La sociocratie est un mode de gouvernance partagée qui permet à une organisation, quelle que soit sa taille, de fonctionner efficacement selon un mode auto-organisé caractérisé par des prises de décision distribuées à l'ensemble de la structure sociale. Son fondement moderne est issu des théories systémiques et date de 1970. La sociocratie s'appuie sur la liberté et la co-responsabilisation des acteurs. Dans une logique d'auto-organisation faisant confiance à l'humain, elle va mettre le pouvoir de l'intelligence collective au service du succès d'objectifs communs. Cette approche permet donc d’atteindre ensemble un objectif partagé, dans le respect des personnes, en préservant la diversité des points de vue et des apports de chacun, ceci en prenant appui sur des relations interpersonnelles de qualité.
De façon appliquée, les systèmes sociocratiques ont ainsi tendance à privilégier des procédures jugées plus démocratiques et permettant davantage de délibération que l'élection ou le vote à la majorité simple ou absolue.
La sociocratie utilise certaines techniques mises au point par son concepteur qui fondent son originalité, notamment l'élection sans candidat, et la prise de décision par consentement. À la différence de la démocratie qui peut concerner un ensemble de personnes n'ayant aucune relation fonctionnelle entre elles, la sociocratie concerne des individus réunis par des objectifs au sein d'une organisation et qui ont donc des relations de plus grande proximité.
Histoire
Gerard Endenburg Gerard Endenburg (1933-2025) est un ingénieur néerlandais en électrotechnique de culture quaker. Dans son enfance, il a bénéficié d'une scolarité dans une école alternative, fondée par Kees Boeke, i.e. une pédagogie proche de ce qu'on connait en France avec les écoles Montessori et Freinet, axée sur l'autonomisation des enfants et l'autorégulation dans la classe. Après avoir travaillé chez Philips où il a pu prouver ses grandes capacités inventives, Gérard Endenburg reprend en 1968 la direction de l'entreprise familiale Endenburg Elektrotechniek en remplacement de son père. En 1970, atterré par les batailles d'égos récurrentes au sein du comité directeur de l'entreprise, il décide de se consacrer à améliorer l'organisation interneRomme, A.G.L. “Domination, self-determination and circular organizing.” Organization Studies, vol. 20 (1999): 801-832.. Il invente alors progressivement la méthode sociocratique moderne. Celle-ci est fondée sur l'idée que personne ne doit être amené à fonctionner au sein d'un collectif dans un état de tension interne sans que ces tensions soient prises en compte. Les décisions collectives ne peuvent être adoptées au sein d'un groupe que pour autant qu'elles ne rencontrent "plus aucune objection argumentée d'aucun membre". Ce qui signifie que lorsqu'une décision est proposée à un groupe, si une personne s'y oppose, soit parce que l'adoption de la décision l'empêcherait de fonctionner sereinement au sein du groupe, soit parce qu'elle pense que cela porterait atteinte à la raison même d'exister du groupe, son opposition argumentée empêche la décision d'être adoptée. La personne est tenue de justifier, d'argumenter son objection, et de participer à sa résolution (cf plus bas, quatre règles de la sociocratie).
La sociocratie a été l'objet de nombreux travaux universitaires, notamment de thèses qui l'ont fait évoluer. En particulier, la forme actuelle intègre une dimension de développement continu, parce qu'un travail de thèse avait fait le constat que, la confiance s'installant, les gens se dispensaient de plus en plus de participer aux décisions les concernant, ce qui appauvrissait le fonctionnement démocratique et laissait revenir une distinction gouvernés/gouvernant non voulue par le fondateur.
Sources La création de la sociocratie par Gerard Endenburg est la confluence de plusieurs élémentsLA SOCIOCRATIE, Les forces créatives de l'auto-organisation , John A. Buck et Gerard Endemburgsociocratie.netC’est quoi, la Sociocratie ? Guy Veny, p 9 : ses propres connaissances en cybernétique (théories des systèmes de contrôle/commande) ; sa méthode de travail par analogie consistant à trouver la solution d'un problème dans un domaine en transposant celle trouvée à un problème équivalent dans un autre domaine — ici de la cybernétique à la société ; les travaux de Ilya Prigogine, prix Nobel de chimie en 1977, qui a permis de comprendre le mécanisme d’auto-organisation des organismes vivants. Il a mis au jour les conditions essentielles à l’auto-organisation : les éléments constitutifs ne doivent pas se contrôler les uns les autres ; ils doivent être autonomes et libres de leurs actes ; il faut une source d’énergie extérieure qui incite les éléments constitutifs à trouver un équilibre de survie, et une évaluation permanente de l’environnement et des causes externes qui peuvent avoir des conséquences sur l’organisme. les travaux de Kees BoekeLa démocratie telle qu'elle devrait être (1884-1966), un pacifiste et éducateur néerlandais qui a créé en 1940 une école où aucune action ne pouvait être entreprise s'il n'y avait pas des solutions acceptables par tous aux problèmes existants : Gerard Endenburg a été élève de Kees Boeke de 1943 à 1948 ; le fonctionnement de la Société religieuse des Amis, plus connue sous le nom de quakers, et dont Kees Boeke et les parents d'Endenburg étaient membres : les quakers défendent le droit à la spiritualité individuelle, décident selon le (the sense of the meeting)An Introduction to Quaker Business Practice, Eden Grace, 2000., promeuvent la simplicité, la non-violence, l'égalité (voir les témoignages quakers). Lors d'une réunion des frères, qui a lieu en cercle, si un seul pense différemment du reste du groupe, il est écouté avec attention parce que chacun considère qu'il incarne une partie de l'esprit saint, que c'est donc celui-ci qui s'exprime à travers lui. Son point de vue doit donc être pris en considération.
Origine du mot Le mot sociocratie a été inventé par Auguste Comte (1798-1857)André Lalande - Vocabulaire technique et critique de philosophie, 1980 p. 70. : "SOCIOCRATIE, D. Soziokratie ; E. Sociocraty ; I. Sociocrazia. Terme créé par Auguste Comte pour désigner la forme de gouvernement où le pouvoir appartient à la Société considérée comme un tout organique". Ses racines viennent du latin societas (société) et du grec krátos (autorité) : la gouvernance du socios, c'est-à-dire des personnes liées par des relations significatives, différent du dêmos (démocratie), masse d'individus ne partageant que quelques valeurs communes.
Le mot a été aussi employé par le sociologue américain Lester Frank WardWard, Lester Frank. The psychic factors of civilization. Boston (Massachusetts), Ginn & Company, 1893, p. 313-331. (1841-1913) qui l'a probablement repris d'Auguste Comte.
Aux États-Unis, le mot sociocratie évoque irrésistiblement pour les Américains le mot socialisme, avec toutes les connotations négatives que ce terme a pour beaucoup d'entre eux. Aussi, la sociocratie y est parfois appelée gouvernance dynamique (Dynamic Governance).
Diffusion Du fait de son origine, la sociocratie s'est particulièrement développée aux Pays-Bas, aussi bien dans les milieux économiques traditionnels que dans les milieux éducatifs. La sociocratie y est d'ailleurs une forme de structure légale pour les entreprises.
De nombreuses organisations utilisent la sociocratie en France et dans le reste de l'Europe, en Amérique latine, en Inde, aux États-Unis et au CanadaRomme, A.G.L. and G. Endenburg, “Construction principles and design rules in the case of circular design.” Organization Science, vol. 17 (2006): 287-297.. Plus récemment, les gilets jaunes réunionnais disent s'en inspirer pour les prises de décision collectives.
Gerard Endenburg a créé aux Pays-Bas un centre de diffusion de la sociocratieGlobal Sociocratic Centers Website. D'autres tentatives de regroupement des praticiens de la sociocratie sont en cours, notamment aux États-UnisSocionet.
Les quatre règles de fonctionnement La méthode d'organisation sociocratique repose sur quatre règles simples.
La prise de décision par consentement La sociocratie distingue les décisions stratégiques (qui affectent le fonctionnement de l'unité ou l'organisation du travail) et les décisions opérationnelles (le travail au quotidien). Pour des raisons d'efficacité, seules les premières sont prises par consentement. Selon cette méthode de prise de décision collective, il y a consentement quand personne n'a d'objection importante et raisonnable. Quand une objection est émise dans un groupe sociocratique, la personne qui a émis l'objection et les autres membres du groupe travaillent ensemble à la lever. S'ils y arrivent, la décision est prise ; sinon un processus d'escalade dans la structure de l'organisation évite le blocage.
Le consentement est la composante cardinale de la sociocratie.
Les cercles La sociocratie maintient la structure opérationnelle existante d'une organisation. À chaque élément de cette structure, elle rajoute en parallèle un cercle chargé de la prise des décisions politiques. Toute personne appartenant à la structure opérationnelle est membre de droit du cercle correspondant. Des cercles ad hoc peuvent être créés pour résoudre des problèmes spécifiques.
Chaque cercle établit ses propres règles de fonctionnement sur le principe du consentement de ses membres. Un cercle a pour mandat de réaliser la mission de l'unité de travail, d'améliorer constamment la qualité de sa production et d'assurer sa pérennité par l'éducation permanente de ses membres.
Un cercle est maître du pilotage, de l'exécution et de la mesure de ses processus au sens de la norme ISO 9001. L'exécution de ces trois fonctions par le cercle est une des conditions majeures du succès de la sociocratie dans une organisation. La mobilisation de la notion de cercle matérialise une volonté d’équivalence de chacun de ses membres .
Chaque cercle choisit un facilitateur qui anime les réunions selon les méthodes sociocratiques, et un secrétaire qui rédige les comptes rendus et maintient l'historique du cercle.
Un cercle est une organisation semi-autonome car il est inscrit dans des rapports de cercles à cercle (cf double lien) : ceci permet de tenir compte des besoins des cercles supérieurs et des cercles inférieurs.
Le double lien Dans une organisation gérée de manière traditionnelle, le responsable d'une unité assure à la fois la communication descendante (les directives venant des niveaux supérieurs de l'organisation) et la communication ascendante (le retour des informations de la base vers les niveaux supérieurs). Assurer simultanément ces deux rôles est difficile et source de confusion.
La sociocratie établit un double lien entre chaque cercle et son cercle de niveau supérieur . La personne qui porte les attentes du niveau supérieur vers le cercle de l'unité opérationnelle est appelée premier lien et est choisie par le cercle de niveau supérieur. Une deuxième personne, obligatoirement distincte de la précédente, est choisie par le cercle pour participer au cercle de niveau supérieur et valider par son consentement les décisions qui y sont prises ou les faire évoluer en posant des objections. Ces deux personnes sont membres à part entière des deux cercles.
L'élection sans candidat Le choix et l'affectation des personnes dans une fonction ou la délégation d'une tâche à un membre du cercle s'effectue par un processus de vote sans candidat déclaré. Chaque membre du cercle propose la personne qu'il estime la plus adaptée à la fonction, puis justifie son choix. Le facilitateur du cercle propose alors un candidat qui est accepté ou non par consentement.
Socios versus démos - Autres éléments clés