Les Mémoires pour l’histoire des sciences et des beaux-arts recueillis par l’ordre de Son Altesse Sérénissime Monseigneur prince Souverain de Dombes ou Mémoires de Trévoux, plus connus sous le nom de Journal de Trévoux, sont un recueil de critique littéraire, puis scientifique, historique, géographique, ethnologique et religieux, fondé par des jésuites en 1701 à Trévoux, capitale de la principauté de Dombes, indépendante du royaume de France en tant que terre du Saint-Empire romain germanique.

Organe catholique dirigé contre les protestants, les jansénistes et les tenants des Lumières, le Journal de Trévoux suscite des réactions de ses adversaires, notamment de Voltaire, particulièrement sarcastique envers le « jésuite Berthier », un de ses rédacteurs.

Au bout de trente-cinq années passées à Trévoux, le journal perd la confiance du prince de Dombes et est transféré à Paris (1734). En 1762, il subit le contrecoup de la décision royale d'expulser les Jésuites du royaume.

En 1767, le journal est repris par les Génovéfains (chanoines de l'abbaye Sainte-Geneviève) et est prolongé avec difficulté jusqu'à sa disparition en 1782.

Contexte La principauté de Dombes Le pays de Dombes fait partie du Saint-Empire du fait qu'il est situé à l'est de la Saône, une des frontières assignées au royaume de Francie occidentale par le traité de Verdun (843).

Mais dès le , ce pays est détenu par de grandes familles françaises, successivement les sires de Beaujeu, les ducs de Bourbon, et, après une période d'occupation française (1523-1560) durant les guerres d'Italie, les Bourbon-Montpensier, qui en font une principauté souveraine.

En 1693, la Dombes échoit au fils légitimé de Louis XIV, le duc du Maine Louis-Auguste de Bourbon.

En 1762, un fils du duc du Maine cède la principauté à Louis XV, en échange de plusieurs fiefs dans le royaume de France. Elle est officiellement annexée au royaume en 1791 par l'Assemblée nationale constituante.

La compagnie de Jésus La compagnie de Jésus est fondée en 1539 par Ignace de Loyola, comme un instrument de lutte contre la Réforme au service exclusif de la papauté.

Ses principaux moyens d'action sont l'enseignement (collèges jésuites) et la propagande (en liaison avec la congrégation pour la propagation de la foi, Congregatio de propaganda fide, créée en 1622).

D'abord dirigée contre la Réforme, la compagnie de Jésus doit tenir compte de nouveaux adversaires au (jansénistes, cartésiens) et au (les divers courant de la pensée rationaliste des Lumières).

L'inféodation de la compagnie à la papauté amène Louis XV, soutenu par les Parlements du royaume influencés par le jansénisme et partisans du gallicanisme, à expulser les Jésuites du royaume de France en 1763.

Histoire du Journal de Trévoux

Création (1701) En 1696, trois ans après son avènement, le prince Louis-Auguste de Bourbon, fait transférer à Trévoux le parlement de Dombes, créé en 1523 par le roi de France, au début de l'occupation militaire, mais siégeant à Lyon (tout près de la Dombes, mais en France). Il fonde aussi une grande imprimerie dans la capitale de la principauté.

Les jésuites Michel Le Tellier et Jacques-Philippe Lallemant lui suggèrent de faire imprimer sous la direction de la compagnie un journal de recension scientifique, reproduisant Ce projet concerne les livres publiés aussi bien dans des pays protestants (l'Angleterre, la « Hollande », c'est-à-dire les Provinces-Unies) que dans des pays catholiques.

Premier numéro et épître dédicatoire Le projet est accepté et la direction et composition du nouveau journal confiée aux jésuites. La publication débute en 1701Albane Cogné, Stéphane Blond et Gilles Montègre, Les Circulations internationales en Europe, 1680-1780, Neuilly, Atlande, 2011, 445, , ..

Dans leur épître dédicatoire au prince de Dombes, les auteurs disent que l’imprimerie qu’il vient d’établir à Trévoux ne peut « être mieux employée qu’à donner au public un état fidèle de tout ce qui paraît de curieux chaque jour dans le monde, en quelque genre de science que ce soit ».

Le journal est conçu comme un contrefeu face au dynamisme des imprimeries des Provinces-Unies, qui éditent des livres dans différentes langues, notamment le français.

Évolution sous l'égide des Jésuites (1701-1767)

Le Journal de Trévoux est publié jusqu’en 1767 avec 265 volumes in-12°.

Les principaux rédacteurs sont les jésuites Louis Bertrand Castel, qui y travailla trente ans, Jean-Antoine du Cerceau, Pierre Brumoy, Pierre-François-Xavier de Charlevoix, Guillaume François Berthier, François Catrou, Claude Buffier, Barthélemy Mercier de Saint-Léger, René Joseph de Tournemine, Rouillé, Merlin, Marquet, Tellier, Germon, etc.

Première phase : à Trévoux (1701-1734)

Deuxième phase : à Paris (1734-1762)

En 1734, le Journal de Trévoux subit des changements.

Un privilège du roi est accordé, au nom du père Rouillé, directeur. Il soumet la publication à l’approbation d’un censeur français, dont chaque numéro doit porter le visa.

De son côté le prince de Dombes, des plaintes continuelles qu’on lui adresse contre le journal, refuse de renouveler son privilège, de sorte que ses rédacteurs sont obligés de s'installer à Paris, où ils le continuent jusqu’en 1762, c’est-à-dire jusqu’à l’expulsion des jésuites, date à laquelle ce journal faillit disparaître dans la débâcle de ses fondateurs.

Crise de 1762 On lit à ce sujet, le , dans les Mémoires secrets de Louis Petit de Bachaumont :

Le , il écrit :

Direction de Jolivet (1763-1765) et période d'interruption (1765-1767) La direction du Journal de Trévoux est donnée en 1763 à un médecin nommé Jolivet.

À sa mort, survenue en 1765, le lieutenant général de police, Antoine de Sartine, et le chancelier, Guillaume de Lamoignon, envisagent de mettre fin à une publication qui végète et n’a plus vraiment de raison d’être.

Mais ils cèdent aux sollicitations des Génovéfains, qui en demandent la continuation, et en confient la rédaction à Barthélemy Mercier de Saint-Léger, abbé homme de lettres de beaucoup d’érudition qui avait un .

Sous l'égide des Génovéfains (1767-1782) Direction de l'abbé de Saint-Léger (1767-1776)

Ayant réussi à redonner quelque vie au journal, l’abbé de Saint-Léger le dirige jusqu’en 1776, date à laquelle il passe à l’abbé Aubert.

Direction de l'abbé Aubert (1776-1778) Dans l’espoir de le régénérer, celui-ci le transforme deux ans après en une feuille aux allures plus jeunes, qui,

, 18 volumes grand in-12).

Direction du chevalier de Paulet (1778-1779) La Correspondance secrète du rapporte qu’

Et à la date du suivant :

Les efforts de Paulet ne donnent rien et, en 1779, il doit se résoudre à changer le titre de son journal et à lui donner un autre rédacteur en chef : Mémoires secrets, mai 1779..

Direction de l'abbé Grosier (1779-1782) L’abbé Grosier prolonge encore l’existence du journal, sous son nouveau titre, jusqu’à la date de sa disparition définitive, en 1782.

Contenu La lutte contre les adversaires du catholicisme romain Il est consacré à la défense de la religion catholique et à la lutte contre ses ennemis : protestants, mais aussi jansénistes parlementaires des Nouvelles ecclésiastiques, et par la suite les différents courants des Lumières, notamment les auteurs réunis autour de l'Encyclopédie de Denis Diderot.

Cet objectif est exprimé dans le numéro de : Ceux-ci avaient déjà, d’ailleurs, laissé percer leur pensée dans leur premier avertissement, où ils annonçaient qu’ils ne prendraient point de parti dans leur journal,

Ce programme est réitéré, en janvier dans un autre avertissement 1708 : La polémique religieuse ne se substitua pas, mais s’associa de fait aux critiques littéraires et aux comptes rendus scientifiques.

Principes rédactionnels

Dans un premier temps, les rédacteurs du Journal de Trévoux invitent les auteurs à rédiger eux-mêmes les extraits de leurs ouvrages. Ils écrivent (1701) :

Mais ils changent d'avis dans les années suivantes. Dans l’avertissement de 1712, ils écrivent que « nulle considération ne leur fera insérer dans leur publication des extraits faits par l’auteur. C’est une fidélité que nous devons au public notre juge : un rapporteur manque à son devoir quand il se fie aux parties de l’extrait d’une cause ».

Ils ont également commencé par promettre de rapporter les différends qui pourraient s’élever entre des savants, mais en se bornant à exposer les raisons de chaque partie, sans prendre eux-mêmes parti. Mais en 1712, ils annoncent la fin de ce système d’abstention, cherchant en fait à se justifier de s’en être souvent écartés :

Ils ne respectent pas toujours ces engagements : dans leur avertissement de 1734, les rédacteurs eux-mêmes semble reconnaitre qu'ils n'ont pas toujours été impartiaux, écrivant :

.

Réactions d'adversaires du journal Réimpressions critiques aux Provinces-Unies (1701-1705) Les rédacteurs du Journal de Trévoux s’attirent dès le début les critiques les plus vives. Aux Provinces-Unies, on réimprime même leurs Mémoires dans le but . Cette réimpression, en 9 volumes in-octavo, avec des réponses aux critiques du Journal de Trévoux, s’arrête au numéro de .

Voltaire et le père Berthier À l'époque des Lumières, Voltaire compte au nombre des adversaires du journal, qu'il évoque même dans son poème sur Jeanne d'Arc, La Pucelle d'OrléansVoltaire écrit ainsi dans le : O toi, Sottise ! O grosse déité, De qui les flancs à tout âge ont porté Plus de mortels que Cybèle féconde N’avait jadis donné de dieux au monde, Qu’avec plaisir ton grand œil hébété Voit tes enfants dont ma patrie abonde, Sots traducteurs, et sots compilateurs, Et sots auteurs, et non moins sots lecteurs ! Je t’interroge, O suprême puissance ! Daigne m’apprendre, en cette foule immense, De tes enfants qui sont les plus chéris, Les plus féconds en lourds et plats écrits. Les plus constants à broncher comme à braire À chaque pas dans la même carrière Ah ! je connais que tes soins les plus doux Sont pour l’auteur du Journal de Trévoux..

Il poursuit particulièrement de ses sarcasmes le père Berthier, notamment dans sa Relation de la maladie, de la confession, de la mort et de l’apparition du jésuite BerthierEn ligne sur Gallica Œuvres complètes de Voltaire, tome 25, Paris, Hachette, 1893, page 31.. Dans ce conte satirique, il raconte comment Berthier, voyageant dans une voiture transportant des liasses du Journal de Trévoux, tombe en catalepsie victime d'un « effet soporifique » insurmontable, dont il finit par mourir, malgré l'apport dans sa chambre, sur ordre des médecins, de volumes de l'Encyclopédie.

Jean-Baptiste Rousseau De même, le poète Jean-Baptiste Rousseau écrit : Petits auteurs d’un fort mauvais journal, Qui d’Apollon vous croyez les apôtres, Pour Dieu ! tâchez d’écrire un peu moins mal, Ou taisez-vous sur les écrits des autres. Vous vous tuez à chercher dans les nôtres De quoi blâmer, et l’y trouvez très-bien : Nous, au rebours, nous cherchons dans les vôtres De quoi louer, et nous n’y trouvons rienÉpigrammes, , 29..

Jugements favorables

Éditions Édition officielle Journal de Trévoux ou Mémoires pour servir à l’histoire des sciences et des arts, 1701, Genève, Slatkine Reprints, 1969

Contrefaçons et reproductions