Franz West, né le à Vienne et mort le dans la même ville, est un sculpteur, dessinateur et artiste d’installation autrichien.

À partir du milieu des années 1970, il réalise les Paßstücke ou « pièces adaptables », sculptures portables en plâtre et en papier mâché destinées à être manipulées par le public. Il développe ensuite des sculptures sur socle, des collages, du mobilier utilisable, des installations collectives et des œuvres monumentales pour l’espace public.

Son travail remet en question les frontières entre œuvre d’art et objet d’usage, contemplation et participation, sculpture et design. Nourri par la psychanalyse, la philosophie, la littérature et la musique, il accorde également une place importante à la collaboration avec d’autres artistes.

Biographie

Franz West naît le à Vienne. Il grandit dans la capitale autrichienne, où sa mère, dentiste, l’emmène régulièrement visiter des musées et des églises. Il commence à réaliser des dessins et des collages vers 1970, mais n’entre que plus tardivement dans une formation artistique institutionnelle.

De 1977 à 1983, il étudie à l’Académie des beaux-arts de Vienne dans l’atelier du sculpteur Bruno Gironcoli. Ses premières recherches plastiques sont cependant antérieures à cette formation : dès le milieu des années 1970, il élabore des sculptures portables en plâtre et en papier mâché qu’il nomme Paßstücke, généralement traduites en français par « pièces adaptables » et en anglais par Adaptives.

Le travail de West se développe dans le contexte culturel de la Vienne de l’après-guerre, marquée notamment par l’actionnisme viennois. Sans appartenir à ce mouvement, il reprend certaines de ses interrogations sur le corps, l’action et la participation, tout en refusant la violence, la dimension sacrificielle et le caractère spectaculaire de ses performances.

Ses premières expositions importantes ont lieu durant les années 1980. En 1987, une exposition personnelle lui est consacrée à la Sécession viennoise. Sa reconnaissance internationale s’affirme à la fin de la décennie, avec des présentations à la Kunsthalle de Berne, au Kunsthistorisches Museum de Vienne et à P.S.1 à New York.

En 1990, il représente l’Autriche à la Biennale de Venise. Il participe ensuite aux documenta IX et X, organisées à Cassel en 1992 et 1997. De 1992 à 1994, il enseigne à la Städelschule de Francfort-sur-le-Main.

Son travail s’étend progressivement aux installations, au mobilier, aux collages, aux œuvres textuelles et aux sculptures monumentales destinées à l’espace public. Il collabore régulièrement avec des artistes, écrivains, musiciens, architectes et artisans, remettant en question la conception de l’œuvre comme production d’un auteur isolé.

En 2011, la Biennale de Venise lui décerne le Lion d’or pour l’ensemble de sa carrière. Il meurt le à Vienne, à l’âge de 65 ans.

Après sa mort, plusieurs expositions rétrospectives contribuent à réévaluer l’ensemble de son œuvre. En 2013, Wo ist mein Achter? est présentée au mumok de Vienne, puis au Museum für Moderne Kunst de Francfort et à la Hepworth Wakefield. En 2018-2019, le Centre Pompidou et la Tate Modern organisent la première grande rétrospective posthume, réunissant près de deux cents œuvres.

Œuvre

Une sculpture fondée sur l’usage

Franz West remet en question la conception de la sculpture comme objet autonome, intouchable et séparé de la vie quotidienne. Ses œuvres sont fréquemment conçues pour être portées, manipulées, déplacées, utilisées comme sièges ou intégrées à des situations collectives.

La participation du spectateur ne constitue cependant pas un simple divertissement. Elle transforme la sculpture en une relation entre un objet, un corps, une posture et un environnement. La forme de l’œuvre n’est pleinement perceptible qu’au moment où quelqu’un tente de l’adapter à son propre corps.

West utilise des matériaux ordinaires et généralement peu valorisés : plâtre, gaze, papier mâché, carton, fil de fer, résine, mousse, aluminium, morceaux de meubles et objets trouvés. Les surfaces restent souvent irrégulières, bosselées et couvertes de traces de fabrication.

Cette matérialité rudimentaire s’oppose aux surfaces lisses de la sculpture industrielle et à la finition traditionnellement attendue d’un objet de design. L’œuvre conserve l’apparence d’une construction provisoire, réparée ou inachevée.

Les Paßstücke ou Adaptives

À partir du milieu des années 1970, West réalise les Paßstücke, sculptures portables constituées principalement de plâtre, de gaze, de papier mâché, de carton et de tiges métalliques. Le terme allemand peut être traduit littéralement par « pièce d’ajustement » ou « pièce adaptée ». West préfère ensuite le terme anglais Adaptive.

Leur forme ne correspond généralement à aucun objet identifiable. Certaines évoquent une canne, un masque, une prothèse, un instrument, une excroissance corporelle ou un accessoire de théâtre. Elles doivent être prises en main, placées sur une épaule, maintenues devant le visage ou adaptées à différentes parties du corps.

L’usage révèle simultanément la sculpture et la personne qui la manipule. Le participant doit adopter une posture inhabituelle et devient momentanément l’interprète ou le prolongement de l’objet.

Les Paßstücke déplacent ainsi la sculpture du socle vers le corps. Contrairement à un objet ergonomique, ils ne sont pas conçus pour s’adapter confortablement à l’utilisateur. C’est plutôt celui-ci qui doit modifier ses mouvements afin de répondre à leur forme.

West invite parfois les participants à se regarder dans un miroir ou à être photographiés avec les objets. L’expérience individuelle devient alors une image visible par les autres. Les formes blanches peuvent évoquer extérieurement les désirs, les tensions ou les comportements corporels du participant.

Ces œuvres comptent parmi les premières sculptures interactives de la seconde moitié du XX siècle. Elles ne sont toutefois pas conçues comme des dispositifs technologiques : l’interaction repose sur le contact direct, le poids, l’équilibre et la maladresse du corps.

Corps, psychanalyse et langage

Le corps est abordé chez West comme une réalité à la fois physique, sociale et psychique. Les postures provoquées par ses sculptures peuvent rappeler des gestes de protection, de désir, d’agressivité ou de gêne.

Son œuvre est nourrie par la lecture de Sigmund Freud, de Ludwig Wittgenstein, d’Emmanuel Kant et de Gilles Deleuze. Ces références apparaissent dans ses titres, dans les textes associés aux œuvres et dans sa réflexion sur les rapports entre langage, perception et inconscient.

West ne transforme pourtant pas les œuvres en illustrations de concepts philosophiques. Les références savantes sont mêlées à l’humour, au langage familier, aux jeux de mots et à des objets triviaux.

Les titres peuvent modifier fortement la manière dont une forme abstraite est interprétée. Ils suggèrent parfois une fonction, un état psychique ou une association sexuelle, sans déterminer une signification unique.

Cette présence du langage distingue ses sculptures d’une conception strictement formaliste. L’objet ne possède pas seulement une forme et une matière : il est également entouré de mots, de récits, de citations et de conversations.

Réponse à l’actionnisme viennois

L’œuvre de West se développe après les performances de Günter Brus, Hermann Nitsch, Otto Muehl et Rudolf Schwarzkogler. Les actionnistes viennois avaient placé le corps, les fluides organiques, la douleur et la transgression au centre de leurs actions.

West reprend l’idée que l’œuvre peut être activée par un corps et qu’elle ne se limite pas à une contemplation distante. Il transforme cependant profondément cette relation. Ses sculptures privilégient la maladresse, l’humour et l’interaction ordinaire plutôt que la violence et l’épreuve physique.

Le corps n’est plus nécessairement celui de l’artiste accomplissant une action exceptionnelle. Il peut être celui de n’importe quel visiteur, invité à expérimenter une sculpture dans l’espace d’exposition.

Cette position contribue à déplacer la participation de la performance vers la sculpture. L’action demeure importante, mais elle peut être répétée par différentes personnes et ne dépend pas de la présence de l’artiste.

Dessins et collages

Avant et parallèlement aux sculptures, West produit des dessins et des collages dans lesquels il utilise des photographies de presse, des reproductions d’œuvres, des annonces publicitaires et des images érotiques.

Il intervient sur ces matériaux par la peinture, le dessin, l’effacement et l’ajout de textes. Les corps photographiés peuvent être recouverts de formes abstraites ou transformés par des prolongements graphiques.

Ces œuvres abordent la circulation des images, la sexualité, la représentation du corps et la distinction entre culture savante et culture populaire. Des photographies triviales peuvent être rapprochées de références philosophiques ou artistiques.

Le collage permet également à West d’intégrer le travail d’autres personnes. Il utilise parfois des images, des dessins ou des contributions réalisés par des proches et collaborateurs, rendant volontairement incertaine la frontière entre appropriation, citation et création collective.

Les « sculptures légitimes »

Au milieu des années 1980, West commence à présenter des sculptures sur des socles. Il les nomme ironiquement Legitime Skulpturen, ou « sculptures légitimes ».

Ces œuvres sont généralement réalisées en plâtre, papier mâché, résine ou métal. Leurs formes irrégulières peuvent évoquer des corps, des organes, des rochers, des aliments ou des objets indéterminés.

Le terme « légitime » souligne leur retour apparent aux conventions de la sculpture exposée sur un socle et interdite au toucher. Cette légitimité reste toutefois instable : les formes sont volontairement maladroites et les matériaux conservent une apparence pauvre ou provisoire.

West confronte ainsi deux conceptions de la sculpture. Les Paßstücke doivent être activés par le public ; les « sculptures légitimes » semblent redevenir autonomes. Pourtant, leur échelle, leurs titres et leur présence corporelle continuent à solliciter physiquement le spectateur.

Mobilier et position du spectateur

À partir de la fin des années 1980, West réalise des chaises, bancs, divans, lits et tables. Les premiers sièges sont fabriqués avec des barres métalliques soudées, des morceaux de ferraille, de la mousse et des tissus ordinaires.

Ce mobilier est destiné à être utilisé. Les visiteurs peuvent s’y asseoir, discuter, lire ou observer d’autres œuvres. L’espace d’exposition devient ainsi un lieu de séjour et de conversation plutôt qu’un espace de circulation silencieuse.

Les sièges ne constituent pas simplement un aménagement fonctionnel ajouté à l’exposition. Leur forme, leur inconfort éventuel et leur position déterminent la manière dont le spectateur perçoit son propre corps et les œuvres environnantes.

West installe notamment des bancs devant des chefs-d’œuvre du Kunsthistorisches Museum de Vienne. Il transforme ainsi l’observation de la peinture ancienne en une situation corporelle organisée par une œuvre contemporaine.

Le mobilier peut aussi évoquer le divan psychanalytique. S’asseoir ou s’allonger devient une position dans laquelle regarder, parler et être observé se mêlent.

L’œuvre Auditorium, conçue à partir de 1992, est composée de plusieurs rangées de divans métalliques recouverts de tapis. Elle transforme le musée en salle d’attente, auditorium ou espace collectif, sans définir précisément l’événement auquel le public serait censé assister.

Art et design

Le mobilier de West se situe entre sculpture, objet d’usage et design. Il peut être présenté dans un musée, intégré à une installation ou employé dans un espace domestique.