Suger (prononciation ), peut-être né à Chennevières-lès-Louvres.. en 1080 ou 1081 et mort à Saint-Denis le , est un abbé et homme d'État français.. Principal conseiller des rois et , il est connu surtout par ses ambitions théologiques et artistiques qui le conduisirent à reconstruire la basilique de Saint-Denis, première construction d'architecture ogivale, et à donner naissance à l'art gothiqueÉlie Berger, Les aventures de la reine Aliénor. Histoire et légende, Académie des inscriptions et belles-lettres, 1906, 708.Alain Gilles Minella, Aliénor d'Aquitaine, Perrin, 2004, 33.. vignette|280px|Suger aux pieds de la Vierge ; partie basse de l'Annonciation du vitrail de l'Enfance du Christ après restauration par Alfred GérenteOn retrouve cette représentation de Suger dans le livre de Dom Bernard de Montfaucon, Monumens de la monarchie françoise, chez Julien-Michel Gandouin, Paris, 1729, tome 1, planche XXIV (voir).
Biographie Années d'apprentissage L'origine de Suger est disputée parmi les historiens : selon les médiévistes Régine PernoudRégine Pernoud, Lumière du Moyen Âge, Grasset. et Jacques HeersJacques Heers, Le Moyen Âge, une imposture, Perrin Malesherbes, 2001., c'était un fils de serf, famille de paysans attachés à une terre. Selon l'hypothèse d'un autre historien médiéviste qui s'est penché sur cette question, Jean Dufour (historien), Suger serait au contraire issu d'une famille assez aisée, probablement des minores milites possédant des terres à Chennevières-lès-Louvres situé à de Saint-Denis, sans en dépendre (peut-être y est-il né). Selon un autre historien, Rolf Grosse, la famille de Suger était probablement liée à la famille chevaleresque des « Orphelin » d'Annet-sur-Marnequi dépendait du prieuré de Saint-Martin-des-Champs. L'obituaire de l'abbaye de Saint-Denis donne le nom de son père, Hélinand (Helinandus), un frère, Raoul (Radulphus), et une belle-sœur, Émeline (Emmelina). Ses recherches montrent que l'oncle de Suger, dont il porte probablement le nom, faisait partie des ministériaux de l'entourage de l'abbé de Saint-Denis (1072-1093/1094). La femme de cet oncle aurait été la maîtresse de l'abbé et la marraine de Suger. Cet abbé aurait été le parrain de Suger.. Cela expliquerait le choix qu'aurait fait le père de Suger, après la mort de sa femme, vers 1091, de placer son fils, vers neuf ans, comme oblat voué à saint Denis, plutôt que comme novice d'après l'historien Erwin Panofsky.. C'est pendant cette première période qu'il rencontre le prince Louis, le futur roi , à l'abbaye de Saint-Denis pendant quelques mois vers 1091/1092 avant que ce dernier soit confié au pedagogus Hellouin de Paris.
Il étudie pendant dix ans au prieuré d'Estrées en tant qu'oblat pour devenir moine et rejoint le chapitre de Saint-Denis à l'âge de 20 ans, vers 1101. Il commence peu après à s’intéresser aux archives de l'ensemble monastique avant d'être envoyé dans un monastère inconnu par l'abbé Adam vers 1104, et ce, pour une durée de deux ans. Michel Bur suppose qu'il devait s'agir de l'abbaye de Saint-Benoît-sur-Loire, bien qu'aucun document concernant ces deux années n'ait été conservé.
En 1106, il assiste au concile de Poitiers, puis l'année suivante, il se trouve à l'abbaye de La Charité-sur-Loire, où il défend devant le pape l'abbaye de Saint-Denis contre les prétentions de l'évêque de Paris. En 1107, il assiste à la conférence de Châlons. Il administre à cette date la prévôté de Berneval, en Normandie.
En 1109, Suger, alors âgé de 28 ans, est nommé par l'abbé Adam prévôt de Toury. Cette prévôté de l'abbaye de Saint-Denis gouvernait ses possessions dans la Beauce. Face aux agressions de dont le château se trouve à proximité de Toury, Suger demande l'intervention du roi lors de l'assemblée tenue à Melun à partir du . À cette réunion sont présents l'archevêque de Sens Daimbert, l'évêque Yves et le chapitre de la cathédrale Notre-Dame de Chartres, les abbés de Saint-Père et de Saint-Jean-en-Vallée, l'évêque d'Orléans (1096-1135), Étienne de Garlande en tant que prieur de l'église Saint-Aignan d'Orléans, l'abbé de Saint-Denis, Adam, et Suger. Hugues du Puiset ne s'est pas rendu à l'assemblée pour répondre, aussi aucune décision n'est prise. demande à Suger d'assurer la mise en défense de Toury. C'est à Compiègne, en , qu'une assemblée formée en cour judiciaire prononce la confiscation des fiefs d'Hugues du Puiset. L'ost du roi prend le château de Toury. Par un acte fait en 1118, le roi demande à l'abbé de Saint-Denis d'organiser la défense de la place. Cet acte permet de montrer que le roi s'appuie sur l'abbaye pour assurer la défense de son domaine en garantissant les droits de l'abbaye de Saint-Denis. En 1112, il est le témoin de la convention passée à Moissy-Cramayel entre le roi et Hugues du Puiset. Ce dernier se révolte de nouveau contre le roi et Suger réussit à résister à ses attaques contre Toury. Le roi réussit à reprendre le château avec l'aide des troupes réunies par Suger dans l'été 1112. Il fait alors détruire le château et remet Hugues du Puiset en prison. Il est présent au concile du Latran de 1112 convoqué par le pape qui annule les droits d'investiture de l'empereur.
On retrouve Suger, signataire d'un acte de l'abbé Adam en 1114 comme sous-diacre et religieux à Saint-Denis. C'est à partir de 1118 que Suger devient un familier de l'entourage royal. Il semble que cette présence soit probablement due aux liens que sa famille devait avoir avec les Orphelins liés aux Garlande qui sont des proches du souverain.
Il rejoint, à la demande du roi , l'ambassade conduite par l'abbé de Saint-Germain-des-Prés (1116-1146) auprès du pape à l'hiver 1121. Ils retrouvent le pape à Bitonto le Albert Lecoy de la Marche, Œuvres complètes de Suger, pp. 481, Paris, 1867..
Élection de Suger comme abbé de Saint-Denis vignette|Suger est fait abbé de Saint-Denis, tableau de Juste d'Egmont, musée d'Arts de Nantes, . C'est sur le chemin du retour qu'un moine de Saint-Denis retrouve Suger et lui annonce la mort de l'abbé Adam, le et sa propre élection comme abbé de Saint-Denis. Cette élection avait été faite sans demander l'avis du roi. aurait d'abord mal pris cette élection quand les principaux dignitaires et les « plus nobles vassaux » ont soumis ce choix à son assentiment, mais il le choisit peu après comme principal conseiller et ministre, le chargeant de conduire le futur pour épouser Éléonore d'Aquitaine.
Cette élection sans l'accord préalable du roi ne faisait que reprendre les obligations de la réforme grégorienne d'où a résulté la querelle des Investitures entre la papauté et l'empereur, mais aussi avec les autres puissants.
Pour le roi, dont les évêchés et les abbayes sont des éléments importants de la stabilité de son pouvoir, il ne peut être question de laisser à des clercs la liberté de choix sans prendre un risque politique dans une période d'affrontements féodaux.
En France, Yves de Chartres avait proposé une solution pour essayer de régler les conflits que cette réforme avait entraînés entre les rois de France et l'Église catholique en séparant la part spirituelle des fonctions religieuses réservée aux hommes d'Église et la part matérielle concernant les biens et droits seigneuriaux pouvant être laissée à l'investiture laïque.
Suger cherche alors à concilier cette opposition entre le respect du droit canonique de l'Église en envoyant un clerc romain auprès du pape, et l'accord nécessaire avec le roi en dépêchant deux émissaires vers lui. Ceux qui l'ont élu connaissaient ses relations avec le roi et son entourage. À son arrivée, ses émissaires lui apprennent que le roi lui a accordé sa paix, que les prisonniers sont libres et que son élection a été acceptée. Le roi l'accueille avec d'autres dignitaires ecclésiastiques. Le lendemain de son arrivée, le , Suger est ordonné prêtre et le dimanche suivant consacré abbé de Saint-Denis dans l'abbatiale. À la mi-mars, le roi accorda la confirmation des biens et privilèges de l'abbaye octroyée pendant l'abbatiat d'Adam.
Réformateur de l'abbaye de Saint-Denis Il en devient l'abbé de 1122 à 1151. Esprit pondéré, répugnant aux excès d'ascétisme, il s'oppose à Bernard de Clairvaux. On sait par une lettre LXXVIII de Bernard de Clairvaux (1090-1153) à Suger (1081-1151) qu'une réforme de l'abbaye a eu lieu en 1127. Le goût des ornements dont Suger veut doter son église s'oppose à l'exigence de dépouillement, le refus de tout ornement et de tout luxe ou de sujets figuratifs détournant les moines de la prière que prône saint Bernard dans ses écrits et dans l’Exordium Magnum Ordinis Cisterciensis. Bernard de Clairvaux écrit dans l'Apologie à Guillaume de Saint-ThierryVoir, dans une autre traduction, l'Apologie à Guillaume de Saint-Thierry, sur Wikisource. :
et dans sa critique de l'ordre de Cluny : thumb|right|Vase de cristal d'Aliénor offert par le roi comme un simple vase de cristal de roche et enrichi par l'abbé Suger par une monture d'orfèvrerie avant d'être déposé au Trésor de Saint-Denis.
Suger répond à cet appel à la simplicité dans le livre De la consécration :
Dès sa nomination comme abbé, Suger va entreprendre de faire respecter les droits de l'abbaye, puis commencer à rassembler les fonds nécessaires pour la reconstruction de l'abbatiale. On ne sait pas en quoi a consisté cette réforme. On peut citer le jugement d'Abélard, sur l'abbé Adam, prédécesseur de Suger :
Suger parle de fissures qui s'ouvrent dans les murs, de tours qui menacent de s'effondrer, de vases d'autel perdus, de possessions de l'abbaye laissées en friche…
Dans sa lettre, saint Bernard félicite Suger pour sa réforme après avoir critiqué les relations particulières entre l'abbaye et la monarchie en se faisant l'écho d'Abélard :
mais il continue en critiquant l'entourage du roi , et en particulier du rôle particulier d'Étienne de Garlande qui était un ami de Suger et qui avait le tort à ses yeux d'être sénéchal du roi et clerc. La conjonction de la volonté du roi d'avoir le contrôle de ses affaires et la condamnation de saint Bernard va amener en 1128 la disgrâce d'Étienne de Garlande. Cette disgrâce va permettre à saint Bernard d'entrer en relation directe avec le roi le . Cet accord entre Suger et saint Bernard, le conseiller du roi de France et celui du pape, le riche abbé et le pauvre abbé, va durer jusqu'à la mort de Suger.
Conseiller du roi thumb|Accord passé entre Suger, abbé de Saint-Denis, et le comte de Roucy en présence des évêques délégués du Saint-Siège au sujet des exactions exercées par les gens du comte sur les terres de Saint-Denis à Concevreux. Soissons, 1145. Archives nationales. Ayant toute la confiance de , il joue un rôle proche de celui, aujourd'hui, d'un Premier ministre. Chargé de missions diplomatiques à l'étranger, conseiller, notamment pour les opérations militaires, c’est lui qui conduit Louis, fils du roi et futur roi lui-même, à sa future épouse, Aliénor d'Aquitaine, en 1137.
Il devient régent de la France de 1147 à 1149 lors du départ de pour la deuxième croisade. À son retour, le roi le proclame « Père de la Patrie »Marcel Aubert, Suger, 1950, 105.. Lorsque évoque l'idée de faire annuler son mariage avec Aliénor, Suger comprend le danger et la portée d'un tel acte. Il tente d'en dissuader le roi. Ce n'est qu'après la mort de Suger que met son idée à exécution.
Pensée politique