Les pétitions concernant la majorité sexuelle en France, liées à l'affaire de Versailles, sont signées entre 1977 et 1979, alors qu’une réforme du Code pénal français était en cours de discussion au Parlement, par divers intellectuels, personnalités et médecins.
L'une d'entre elles proposait d'accélérer les procédures pénales sanctionnant les relations sexuelles avec des mineurs, en recourant à des juges professionnels afin d'éviter la détention préventive prolongée de l'affaire de Versailles, et dénonçait la discrimination contre les homosexuels dont la majorité sexuelle n'avait été abaissée qu'à en 1974 contre pour les hétérosexuels.. Les deux autres protestaient contre la durée de la détention préventive subie par des suspects dans deux affaires d' « attentat à la pudeur sans violence » couvertes par le secret de l'instruction, dont la presse n'aura les détails que lors de l'audience publique au Tribunal.
Ces pétitions ont commencé lors de l'affaire de Versailles de , avec trois suspects d'attentat à la pudeur, notion remplacée en 1994 dans la loi française par l'atteinte sexuelle sur mineur de et l'agression sexuelle sur mineur de .
Ces pétitions ont été montrées du doigt au début des années 2000 lors de la polémique sur les écrits de jeunesse du député européen Daniel Cohn-Bendit., qui invoquait pour sa défense le contexte plus ou moins général de ces écrits.
Elles ont fait reparler d'elles après la publication du livre de Vanessa Springora à propos de Gabriel Matzneff, quand il a été révélé qu'il était l'auteur de la première de ces pétitions.
À propos de l'une des pétitions les plus polémiques, rédigée par Gabriel Matzneff, le , Vanessa Springora, invitée dans l'émission « La Grande Librairie » y a souligné, tout comme le sociologue Pierre Verdrager et le magistrat Jean-Pierre Rozencsveig, en réponse à une question de l'animateur François Busnel, que les motivations étaient très différentes d'un signataire à l'autre, la plupart voulant dénoncer la discrimination contre les homosexuels, sans savoir que Gabriel Matzneff avait participé à la rédaction du texte.
Eléments de contexte
Affaire Gabrielle Russier
En 1969, Gabrielle Russier, professeure de 32 ans entretenant une relation amoureuse avec l'un de ses élèves, lycéen de 16 ans, se suicide.
Ceci constituait un cas de détournement de mineur par un adulte détenteur d'autorité. En 1969, la majorité sexuelle était en effet fixée à 15 ans. En revanche, la majorité civile était à 21 ans. Le détournement de mineur était lié au fait, qu'au moment des faits, le fait de soustraire un mineur de moins de 21 ans à l'autorité de ses parents était punissable..
Cela fait suite de la plainte des parents, du harcèlement qu'elle a subi et de sa condamnation à un an de prison avec sursis pour enlèvement et détournement de mineur.
Pour l'historien Jean-François Sirinelli, de vifs débats ultérieurs à l'affaire Gabrielle Russier sont relancés en 1977 . Les protagonistes avaient en effet en tête certaines affaires qui avaient polarisé l'opinion, dont le suicide de Gabrielle Russier.
Beaucoup de personnes sont alors marquées par la chanson de Charles Aznavour Mourir d'aimer, et par le film homonyme avec Annie Girardot, lui aussi inspiré de l'affaire Gabrielle Russier, qui fait d'entrées.
Selon le chercheur Antoine Idier, cette affaire marque alors l'opinion. Elle explique en partie l'émergence de débats sur la répression des relations entre majeurs et mineurs.Le rapel de l’affaire Gabrielle Russier (...), qui est alors dans tous les esprits, est particulièrement éclairante à cet égard. Gabrielle Russier est cette enseignante d’un lycée de Marseille, née en 1937, qui s’est suicidée en à la suite de sa condamnation pour une relation amoureuse sur fond de Mai 68 avec un de ses élèves, Christian Rossi, âgé de 16 ans.
Christian Rossi était consentant, il n’a cessé de le répéter et il ne cessera de dire son amour pour Gabrielle Russier, par-delà sa mort. (...) Or, Christian a 16 ans. C’est-à-dire que le code pénal l’estime en capacité de donner son consentement à une relation amoureuse, sentimentale et/ou sexuelle (ce qui n’aurait pas été le cas si l’enseignant était un homme). La justice, toutefois, a recours à une autre incrimination pénale, le détournement de mineur.
(...) Dans l’affaire Russier, donc, d’un côté, la famille et l’autorité parentale légitime ; de l’autre côté, la relation avec Gabrielle Russier, illégitime et illégale à partir du moment où les parents s’y opposent. (...)
Toujours est-il que le procès puis le suicide de la professeure entraînent un vaste mouvement de soutien, qui dépasse le clivage gauche/droite. Et que c’est précisément ce genre d’affaires que vise la lettre ouverte de 1977.
Discriminations envers les homosexuels
Jusqu'en 1974, la majorité sexuelle pour les homosexuels est de 21 ans, et jusqu'en 1982, de 18 ans.
Dans un article publié dans Libération en , Guy Hocquenghem, signataire des différentes pétitions relatives à la majorité sexuelle et militant pour l'abrogation d'une part des dispositions relatives aux rapports entre majeurs et mineurs, rappelle que pour avoir couché avec des mineurs consentants de plus de 15 ans, cent soixante-deux personnes étaient condamnées en 1978 à des peines allant de six mois à trois ans de prison et de 60 à 20 000 F d’amende. Chiffre en diminution, certes, par rapport à 1968 (419) mais en augmentation depuis 1977..Comme l’explique Hocquenghem dans son livre intitulé Le désir homosexuel, cette discrimination visant les homosexuels est due à la persistance de lois datant de Vichy, qui ne furent pas abrogées à la Libération :En France, il n’y a pas de condamnation pour homosexualité jusqu’à Pétain. La première date du : ‟Sera puni d’un emprisonnement de six mois à trois ans et d’une amende quiconque aura pour satisfaire ses propres passions, commis un ou plusieurs actes impudiques ou contre nature avec un mineur de son sexe âgé de moins de 21 ans.‟ (…) Ce qu’il faut bien appeler la Loi Pétain-De Gaulle fut adoptée dans cette époque de libéralisation, d’espoir et de progrès qu’était la Libération, sur proposition d’un député Démocrate-chrétien.À une époque où des hommes sont incarcérés en France pour avoir entretenu des relations avec d'autres hommes de moins de 21 ans (jusqu'en 1974) et de moins de 18 ans (jusqu'en 1982), des mouvements homosexuels, comme ceux du Front Homosexuel d'Action Révolutionnaire questionnent les normes, critiquent la famille et le manque de liberté des jeunes. Pour autant, cette réflexion s'élabore le plus souvent du point de vue des mineurs (souvent des lycéens), et non pour défendre la sexualité avec les enfants ou les adolescents d'un point de vue adulte.. Les rédacteurs de la revue Lundi matin rappellent quant à eux qu'. Trois milliards de pervers, douzième numéro de la revue Recherche (dirigée par Félix Guattari), consacré à l’homosexualité, contient un entretien sur la « pédérastie », critiquant sa répression, tout en insistant sur le fait que les relations entre adultes et adolescents sont elles aussi normées, voire « répressives », selon les termes d’un protagoniste..
Au Québec, les milieux homosexuels militent en 1976 pour l'abaissement de l'âge de la majorité sexuelle. pour les homosexuels car à l’approche de l’organisation des Jeux Olympiques de Montréal, les descentes policières se multiplient, en particulier l’arrestation de au Sauna Neptune, en , suivie de la création du Comité homosexuel anti-répression (CHAR), en , ce qui a aussi créé l'émotion dans les milieux homosexuels en France où la loi de 1974 maintient une discrimination de majorité sexuelle, abaissée à seulement contre pour les hétérosexuels).
À propos des pétitions concernant la majorité sexuelle, le théoricien queer Paul B. Preciado explique en :N’oublions pas non plus que l’homosexualité était criminalisée, donc toute rencontre entre deux personnes de même sexe était criminelle et pathologique. (…) Hocquenghem demandait simplement le droit, en tant que gamin de 16 ans, à s’exprimer sexuellement sans être importuné par la police.. Combat révolutionnaire et réflexion sur les mœurs
Pour Jean-François Sirinelli, une évolution se produit entre 1977 et 1979: le combat révolutionnaire anticapitaliste est prolongé par des contestations plus élargies qui concernent notamment la sphère de la famille, de l'intimité. Cette évolution concerne notamment par Guy Hocquenghem, ex-amant et élève de René Schérer et pilier depuis 1975 du quotidien Libération.
Dans un contexte où les rapports homosexuels avec des mineurs de moins de (jusqu'en 1974) et de moins de (jusqu'en 1982) sont férocement réprimés, le Front homosexuel d'action révolutionnaire (FHAR) s'oppose à la répression des rapports entre majeurs et mineurs. Comme l'écrivent les chercheurs Jean Bérard et Nicolas Sallée : « En France, un Front de libération de la jeunesse est créé au sein du Front Homosexuel d'Action Révolutionnaire. Discutant de l’âge de la majorité sexuelle, il adopte comme slogan de manifestation : "les mineurs ont envie de se faire baiser" »..
Les rédacteurs de la revue Lundi matin rappellent quant à eux qu'. Ces positions favorables au droit à la sexualité des mineurs créent des tensions avec d'autres militants et intellectuels, et notamment avec le sexologue Gérard Zwang. En 1975, des militants et sympathisants du FHAR empêchent la Société française de sexologie clinique, créée par Zwang, de siéger à l'université de Vincennes..
En , dans un article intitulé Le système de l'enfance les rédacteurs de la revue Lundimatin mettent en avant plusieurs propos tenus par le philosophe René Schérer (lui aussi proche du FHAR.), permettant de restituer les raisons de son propre intérêt pour la philosophie de l'enfance et les réflexions sur la majorité sexuelle : En 2007, dans le livre Après tout, issu d’un entretien avec Geoffroy de Lagasnerie, pour résumer les raisons de son intérêt pour la jeunesse dans les années 70, René Schérer évoque aussi la rencontre avec des jeunes, en tant que professeur d’abord, comme militant dialoguant avec des organisations lycéennes ensuite, et enfin, en tant qu’amant de Guy Hocquenghem, qui était alors lycéen :
« Car on demande aux enfants, aux adolescents de correspondre à un personnage tout à fait artificiel. Plus tard, j’ai trouvé chez Foucault ce mot de « dispositif », qui m’a paru particulièrement convenir pour désigner ce système que je dénonce : le dispositif pédagogique de l’enfance ».
« Il me semble absolument incontestable que toutes les sociétés modernes et contemporaines se sont trouvées devant un échec pédagogique, ont nourri une illusion pédagogique sans pouvoir arriver à trouver un mode équilibré ou harmonique, selon la terminologie de Fourier, de vivre avec leur enfance. Le mode non pédagogique, ce serait cette « marche ensemble » que sont les divers « agencements » que présente Co-ire, un « aller avec ». »
En 2010, René Schérer explique aussi dans La revue des lettres françaises : « Il y a donc plusieurs motivations dans le fait que j’ai écrit sur l’enfance : une d’ordre théorique, intellectuel, et puis il y a également le fait que, dans ces années où j’ai commencé à écrire Émile perverti, toute la jeunesse et l’enfance s’étaient portées dehors. »