vignette|Maîtres et valet. Contre les , vive l'Union du Front populaire !Affiche communiste éditée par L'Humanité dépeignant la , les régimes nazi et fasciste ainsi que Franco, les grands groupes industriels et bancaires français subventionnant censément la Cagoule, le PSF dirigé par François de La Rocque ainsi que son quotidien, Le Petit Journal(Paris, BnF, département des estampes et de la photographie, 1936). Les deux cents familles est, en France, une des expressions symboliques parfois donnée sous la Troisième République Dictionnaire Larousse en ligne, entrée famille ..

Dans le contexte de la Grande Dépression économique des années 1930, d'une série de scandales financiers, de la critique du capitalisme, des luttes sociales et du mécontentement d'une partie de la population, l’expression deux cents familles est popularisée par Édouard Daladier lors du congrès du Parti radical-socialiste, tenu à Nantes en . Les deux cents familles joueraient un rôle dominant et tiendraient en main la majorité des leviers économiques de la France, contrôlant ainsi les destinées politiques du pays.

L'expression fait mouche auprès des partis de gauche composant ou soutenant le Front populaire, reprise comme slogan par les dirigeants politiques ou syndicaux tels Léon Blum, Maurice Thorez ou Léon Jouhaux ; elle se propage parmi les intellectuels, notamment antifascistes ainsi que dans la presse satirique et, de manière opportuniste, dans la presse antisémite.

Le Front populaire ayant inscrit à son programme la réforme de la Banque de France, le système de régence est réformé le . Le nouveau système de gouvernance impose désormais à la banque un conseil de vingt membres parmi lesquels ne siègent que deux représentants de l’actionnariat privé, tous les autres étant des hauts fonctionnaires, des dirigeants d’organismes publics de crédit ou des représentants des forces productives. Le pouvoir des mythiques deux cents familles est ainsi contrôlé. L'expression disparait alors progressivement. Elle ressurgit toutefois sporadiquement dans la vie politique française.

Tandis que l'expression les « deux cents familles » , , certains précisant néanmoins que le mythe n'est pas le fruit d’un imaginaire pur, et qu'aucun des mythes politiques ne se développe dans un univers d’entière gratuité, libre de tout contact avec les réalités de l'histoire. Cela ne devrait donc pas empêcher d'étudier sa complexité, ni la part de vérité qui s'y trouve.

Histoire Aux origines des « deux cents familles » vignette|L'Assemblée générale de la Banque de France, tenue le dans la Galerie dorée de l'Hôtel de Toulouse. Les membres du Conseil général se tiennent assis à une table longue recouverte d'une nappe. Debout, le Gouverneur de la Banque de France préside le Conseil général et lit le compte rendu. Assis en face, les actionnaires (à gauche de l'image). Aux deux bouts de la Galerie, les bureaux de vote et les registres de présence, hors-texte, explication de la gravure ornant la couverture de l'ouvrage..

Lors de la création de la Banque de France en 1800, l'article 11 de ses statuts (fixés par la loi du 24 germinal an XI, loi confirmée par le ), dispose que .

Ces deux cents membres de l'assemblée générale avaient ainsi le pouvoir de désigner les quinze membres du Conseil de régence de la Banque de France. Ce pouvoir est toutefois tempéré par les lois de 1803 et 1806 : le gouvernement nommera une partie (minoritaire) de membres du Conseil général, dont le Gouverneur de la Banque de France, assisté de deux sous-gouverneurs.

Diverses recherches historiographiques montrent que la réalité du pouvoir ne réside pas au sein de l'Assemblée générale mais à la direction même de la Banque de France (Conseil général, Comité des livres et portefeuilles). Il faut considérer les banquiers régents comme les représentants actifs des Deux cents familles (largement rentières - donc en faveur de la stabilité monétaire), mais aussi des autres grands entrepreneurs.

Création du mythe des « deux cents familles » Jean-Claude Daumas souligne que le problème de est aussi ancien que le capitalisme lui-même. Cela a . Serge Berstein pour sa part explique que , que . Aussi .

gauche|vignette| Affiche publiée par le PCF : « La Haute-Banque contre la Nation». « Ces hommes ne représentent ni le travail créateur, ni l'honnêteté de l'épargne, ni la technique de la production ; ils ne sont que les parasites de la bourse, de la spéculation et du profit ». « Pour l'application intégrale du programme, votez communiste ». L'affiche montre les régents Ernest Mallet, François de Wendel, Jacques de Neuflize et Édouard de Rothschild. Les deux autres personnages sont l'industriel Eugène Schneider et le banquier Roger Lehideux. (élections cantonales de 1937).

En 1869, à la fin du Second Empire, le journaliste proudhonien Georges Duchêne préfigure le thème des deux cents familles lorsqu'il dénonce l'éviction des petits porteurs d'actions au sein des conseils d'administration en évoquant une financière dans laquelle ..

Le slogan des est lancé par Édouard Daladier lors du congrès du Parti radical-socialiste, tenu à Nantes du 25 au .

Dans le contexte de la dépression économique des années 1930, du chômage., après une série de scandales financiers comme l'affaire Stavisky., ou plus tôt, les bilans truqués de la Banque de France., le slogan des « » est très largement repris visant les dynasties d'industriels ou de banquiers comme les Wendel, Rothschild ou le Comité des forges.

L'expression connaît un glissement politique, du fait de son utilisation par des milieux politiques très divers. À gauche, les antifascistes, les anarchistes ainsi que le Front populaire mobilisent aussi à l'envi l'expression..

Léon Trotski écrit ..

Léon Blum, faisant le bilan des concertations sociales du printemps 1936 et des accords de Matignon, déclare devant le Sénat : Léon Blum, discours prononcé au Sénat, le 1er octobre 1936 (Oeuvres de Léon Blum, Paris, Albin Michel, T. IV-1, pp. 436-442)..

Le dirigeant communiste Maurice Thorez fournit également le même type d' à la crise économique persistante en France en dénonçant ..

Produit par le Parti communiste français et réalisé par Jean Renoir, le film de propagande La vie est à nous (1936) fustige les grandes fortunes par le biais d'un personnage instituteur, interprété par le comédien Jean Dasté, qui lance la réplique suivante : ..

Dans La Banque de France aux mains des (Comité de vigilance des intellectuels antifascistes, 1936), Francis Delaisi tente de recenser les supposées « ».

L'extrême droite largement antisémite s'en empare également : Jacques Doriot, transfuge du PCF et fondateur en 1936 du Parti populaire français (PPF), affirme ainsi, en 1937, qu'il faut lutter « À Saint-Denis, le PPF fera la paix du monde. », éditorial de Jacques Doriot, L'Émancipation, 5 août 1937, cité dans ..

Des périodiques satiriques comme Le Crapouillot continuent d'asseoir le thème durant l'entre-deux-guerres.

Postérité et effacement progressif vignette|gauche|Dans le cadre de la réorganisation de la Banque de France par le Front populaire en 1936, le chef syndicaliste Léon Jouhaux de la CGT figure au sein du nouveau conseil général de l'institution.(Agence Meurisse, 1936, Paris, BnF).

Le Front populaire ayant inscrit la réforme de la Banque de France à son programme ; le système de régence est réformé par la loi du . qui remet à plat le système de gouvernance. en imposant , précise Bertrand Blancheton..

Un gouverneur, assisté de deux sous-gouverneurs, continue de diriger la Banque, mais il n'a plus à justifier de la propriété d'actions de la Banque. La pratique du serment, tombée en désuétude, est rétablie. Le conseil général voit sa composition être remaniée : il regroupe le gouverneur, les deux sous-gouverneurs, les trois censeurs élus par l'assemblée, ainsi que vingt conseillers (remplaçant les quinze régents précédents) : deux sont élus par l'assemblée, neuf représentent les intérêts de la nation, huit sont choisis au titre des intérêts économiques et des usagers du crédit, un est élu par le personnel de la Banque. Par souci d'égalité, au sein de l'assemblée générale, un actionnaire pèse une voix.

Cette réforme éteint progressivement le mythe des deux cents familles. Sous la Quatrième République, la nouvelle formule du magazine de Jean Galtier-Boissière , ..

Cependant, si le système des « 200 actionnaires » a été réformé, les Accords de Matignon du , pris entre la Confédération générale du travail (CGT) et la Confédération générale de la production française (CGPF, ancêtre du MEDEF), sont parfois considérés comme nuisibles aux petites entreprises, favorisant la concentration industrielle.

Ainsi dans Organized Business in France (1957, traduit en français sous le titre La politique du patronat français : 1936-1955, Colin, 1959), le professeur Henry Walter Ehrmann Finding Aid for the Henry W. Ehrmann papers, 1932-1998, du Dartmouth College, écrit :

Le terme est réutilisé sporadiquement dans la vie politique française, soit pour désigner une influence supposée de ces familles sur les décideurs politiques, soit pour désigner la caractéristique de certains membres du personnel politique à être entourés de familles riches. En 1990, Gabriel Milési publie Les Nouvelles 200 Familles.. Christian Eckert utilise le terme pour critiquer le président Nicolas Sarkozy qui s'affichait avec des amis issus des familles parmi les plus fortunées de France. La sociologue Monique Pinçon-Charlot affirme qu'en 2012, la France ., tandis que depuis 2017, le député François Ruffin de La France insoumise use fréquemment d'une formule relative à « qui se gavent », ressuscitant ainsi le mythe des deux cents familles...

Historiographie Outre les textes d'Alain Plessis sur l'histoire et l'importance de la Banque de France, pour la stabilité économique et sociale de la société française et d'Hubert Bonin sur la perception des banques françaises dans l'opinion, parfois informée par la grande littérature du (Balzac, Zola) ; parmi les universitaires/historiens, intellectuels qui ont abordé le thème des « deux cents familles », thème qui participe d'un questionnement [permanent] sur la démocratie, après les émeutes du 6 février 1934, évènement déclencheur perçu comme un danger fasciste comme le décrit Gilles Vergnon. ; Jean-Pierre Roux constate qu'en France l'histoire des élites a été longtemps négligée, mais que la tendance s'est progressivement inversée.. Pour Philippe Hamman, les études publiées sur le patronat ont avant tout visé à mettre au jour les pratiques de l'ombre entre organisations patronales et institutions politiques, avec une dimension journalistique ou militante davantage qu'historique. Les études historiennes scientifiques, quant à elles, sont aussi marquées par le prisme de « la réalité d'une oligarchie patronale », finalement assez restreinte, qui détient les leviers de l'influence., mais exerce toutefois une fascination comme le souligne Olivier Dard, qui, pour sa part, s'intéresse à la rhétorique anti-patronale. Serge Berstein note le désarroi d'une société des années 1930 en perte de repères, le « primat idéologique » des acteurs et le besoin de trouver une explication, un responsable dans un discours fédérateur aux vertus cathartiques.

En termes de prosopographie, Jean-Noël Jeanneney s'est attaché aux Wendel, Jean Bouvier aux Rothschild, Alexandre Niess aux notables de la Marne, dans des études qui tendent à nuancer l'image que l'historiographie se fait des milieux d'affaires dans leur action politique.

Gérard Noiriel refuse que les paroles des hommes du Front populaire soient réduites à une théorie du complot, comme elles ont pu l'être dans une précédente version du présent article sur les deux cents familles. Noiriel parle de l'importance de l'impact des mots dans la communication politique, et évoque à cet égard l'autre expression forte apparue pendant le Cartel des gauches « le mur d'argent »..