La théorie astronomique des paléoclimats est un modèle utilisé en sciences de la Terre pour expliquer le caractère cyclique des variations générales du climat au cours des temps géologiques. Cette théorie explique que l'énergie radiative reçue par la Terre en provenance de l'espace — essentiellement du Soleil — est quantitativement affectée de variations à long terme, corrélées à celles de son orbite et de ses paramètres de rotation. Les variations concernent la quantité nette d'énergie reçue, sa répartition et sa « gestion » par l'écosystème Terre. La théorie avance que ces variations sont périodiques, et qu'elles influencent par conséquent le climat selon des motifs cycliques (alternance de périodes glaciaires et interglaciaires, notamment). Il est possible d'en retrouver une trace via différents indicateurs, par exemple dans les roches sédimentaires ou des carottages de glace, dont l'étude fait partie de la cyclostratigraphie. La théorie astronomique des paléoclimats est aujourd'hui l'explication classique des phénomènes de (dé)glaciation au Quaternaire, mais trouve également des applications, moins assurées, pour des périodes plus anciennes de l'échelle des temps géologiques.
Éléments généraux — cas de la Terre
Le climat terrestre est largement influencé par l'intensité de l'insolation en provenance de l'espace, intensité mesurée comme un flux énergétique (W⋅m). Si on se place du point de vue spatio-temporel de l'homme, l'insolation connaît des variations en fonction des saisons (cycles annuels, entre été et hiver), mais aussi en fonction de la latitude (gradient de température des pôles à l'équateur). La théorie astronomique des paléoclimats stipule qu'il existe un forçage astronomique de ces variations sur le très long termePar « très long terme », on fait référence à l'échelle humaine : les durées en jeu sont de l'ordre de la dizaine à la centaine de milliers d'années., en raison d'évolutions cycliques ou quasi-cycliques de la configuration des corps célestes — les objets concernés étant principalement le Soleil, la Terre et les planètes géantesAndré Berger et Marie-France Loutre, Théorie astronomique des paléoclimats, C. R. Geosci., 2004, vol. 336:701–709..
Les principaux paramètres influençant l'insolation de la Terre, et responsables de ce forçage du climat sont : l'excentricité de l'orbite terrestre ; l'inclinaison de l'axe de rotation de la planète ; la précession climatique. Ces paramètres évoluent sous l'influence de l'évolution du positionnement relatif de différents corps célestes dans le système solaire, de façon périodique : on parle de cycles de Milankovitch. À une configuration astronomique donnée correspond un niveau d'insolation donné, c'est-à-dire un flux énergétiqueLe flux énergétique moyen actuel au sommet de l'atmosphère est d'environ , à comparer aux 62 millions de W⋅m à la surface du Soleil. L'énorme facteur de différence s'explique par l'atténuation géométrique de l'énergie émise par l'étoile au cours de son trajet (la distance Terre-Soleil moyenne est de ). donné dont la valeur est ensuite modifiée par des rétroactions, positives ou négatives, prenant place à l'intérieur du système climatique terrestre (en particulier, du fait des interactions entre atmosphère et hydrosphère : albédo terrestre, action des gaz à effet de serre, absorption par les nuages, réflexion par la végétation, etc.) Cette évolution de l'insolation et ces rétroactions, complexes, sont à l'origine de tendances climatiques (au refroidissement ou au réchauffement), dont le signal est notamment enregistré dans les sédiments, au travers d'indicateurs climatiques tels que le taux de deutérium. La théorie du forçage astronomique des paléoclimats est étudiée et mise à l'épreuve en cyclostratigraphie, et intervient plus généralement en climatologie.
Initialement développée pour apporter une réponse quantitative aux problèmes des alternances glaciaires-interglaciaires au Quaternaire, elle tend à être généralisée pour les temps plus anciens mais néanmoins accessibles à travers un enregistrement stratigraphique complet, i.e. jusqu'à la limite avec le PrécambrienAlain Foucault, L’enregistrement sédimentaire des cycles orbitaux, méthodes d’étude, résultats et perspectives, Bulletin de la Société géologique de France, 1992, vol. 163:325–335.. Les difficultés rencontrées pour les âges plus reculés que le Quaternaire sont de plusieurs types : l'absence de séries sédimentaires continues sur lesquelles travailler ; la nécessité de dissocier ce qui est de l'ordre du forçage astronomique, des rétroactions, et ce dans des contextes climatiques différents de l'actuel (atmosphère réductrice, etc. donc rétroactions éventuelles différentes) ; l'imprécision et l'incertitude sur les valeurs des périodes des paramètres de Milankovitch au-delà de quelques dizaines de millions d'années (évolution chaotique du système solaireÀ ce sujet, voir Formation et évolution du système solaire, Problème à N corps et Théorie du chaos.).
Il n'y a de fait pas de consensus sur l'application de la théorie astronomique des paléoclimats au-delà d'une limite qui correspond grosso modo au Tertiaire. Il est possible que pour les temps plus anciens, le climat ait été paramétré à la fois par un contrôle orbital (l'insolation a toujours varié puisque les planètes et le Soleil ont toujours été mobiles en termes relatifs et absolus), mais aussi par la tectonique (répartition des masses continentales, des courants océaniques…).
En accord avec la théorie d'un forçage astronomique du climat, des modèles climatiques sont proposés afin d'étudier les interactions entre ce forçage et les rétroactions. Contrairement aux premières hypothèses, l'évolution climatique sous contrôle orbital n'est pas progressive, mais connaît des phases de transition plus ou moins abrupte. L'interaction de différents mécanismes régulateurs ou amplificateurs semble engendrer un comportement en « seuils ». À ces premiers éléments de complexité s'ajoutent la multiplication des facteurs à prendre en compte pour affiner les modèles, de petites variations initiales pouvant résulter en de grandes rétroactions positives.
L'hémisphère Nord en particulier jouerait un rôle important ; en effet c'est dans celui-ci que se trouvent la majorité des terres émergées, sur lesquelles pourront se trouver glaces et neiges, modifiant l'albédo et ainsi l'énergie du soleil réfléchie ou absorbée par la surface de la planète. Ce phénomène serait responsable des glaciations du Quaternaire.Ainsi les masses continentales et leur position, répartition, a une influence sur le climat terrestre.
Éléments historiques
Comme de nombreux paradigmes des sciences de la Terre, la théorie astronomique des paléoclimats a d'abord soulevé une vive opposition. Les considérations sur un forçage du climat par des déterminants orbitaux ont été synthétisées lorsqu'une nouvelle discipline de la stratigraphie, la cyclostratigraphie, s'est organisée autour de méthodes analytiques adaptées à ce genre de problème.
Dans la seconde moitié du , puis dans la première du , l'étude de l'alternance entre périodes glaciaires et interglaciaires dans les temps quaternaires conduit à considérer le climat général de la Terre comme son déterminant principal. Pour autant, l'idée que le climat terrestre puisse lui-même être influencé par des paramètres astronomiques, donc exogènes, et en sus cycliques, a mis longtemps à s'imposer, car cette idée n'allait pas de soi. Pourtant, le « forçage astronomique » est une hypothèse proposée dès 1842 par le mathématicien français Joseph-Alphonse Adhémar, qui relie les périodes de glaciations découvertes en 1837 par Louis Agassiz au phénomène de précession. Cette approche est reprise en 1864 par James Croll : le climatologue écossais établit une corrélation entre excentricité, précession, obliquité et climat au moyen d'un phénomène de rétroaction positive. Elle concerne essentiellement l'efficacité de l'albédo : lorsque la quantité d'énergie reçue par les hautes latitudes nord diminue en hiver, le développement de l'inlandsis favorise la réflexion énergétique. De ce fait, le climat général se refroidit, ce qui maintient une dynamique glaciaire positive et une tendance à la glaciation auto-entretenue. Pour autant, le grand rôle attribué à la précession devait faire échouer cette théorie, car il fut impossible de la faire concorder avec les faits : les périodes de glaciation auraient été trop longues et asynchrones entre les deux hémisphères. En 1895, Gilbert attribue à la précession climatique les alternances marno-calcaires de Green River (Colorado, USA) du Crétacé supérieur, mais ne rencontre pas plus de succès académique.
Par le rejet de la théorie de Croll, c'est aussi l'idée d'un forçage climatique sur les séries sédimentaires qui est abandonnée à cette époque, et c'est seulement dans les années 1940 qu'un modèle climatique complet, faisant intervenir plusieurs paramètres astronomiques, est à nouveau proposé. Il est l'œuvre du géophysicien serbe Milutin Milankovitch, qui s'appuie sur les idées de Brückner, Köppen et Wegener. Si le principe reste identique au modèle de Croll, ce sont cette fois les étés qui jouent le rôle prédominant : quand ils sont frais, ils favorisent l'accumulation annuelle de neige aux latitudes nordMilutin Milankovitch, Kanon der Erdbestrahlung und seine Anwendung auf das Eisenzeitenproblem, traduction anglaise par Israël Program for the U.S. Department of Commerce and the National Science Foundation, 1941 , Académie Royale serbe, vol. 33:633., car la fonte s'affaiblit. Il y a donc une rétroaction différée. Milankovitch réalise notamment le calcul d'une courbe d'insolation estivale, mais des lacunes dans les modèles astronomiques et l'imprécision de l'échelle des temps géologiques ne permettent pas alors de confirmer ou d'infirmer ses résultats de façon précise.
Afin de mettre en évidence les interactions entre périodicités orbitales, variations climatiques et cyclicités dans les dépôts sédimentaires — les trois paramètres essentiels en cyclostratigraphie — un signal devait être dégagé de la lithologie étudiée. De plus, ce signal devait pouvoir donner accès à une résolution importante en temps, faute de quoi les cycles climatiques ne pourraient être mis en évidence. La cyclostratigraphie repose de fait sur l'échantillonnage d'indicateurs paléoclimatiques, ou proxies, dits « de haute résolution » : le premier objectif expérimental consiste en la vérification d'une corrélation précise et généralisée entre des cycles astronomiques connus, dits « de Milankovitch », et les éventuelles cyclicités observées dans les enregistrements sédimentaires au niveau des indicateurs. L'étude du niveau de corrélation entre indicateurs et cycles de Milankovitch est réalisée au moyen de diverses techniques, selon le principe général suivant : détection physique par sondes et/ou analyse géochimiques précises, puis traitement des données par analyse spectrale. La disponibilité et la fiabilité de ces techniques n'est intervenue que dans la seconde moitié du . On comprend alors pourquoi l'idée d'un forçage astronomique du climat fut d'abord rejetée, pour être finalement acceptée plus d'un siècle plus tard, dans les années 1970, lorsque les techniques et les modèles nécessaires sont devenus disponibles.
Ailleurs que sur Terre
Les cycles de Milankovitch sont définis pour la Terre, mais la même idée d'un forçage astronomique peut être appliquée aux autres planètes du système solaire ; la possibilité d'un forçage astronomique du climat sur d'autres corps célestes n'est donc pas à écarter. Plusieurs difficultés majeures sont toutefois à surmonter : il faut déterminer des solutions astrophysiques aux paramètres de Milankovitch en tenant compte de l'évolution chaotique des orbites ; il faut collecter des données permettant d'utiliser un indicateur quelconque, afin de pouvoir vérifier l'existence d'une corrélation entre cycles et climat ;