les discussions concernant ces règles de légitimité sont très variées et complexes. Du point de vue strictement historique, on notera d'ailleurs que la question de la régularité ne commence à se poser que lorsque deux tendances (on dirait aujourd'hui : deux obédiences) au moins se discernent.
C'est le cas en France lorsque la tendance qui émerge en 1717 à Londres vient concurrencer la plus ancienne formée à la fin du sous l'influence des partisans de la dynastie des StuartsSur les influences propres aux Stuart au , voir entre autres les travaux de Marsha Keith Schuchard aux États-Unis et en Grande-Bretagne, particulièrement Restoring the Temple of Vision: Cabalistic. Freemasonry and Stuart Culture, E. J. Brill, Leiden, 2002 ; ceux d'André Kervella en France, particulièrement La Maçonnerie écossaise dans la France de l'Ancien Régime, éditions du Rocher, Paris, 1997, La Passion écossaise, Dervy, Paris, 2003, et La Légende des Fondations, Dervy, Paris, 2005; Pierre Chevallier a également fourni des aperçus dans le premier volume de son Histoire de la Maçonnerie de la Franc-maçonnerie française aux éditions Fayard, Paris. Alors, en écho d'un clivage politique, apparaît la première querelle de régularité, au sens où les francs-maçons se réclamant de Londres (Hanovriens), contestent les autres (Jacobites), et réciproquement. En France, où l'on épouse plutôt la cause jacobite, un magistrat d'Epernay souvent en séjour à Paris, Philippe-Valentin Bertin du Rocheret, qualifie en 1737 sa loge de "plus régulière de France", ayant été constituée par le grand maître jacobite de l'époque, le comte Charles Radcliffe of DerwentwaterBibliothèque Nationale de France, manuscrit français 15176, f° 16 r°.. .
En analyse contemporaine quelques thèmes sont prédominants et deux groupes principaux sont en présence :
Groupe dit des « Obédiences régulières » À quelques nuances près, les obédiences du premier groupe exigent : La croyance en Dieu, à des degrés divers, allant de la « Foi en Dieu » pour certaines, à la simple « croyance en l'existence d'un Être suprême » pour d'autres. La présence d'un livre sacré dit Volume de la Sainte loi (Bible, Torah, Coran, Granth, etc.) dans la loge. L'interdiction de toutes discussions politiques ou religieuses en loge. L'interdiction de toute présence féminine. L'interdiction de toute cérémonie commune avec les obédiences ne respectant pas les 4 points précédents. Elles se dénomment le plus souvent elles-mêmes « régulières », c'est-à-dire « légitimes » par opposition aux autres qu'elles jugent « irrégulières ». Elles appartiennent presque toutes au groupe des obédiences reconnues par la Grande Loge unie d'Angleterre.
Mécanismes de reconnaissance et de régularité en Amérique du Nord
La conférence des grands-maîtres d'Amérique et du Canada a créé en 1951 la « Commission on Information for Recognition » qui évalue la régularité des obédiences du monde entier en fonction de 3 critères : Légitimité des origines. Exclusivité de la juridiction territoriale, ou sinon par consensus ou entente mutuelle. Adhésion aux anciens devoirs, surtout en ce qui concerne la croyance en Dieu, la présence du Volume de la Loi sacrée en loge et l'interdiction formelle de toute discussion religieuse ou politique en loge. Cette commission échange des informations avec toutes les obédiences régulières du monde.
Groupe dit des « Obédiences libérales » À quelques nuances près, les obédiences du second groupe rejettent les exigences du premier groupe et de plus, contrairement à lui : Reconnaissent la légitimité des francs-maçonneries féminines et mixtes. Refusent de reconnaître les obédiences qui pratiquent une ségrégation religieuseIl s'agit concrètement des obédiences scandinaves du Rite suédois qui n'acceptent comme membres que les chrétiens. ou racialeIl s'agissait principalement, à l'époque de la Ségrégation raciale et jusque dans les années 1990, de toutes les obédiences blanches, dites à l'époque « caucasiennes », qui n'acceptaient pas les afro-américains parmi leurs membres et refusaient également tout contact avec les obédiences noires (dites de Prince Hall). Leur nombre a considérablement diminué depuis le début des années 1990, mais comprend encore un certain nombre d'obédiences des anciens États confédérés d'Amérique Voir par exemple cette carte. dans le recrutement de leurs membres.
Elles se dénomment souvent elles-mêmes « libérales »Les Obédiences Libérales ou « a-dogmatiques », par opposition aux autres, qu'elles jugent « dogmatiques ». Elles appartiennent souvent au groupe des obédiences reconnues par le Grand Orient de France et/ou par le CLIPSAS.
Autres obédiences Il existe également d'assez nombreuses obédiences dont les caractéristiques ne permettent de les classer dans aucun de ces deux groupes. Contestations de terminologie Le débat est souvent compliqué par des questions sémantiques : Les obédiences du groupe dit « libéral » n'acceptent pas de reconnaître la qualification de « régulier » au premier groupe, car ce serait accepter par contrecoup pour elles-mêmes le qualificatif de « non-régulier ». À l'inverse, les obédiences du groupe dit « régulier » n'acceptent pas que l'autre groupe s'intitule « a-dogmatique » ou « libéral », car ce serait admettre par contrecoup qu'elles-mêmes ne le seraient pas.
Régularité, reconnaissance et intervisites La question de la régularité est parfois confondue avec celle de la reconnaissance mutuelle entre obédiences bien qu'elle en soit distincte aux yeux des spécialistes:
En effet, pour prendre un exemple, telle obédience admettra que telle autre obédience a une pratique maçonnique qui est en tous points conforme à ses propres conceptions, « landmarks » (éventuellement récents) ou « critères de régularité » (supposés inchangés depuis les Anciens Devoirs), mais ne lui accordera cependant pas sa « reconnaissance » pour d'autres raisons.
Dans l'histoire récente, on a vu ainsi des obédiences refuser ou retirer leur "reconnaissance" à d'autres : Pour des raisons d'exclusivité territoriale, certaines obédiences ne reconnaissant qu'une seule autre obédience par pays. Pour des raisons de discrimination, devenues à leurs yeux inconciliables avec la morale, même si les « Anciens Devoirs » ou les anciens « landmarks » n'interdisaient pas autrefois les discriminations. Voire parfois pour des raisons de contentieux financier.
La reconnaissance d'une obédience par une autre conditionne presque toujours la possibilité de visites mutuelles en loge, même si, dans la pratique, les interdictions théoriques de visites mutuelles sont parfois contournées. Par ailleurs, il n'est pas rare que des obédiences maçonniques qui ne se reconnaissent pas mutuellement puissent avoir néanmoins des relations de coopération mutuelles en des occasions particulières, par exemple pour partager des locaux ou pour organiser des expositions muséologiques.
Origine et évolution du concept de régularité maçonnique
Si le concept assez large et complexe de « régularité maçonnique » est relativement récent, l'adjectif « régulières » (« regular ») dans l'expression « loges régulières » apparaît dès les premiers conflits évoqués ci-dessus entre francs-maçons hanovriens et francs-maçons jacobites. On l'emploie pour distinguer les loges que l'on juge comme étant d'origine légitime, des autres, jugées illégitimes par le locuteurcf A. Bernheim, site web mentionné en bibliographie., étant entendu que la notion "d'origine" appelle elle-même une discussion. De fait, en dépit des exhortations à la neutralité politique, ni les partisans des Stuarts, précurseurs des loges européennes, ni leurs rivaux Hanovriens ne peuvent s'empêcher de concevoir leurs propres activités en référence au(x) souverain(x) dont ils se considèrent les sujets. Pour les uns ou les autres il n'y a légitimité d'une loge, donc régularité, que si elle a été reconnue (constituée) dans l'espace où ils sont dominants. À cet égard, il ne faut jamais oublier qu'en 1688-1689, la révolution qui se produit en Angleterre est à l'origine du clivage entre ces deux factions britanniques. Les partisans des Stuarts sont chassés de Grande-Bretagne et viennent se réfugier en France à la suite de leur roi Jacques II (d'où le qualificatif de Jacobites), et ce sont eux qui marquent de leur empreinte la franc-maçonnerie française. Leur influence persistera nettement jusqu'au milieu du , voire jusqu'en 1766 qui voit la disparition à Rome de Jacques III, fils de Jacques II. Ce qui n'est évidemment pas le cas de leurs vainqueurs qui, après la disparition de Guillaume d'Orange, puis l'intermède du règne d'Anne Stuart, épousent en 1714 la cause de George de Hanovre et de son fils George IIKervella, André, La Légende des fondations, Dervy, 2005.
Pour certains, qui jugent plutôt le fonctionnement d'une loge ou d'une obédience en interne, sans considération politique, le mot doit être davantage compris dans le sens anglais (« regular », c’est-à-dire « normal ») que par rapport à l'idée d'une règle au sens latin des ordres monastiques. Dans ce cas, il recouvre une notion beaucoup plus ancienne qui n'est pas exactement superposable à celle des landmarks, puisqu'elle fait référence aux « Anciens Devoirs », c’est-à-dire aux anciennes règles de métier des corporations de maçons. Or ces règles: Ne sont pas toujours directement transposables, sans une interprétation métaphorique, à la franc-maçonnerie moderne, dite "spéculative". C'est par exemple le cas des règles qui régissaient le paiement des travaux ou l'interdiction d'employer sur les chantiers de l'époque des travailleurs handicapés. Ont toujours été en partie différentes selon les époques et les régions. Furent « refondues » à l'époque d'Anderson, dans une synthèse qui fut contestée dès son origine (conflit des « Antients » et des « Moderns »)..
La plupart des obédiences se sont par la suite plus ou moins accordées au fil du temps sur un ensemble de règles, formulées de manière suffisamment souple, et parfois dénommées « critères de régularité ». On est ainsi passé d'une qualification (loges dites « régulières »), basée sur un simple jugement de valeur exprimé comme tel, à la recherche d'un concept articulé autour de critères objectifs : la « régularité maçonnique ».
La question de la régularité prend une dimension nouvelle en 1877, avec la résolution passée par le Conseil Suprême de la Grande loge unie d'Angleterre qui interdit toute alliance, ou relation maçonnique avec le Grand Orient de France, au motif que ce dernier ne requiert plus de profession de foi dans l'existence de Dieu de la part de ses candidats à l'admission"", 22 novembre 1877, in Proceedings of the Supreme Council Norther Masonic Jurisdiction of the United States of America, Binghampton New York, 1878, ., disponible sur Google books.