La bataille de Roncevaux, qui a lieu le , est un épisode des guerres entre le royaume des Francs, dirigé depuis 768 par le Carolingien Charlemagne, et les musulmans de l'émirat de Cordoue, qui contrôlent une grande partie de l'Espagne. En 778, Charlemagne s'engage dans une campagne dont l'objectif est de prendre — en relation avec des musulmans en rébellion contre l'émir — le contrôle de Saragosse. Mais c'est un échec.

La bataille de Roncevaux a lieu alors que l'armée franque est sur le chemin du retour vers la Francie, après avoir au passage effectué des déprédations dans la ville vasconne de Pampelune. Concrètement, il s'agit d'une embuscade tendue par des soldats vascons dans les Pyrénées, aboutissant à la destruction de l'arrière-garde de l'armée franque et occasionnant la mort de plusieurs personnalités, notamment le comte Roland, préfet de la marche de Bretagne, commandant de l'arrière-garde.

Cette embuscade, qui est relatée vers 830 par le chroniqueur Éginhard dans sa Vita Karoli Magni (Chapitre 9 dans la Vita Karoli Magni d'Eginhard) et évoquée brièvement par d'autres sources, va devenir célèbre deux siècles plus tard à travers la Chanson de Roland, chanson de geste composée au dont le personnage principal est le chevalier Roland, neveu de l'empereur Charlemagne : ce poème de vers donne une dimension épique à l'incident de 778, en en faisant un affrontement entre l'arrière-garde franque et l'armée musulmane du roi de Saragosse et le prélude à une bataille entre l'armée de Charlemagne et l'armée immense de l'émir de Babylone.

Le lieu exact de la bataille réelle est incertain, mais un mémorial rappelant la légende de Roland s'élève dans l'actuelle localité navarraise de Roncevaux.

Contexte historique Royaume franc, duché de Vasconie et Espagne musulmane vers 770 À la mort en 768 de Pépin le Bref, premier souverain de la dynastie carolingienneLe père de Pépin, Charles Martel, n'était pas roi, mais maire du palais des rois mérovingiens d'Austrasie et de Neustrie., son fils Charles prend sa succession comme roi des Francs.

Le duc de Vasconie (Liuba), lui prête serment, et, l'année suivante confie à la cour de Charles l'éducation de son fils Sanche (Sanz), en lui demandant de protéger ses biens et ses terres. Le duché de Vasconie s'étend alors de la Garonne jusqu'au nord de l'Espagne, au-delà des Pyrénées, incluant Pampelune.

Le reste de la péninsule Ibérique a été quasi intégralement conquis par les musulmans du califat omeyyade de Damas de 711 à 716 (ils ont aussi conquis Narbonne en 719). En 750, les Omeyyades perdent le califat au profit des Abbassides (califat de Bagdad), mais conservent le contrôle de l'Espagne et instituent en 756 l'émirat de Cordoue, qui sera même proclamé califat au . En 770, l'émirat tient les villes de Barcelone et de Saragosse, mais a perdu Narbonne au terme d'un long siège (752-759) mené par Pépin le Bref.

En plus de la région de Pampelune, il existe un autre foyer chrétien dans les Asturies, où dès les années 720, le noble wisigoth Pélage le Conquérant a organisé un royaume, que les musulmans ont renoncé à anéantir, vu son isolement. En revanche, Pampelune est proche des musulmans présents à Tudela et OliteCe sont les principales localités entre Saragosse et Pampelune. Olite est à 50 km au sud de Pampelune, Tudela à 105 km. (au nord-ouest de Saragosse), dirigés par la famille des Banu Qasi.

Tractation du gouverneur musulman de Barcelone avec Charlemagne (777) En 777Charles est entretemps devenu roi des Lombards en 774, ce qui place l'Italie sous son contrôle, mettant le pape sous sa protection dans le cadre des États pontificaux créés par Pépin., lors du plaid de Paderborn, Charlemagne reçoit un émissaire du gouverneur (wali) de Barcelone, Soulayman ibn al-Arabi, révolté contre l'émir , qui demande l'aide des FrancsJean-Pierre Barraqué, Bulletin du musée basque, 165, 2005, à 20. pour maintenir son contrôle sur Saragosse.

La motivation du wali n'est pas claire, entre le possible souhait d'obtenir la protection de Charlemagne contre l'émir qu'il a trahi deux fois, ou de constituer un État allié tampon aux dépens des territoires de l'émir, évitant les razzias.

Saragosse constitue un enjeu stratégique militaire et économique majeur permettant de contrôler l’Èbre. C'est aussi un important siège épiscopal dans le nord de l'Espagne et une enclave de confession chrétienne. Elle a été chantée au par le poète chrétien Prudence dans le Peristephanon. Sa cathédrale contient les tombeaux de plusieurs martyrs chrétiens, avec en particulier les reliques de saint Vincent.

Le problème des Banu Qasi et du contrôle de Pampelune Charles est cependant probablement moins attiré par Saragosse qu'il n'est inquiet des menées du clan islamisé des Banu Qasi, issu d'un lignage noble wisigothique, alors dirigé par Abou Tawr dont le père s'était déjà allié avec l’émir de Cordoue. Depuis leurs fiefs d'Olite et de Tudela, situés au nord de Saragosse, ils cherchent à prendre le contrôle de Pampelune qui dépend du royaume franc, mais également de Huesca et Gérone qui dépendent, eux, de l'émirat.

Charles s'inscrit aussi dans un vieux combat contre ces descendants de Goths, les Wisigoths du royaume de Toulouse, puis du royaume de Tolède étant toujours restés ariens, donc hérétiques aux yeux des chrétiens de l'Église romaine que sont les Francs depuis le baptême de Clovis (496), qui a d'ailleurs chassé les Wisigoths de Gaule en 507 (bataille de Vouillé).

La campagne de 778 thumb|Les Francs à Roncevaux affrontant des Sarrasins à la peau foncée, miniature des Grandes Chroniques de France, v. 1375-1380. vignette|Carte de la péninsule Ibérique à la mort de Charlemagne.Flèches rouges : ses campagnes en EspagneEn mauve : la marche d'Espagne créée durant son règne.

Les armées franques L'armée de Charlemagne est divisée en deux ensembles : l'un, composé d'Austrasiens, de Bavarois, de Bourguignons, de Provençaux, de Septimaniens et de Lombards traverse à l'est par le col du Perthus ; le second, sous le commandement du roi lui-même, composé de Neustriens, de Bretons, d'Aquitains (d'entre Loire et Garonne) et de Vascons (d'entre Garonne et Pyrénées), passe à l'ouest en direction de Pampelune.

L'échec de Saragosse La première armée s'empare de Gérone, de Barcelone et de Huesca, tandis que, à l'arrivée des Francs à Pampelune, Abu Tawr ouvre les portes de la ville, affirme sa soumission et remet en garantie son fils et son frère Abu Talama comme otages. Soulayman conduit ensuite Charles jusqu'à Saragosse où la jonction avec la première colonne a lieu.

Mais le gouverneur de la ville, Hussein de Saragosse, refuse d'ouvrir les portes aux Francs, contrairement à ce que Soulayman avait promis. Charlemagne n'est pas en mesure de s'engager dans un siège et ne veut pas non plus s'attarder pour élucider ce contretemps suspect, au risque d'affaiblir son armée et d'être pris au piège. La chaleur, le risque de manquer de nourriture et de laisser le royaume mal défendu l'amènent à renvoyer la première colonne au-delà des Pyrénées.

L'incident de Pampelune Il prend Soulayman en otage et repart vers le nord. Repassant à Pampelune, il trouve les portes closes. Les Banu Qasi sont cependant surpris, car ils s'attendaient vraisemblablement à l'affaiblissement, voire à la destruction de l'armée franque à Saragosse.

Charles réussit à convaincre de mettre fin à leur allégeance aux Banu Qasi et à lui prêter serment. Puis, pour éviter que Pampelune ne soit de nouveau convoitée, Charlemagne fait raser les murs de la ville, faute de pouvoir y installer immédiatement une garnison suffisante.

La bataille de Roncevaux Dans l'histoire

Selon une source arabeAnalysée infra, section « Sources arabes ». du (le Kâmil d'Ibn al-Athîr), l'armée franque est attaquée après avoir quitté Pampelune par les fils de Solayman, qui réussissent à délivrer leur père. Ils reviennent à Saragosse où un accord est conclu avec Hussein de Saragosse.

Bilan et suites de la campagne de 778

Les résultats envisagés en 777 ne sont pas atteints en 778. Par la suite, de nouvelles offensives aboutissent à la prise de Gérone (785) et de Barcelone (801) et à la mise en place de la marche d'Espagne, qui inclut Pampelune. En revanche, Saragosse reste musulmane jusqu'en 1118 et Tudela jusqu'en 1119.

Dans la Chanson de Roland

L'épopée du fait subir un certain nombre de distorsions aux faits historiques : les protagonistes, appelés parfois « Francs », mais le plus souvent « Français », sont des chevaliers, liés par des liens de vassalité ; Charlemagne est déjà empereur (ce qu'il devient seulement en 800), mais aussi roi : Carles li reis, nostre emperere magnes (vers 1) ; il est engagé avec les musulmans d'Espagne dans une guerre qui dure depuis sept ans (vers 2) ; les problèmes de Pampelune ne sont pas évoqués, mais Saragosse joue un rôle essentiel : c'est la seule ville que les Francs n'aient pas conquise au début de la Chanson.

Le combat de Roncevaux n'est pas une embuscade : l'armée du roi de Saragosse, Marsile, mise en mouvement par la trahison de Ganelon (beau-frère de Charlemagne), rattrape l'arrière-garde franque commandée par Roland (neveu de Charlemagne), qui est anéantie. Charlemagne, revenu à l'appel du cor de Roland, se trouve confronté à l'armée de l'émir de Babylone que Marsile avait appelé à l'aide longtemps auparavant.

Charlemagne sort vainqueur d'une deuxième bataille : toute l'Espagne est conquise, Saragosse est mise à sac, y compris les sinagoges et les mahumeries (laisse 266). Sur le chemin du retour, il fait inhumer Roland à Blaye (laisse 267). À Aix, a lieu le procès de Ganelon achevé par un duel judiciaire. Ganelon est condamné à mort après la défaite de son champion.

Historiographie

Les recherches des historiens, du à Ramon Menendez Pidal (1959)

En 1867, Léon Gautier écrit en introduction de son analyse de la Chanson de Roland (tome II de son livre monumental Épopées françaises) : .

La bataille de Roncevaux de la Chanson de Roland a très vite poussé les historiens du Moyen Âge et de la littérature médiévale à s’intéresser à la réalité historique dont elle est issue. Elle n'est connue que par des sources écrites, les recherches archéologiques n'ayant fourni aucun élément matériel sur la bataille.

On peut même remonter au : en 1577, Jean Papire Masson (1544-1611) défend, en se fondant sur le texte d'Éginhard et sur des chroniques ecclésiastiques comme celle de Flodoard, l’idée que la Chronique du Pseudo-Turpin, qui décrit aussi la bataille de Roncevaux, .

Dès 1817, date de parution de la première étude faisant allusion au manuscrit d'Oxford, due à Louis Alexandre Marie de Musset, l’historicité de Roland est défendue sur la base de la Vie de Charlemagne d’Éginhard, considérée comme une source historiographique de référence.

Lorsque, en 1837, Francisque Michel publie en France la première édition de la Chanson de Roland (version du manuscrit d'Oxford), il lui semble acquis que la bataille de la Chanson renvoie à une embuscade réelle qu’a subie en 778 dans les Pyrénées l’arrière-garde de l’armée de Charlemagne au retour de sa campagne dans le nord de l'Espagne.

En 1850, François Génin a connaissance de deux textes contemporains des faits : les Annales Royales (jusqu'en 829) et la Vie de Charlemagne d'Éginhard.

En 1865, Gaston Paris publie une Histoire poétique de Charlemagne, qui s'appuie en grande partie sur les manuscrits rassemblés dans Monumenta Germaniæ Historica (section « Scriptores »), grand recueil de textes du haut Moyen Âge édité par Georg Heinrich Pertz depuis 1826,