Le château des Ormes se situe sur la RN 10 entre Tours et Poitiers, sur la commune des Ormes, au bord de la Vienne. Il a été construit par les frères Pussort, oncles de Jean-Baptiste Colbert, à partir de 1642. Il fut acquis en 1729 par le comte Marc-Pierre Voyer d'Argenson, ministre de la guerre de Louis XV, ami de Diderot et d'Alembert qui lui dédièrent l'Encyclopédie. Il abrita des hôtes célèbres dont Voltaire.
Histoire du domaine
La seigneurie des Ormes est mentionnée pour la première fois en 1392.
En 1434 la famille de Marans, originaire de l'Aunis, l'acquiert et la conservera jusqu'en 1608, date à laquelle elle passe au Florentin Jean d'Elbene, lieutenant criminel de Poitiers, conseiller au Parlement de Bretagne et maître d'hôtel ordinaire de Marie de Médicis; à sa mort il passera à sa sœur Jeanne, épouse de Jean Brochard, président du Présidial de Poitiers.
En 1624 La terre est acquise par Alexandre Galard de Béarn, baron de Saint-Maurice, qui la conservera jusqu'en 1637.
Les frères Pussort En 1642, saisi par les créanciers de Galard de Béarn le domaine est vendu à Antoine-Martin Pussort, oncle du célèbre ministre Colbert comme son frère Henri, dont Saint-Simon dresse ce portait :
Auteur entre 1667 et 1670 des ordonnances relatives aux procédures civiles et criminelles, Henri Pussort est ainsi décrit dans Le Lutrin de Boileau :
Par la dureté de ses réquisitions et en tant qu'agent de Colbert, Henri Pussort contribua en 1664 à la condamnation de leur rival le surintendant des Finances Nicolas Fouquet.
En 1652 la terre est érigée en baronnie et en 1654 devient paroisse à part entière.
Antoine-Martin Pussort fait édifier un nouveau château. L'aile à droite de la cour, rebâtie au milieu du (on a longtemps cru qu'elle était d'origine), conserve le souvenir de sa présence et de celle de son frère Henri, son héritier, sous le nom d'"aile Pussort".
À sa mort en 1697 Henri voit sa fortune partagée entre ses neveux et nièces, dont Louise-Henriette Colbert, duchesse de Beauvilliers, qui hérite du château. Celui-ci est vendu en octobre par son époux, le duc Paul de Beauvilliers, premier gentilhomme de la Chambre du roi, à Charles Chamblain, receveur général des finances de la Généralité de Poitiers.
En 1720 le château passe aux mains de Pierre Boutet de Marivatz, premier gentilhomme ordinaire de Philippe d'Orléans, Régent de France.
Les Voyer d'Argenson En 1729, Marc-Pierre de Voyer de Paulmy d'Argenson, chancelier, chef du conseil et surintendant des Finances du Régent, achète la baronnie des Ormes et toutes ses dépendances (les lieux-dits Mousseau, La Motte de Grouin, Morte-Veille, La Chevalerie, La Garenne de Séligny, Villiers, Châtre, La Pouzardière, Salvert, Lesteigne, La Fontaine de l'Epinelle, Le Grand et Le Petit Coupé) à son confrère Boutet de Marivatz. Le domaine comprend aussi une écluse sur la Vienne, un moulin, un four banal, des droits de foires et de marchés, mesures, étalages et halle, ainsi que ceux de haute, moyenne et basse-justice.
Devenu secrétaire d'État et ministre de la Guerre de Louis XV en 1742, il s'attira vite la sympathie puis l'amitié du Roi, tant par les conseils judicieux prodigués que par leur passion commune des arts; cette proximité avec le monarque lui valut rapidement la jalousie de la marquise de Pompadour, qui devint la rivale du "clan d'Argenson" (le comte et son fils, Marc-René, marquis de Voyer).
: c'est en ces termes que Louis XV sollicita, le , la fin des fonctions du comte à la suite de l'attentat survenu en janvier contre sa personne, dont de Pompadour avait rendu d'Argenson responsable.
, lui déclara également Louis XV. C'est ce que fera effectivement le comte pendant les sept années de son exil, entamant la reconstruction totale et l'extension du château avec les deux ailes dite Pussort, dite alors "de l'Horloge", et d'Argenson par l'architecte Pierre Meusnier.
Autorisé à revenir à Paris en après la mort de son ennemie Madame de Pompadour, il mourut dix jours plus tard, selon le cardinal de Bernis.
Son fils Marc-René de Voyer d'Argenson (1722-1782), dit « le marquis de Voyer », qui s'intéressait à la propriété depuis les années 1740, reprit et augmenta le domaine avec 108 hectares de terres de prés et de pacages, faisant ainsi passer la seigneurie de 215 à 910 hectares, dont 564 hectares de bois. Propriétaire novateur, il introduisit en 1766 la culture du trèfle et du sainfoin, et procéda surtout à l'achèvement de la reconstruction du château entamée par son père et confia l'érection du corps central au grand architecte parisien en vogue Charles De Wailly, son protégé depuis 1754.
À sa mort en 1782 le château échut à son fils mineur Marc-René-Marie, marquis d'Argenson.
Le domaine avait alors atteint son apogée : outre l'agrandissement du domaine et l'achèvement du château, le marquis de Voyer avait également procédé à la construction d'un vaste ensemble équestre composé d'un haras, faisant aussi office d'écuries du château, d'un relais de poste et, devant les grilles du château, d'une vaste grange-écurie dont la façade est aussi l'œuvre de De Wailly, orné d'un fronton dû à Augustin Pajou. Cet ensemble permit au marquis d'appliquer aux Ormes les mesures novatrices d'élevage des chevaux, inspirées d'Angleterre et telles qu'il s'y était essayé en son domaine d'Asnières-sur-Seine, lorsqu'il était directeur des Haras du Roi (1752-1764).
Lors d'une estimation de 1784-85, le château est dit en mauvais état; des réparations sont effectuées en 1786 aux maçonneries du parc et de la terrasse; en 1793 un des pavillons de l'entrée est vendu pour financer l'entretien des lieux.
Proche de la Révolution, le marquis d'Argenson (1771-1842), qui sera surnommé "le Marquis Rouge" pour ses idéaux sociaux et égalitaires, fut maire des Ormes, président du Conseil Général de la Vienne et préfet des Deux-Nèthes (Hollande) sous le Premier Empire; il parvint ainsi à préserver le domaine et à lui conserver pour peu de temps quelque éclat, jusqu'à sa démission en 1813. Sous la Restauration et la monarchie de Juillet, il sera député libéral du Haut-Rhin puis de la Vienne.
Entamant en 1804 un herbier (retrouvé au château et restauré), il aménage un jardin botanique et des pépinières, fait édifier en 1806 un moulin à vent ; le parc du côté du château est traité "à l'Anglaise"; il demande à Pierre Jean Louis Vétault, architecte à Poitiers, de reconstruire la seconde glacière (1807) et de consolider le plafond de la salle à manger par un grand arc surbaissé central (1814).
Devenu agriculteur et maître de forges dans le Haut-Rhin, de mauvaise affaires, sa générosité et un mode de vie austère l'empêchent d'entretenir le château, et en 1820 il met le domaine en vente pour 1 200 000 francs, sans trouver acquéreur ; en 1823, il commence à le démembrer (29 ventes successives); en 1822, par mesure d'économie et à la demande de son épouse Sophie de Rosen-Kleinroop, comtesse du Saint-Empire, le corps central du château, chef-d'œuvre de Charles De Wailly, est démoli et ses matériaux seront cédés aux Renaudet père et fils, architectes à Poitiers et à Châtellerault, et à des entrepreneurs locaux pour 18 000 francs, ce qui préserve les autres bâtiments et le parc. La grille de la cour, supprimée vers 1820, est également vendue ; en 1825 le pavillon du portier est construit.
Un vide demeurera pendant 80 ans entre les ailes dites Pussort (de l'Horloge) et d'Argenson. La cour centrale est réaménagée, avec la terrasse du jardin sur la Vienne, en parc "à l'Anglaise".
De 1903 à 1908 le comte Pierre-Gaston-Marie-Marc de Voyer d'Argenson (1877-1915) confiera sa reconstruction à l'un des grands architectes parisiens de la Belle Époque, Alfred Coulomb, troisième et dernier du lieu. Rappelons qu'il édifiera pour le comte d'Harcourt, beau-frère des d'Argenson, le château de Pont-Chevron à Ouzouer-sur-Trézée (Loiret) et remaniera de 1897 à 1900, avec son collègue et associé le nantais André-Louis Chauvet et le sculpteur et bronzier d'art Jules-Edouard Visseaux (1854-1934), celui de Craon (53), pour le marquis Alain de Champagné (1874-1918). Le château vit alors ses dernières "grandes heures".
De nouveaux propriétaires Les héritiers du marquis Charles-Marc-René de Voyer d'Argenson (mort en 1975), conserveront le domaine pendant trois ans, et en 1978 le château est morcelé, le corps central étant acquis par M. et Baugé, un couple d'enseignants qui l'ouvre au public et pendant des années les salons de cette partie seront loués pour des réceptions privées. Lors de la mise en vente du château, le médecin parisien Sydney Abbou le découvre avec son épouse, avant d'en devenir le nouveau propriétaire en 2000.
Le château La vieille demeure présentait en 1764, l'aspect irrégulier de maints bâtiments agrandis à travers les siècles : .
La cour d'honneur abritait une statue en marbre de Louis XV par Pigalle, ainsi que sept canons et un obusier anglais offerts par Louis XV à la suite de la bataille de Fontenoy où s'illustra Marc-Pierre.
Marc-René d'Argenson, qui vivait plus souvent sur ses terres qu'à Paris, décida de conserver les vastes communs formant les ailes latérales ; la construction débuta en 1769, et les travaux de décoration intérieure se poursuivirent en 1778.
C'est Charles De Wailly, architecte protégé par d'Argenson (cf. leur correspondance), qui conçut les travaux de reconstruction du corps de logis central qui furent conduits par son collègue Pascal Lenot ; des marbres précieux furent acheminés d'Italie.
Dès 1762 l'architecte avait donné le modèle de la "colonne" pour la galerie de l'hôtel d'Argenson dit "Chancellerie d'Orléans" 19, rue des Bons-Enfants à Paris (par Boffrand, 1725; détruit en 1916, décor intérieur démonté et remisé), que d'Argenson lui faisait remanier en même temps que la reconstruction du château, et qui fut redécorée par les plus grands artistes de la fin du règne de Louis XV : Gouthière, Durameau, Fragonard, Pajou, Lagrenée, Natoire et Bélanger (décor d'arabesques de Wailly), lieu très en vogue qui fut dessiné par Chambers dans l'été 1774.
Un grand seigneur qui a "le goût de la bâtisse" (Lettre de l'abbé Barthélémy à du Deffend (citée par Monique Mosser et Daniel Rabreau dans Charles de Wailly peintre architecte dans l'Europe des Lumières, catalogue de l'exposition de la C.N.M.H.S., 1979, ).
Cet édifice dit "à l'Italienne" formé d'un rez-de-chaussée et d'un étage était précédé sur la cour d'une colonnade dorique ou portique "en demi-lune" de 14 colonnes en marbre sans base et dont le fût était cannelé aux deux tiers.
Du milieu de la façade s'élevait une colonne creuse haute de 50 pieds à laquelle on montait par un escalier extérieur en colimaçon, cette colonne terminée par une plate-forme où l'on avait érigé un paratonnerre se balançait comme un grand arbre au moindre coup de vent… Une vaste salle circulaire, ou salon de musique, revêtue de marbre blanc, décorée de fresques était adossée au château et faisait saillie du côté de la Vienne. À une extrémité de la salle à manger, au rez-de-chaussée, était l'escalier d'honneur (dont le modèle fut exposé au Salon et qui fut l'objet d'une rivalité entre Chambers et de Wailly) ; celui-ci était double, et comme suspendu en l'air (…) la rampe en acier poli extrêmement ciselé figurait des serpents entrelacés et se terminait par deux sphinx de plomb". (même réf.).
Cette colonne instable se voulait un "clin d'œil" à la célèbre pagode de son ami le duc de Choiseul, exilé comme son père en son temps, dans son domaine de Chanteloup à Amboise, colonne qui fut démolie avec le corps central en 1822-23, laissant subsister les ailes latérales; un architecte voyant le château en 1790 trouve .
La vaste cour, plantée de tilleuls séparant le château de la route dite "d'Espagne", laissera place à un jardin anglais planté de platanes et de peupliers d'Italie, rares à cette époque.