La Paix de Dieu (en latin Pax Dei) est un mouvement spirituel et social des et s, organisé par l'Église catholique et soutenu par le pouvoir civil. Son but est d'obtenir une pacification du monde chrétien occidental et de maîtriser l'usage de la violence dans la société.
Contexte La dissolution de l'Empire carolingien au , et la « mutation féodale » qui l'accompagne, se caractérisent par la croissance des exactions commises par les seigneurs. Ceux-ci tentent d'imposer à la paysannerie et au clergé leur protection en échange de revenus ou bien se livrent à des guerres privées qui provoquent d’importants dégâts et engendrent de nombreuses victimes. Mais dans la seconde moitié du , à l'approche de l'an mil, les religieux qui ont su conserver une conduite exemplaire dans le contexte de désordres ont acquis une grande autorité spirituelle.
S'inspirant des précédents carolingiens, tel le capitulaire de 884 par lequel le roi Carloman alourdit les sanctions contre les rapines et demande aux évêques de les réprimer, ou le concile de Trosly de 909 qui exhorte à la pénitence et a recours à l'anathème, les autorités religieuses du centre de la France imposent la Paix de Dieu. Les évêques et abbés réunissent des conciles qui condamnent les débordements des chevaliers et tentent de moraliser leur conduite. Ce mouvement eut une très grande importance, car il aboutit à la définition des droits et des devoirs des trois ordres, jetant les bases morales de la société médiévale occidentale.
La féodalité Pendant le Haut Moyen Âge, le pouvoir se mesurant à la clientèle qu'il peut entretenir, le prince doit rétribuer ses vassaux pour s'assurer de leur fidélité. Les richesses principales de l'époque, en l'absence d'un commerce développé, sont la possession de terre ou de charges administratives ou religieuses. La dispersion du patrimoine des Mérovingiens auprès de leurs vassaux ayant ainsi conduit à leur effacement, les premiers Carolingiens essayent d'empêcher une évolution similaire.
Pour maintenir l'unité de l'Empire carolingien, Charlemagne introduit la cérémonie de recommandation qui impose un serment de vassalité. Il surveille de près ses vassaux grâce à l'inspection régulière conduite par les missi dominici et parce qu'ils sont convoqués annuellement pour partir en campagne (dont les conquêtes territoriales et le butin associé pourront être redistribués). D'autre part, il ne concède les charges qu'à titre viager ce qui lui permet de récupérer les terres à la mort du vassal, d'éviter la perte progressive de ses possessions et de conserver un moyen de pression sur ses vassaux auxquels la jouissance des terres accordées en précaire peut être retirée.
Mais son fils Louis le Pieux rompt l'équilibre entre les biens fonciers fiscaux et les biens fonciers accordés en jouissance à la noblesseMichel Balard, Jean-Philippe Genet et Michel Rouche, Le Moyen Âge en Occident, Hachette 2003, .. Dès lors, il n'est plus assez riche pour entretenir ses vassaux et plus rien ne bride leurs velléités d'indépendance. De plus les campagnes militaires deviennent moins fréquentes après 820, les contrôles par les missi dominici se raréfient et sont de moins en moins efficaces (ils deviennent coûteux à entretenir, sont corruptibles et les voyages à l'époque sont difficiles)Jean Pierre Morillo, L'architecture carolingienne, L'Histoire de France n° 8 juillet-août 2007: Les premiers Carolingiens Clionide des Francs.: le contrôle des vassaux se fait de plus en plus lâche.
De plus, Charlemagne avait pris l'habitude de confier les terres en précaire au fils de ses vassaux à la mort de ceux-ci. Progressivement, la transmission héréditaire devient habituelle et la notion juridique de patrimoine royal selon laquelle la terre et les charges appartiennent au souverain est oubliée ou négligée. Les choses s'aggravent encore quand les fils de Louis le Pieux s'entre-déchirent pour le pouvoir et concèdent dans ce cadre de plus en plus d'autonomie à leurs vassaux pour conserver leur soutienAdriaan Vehulst, La construction carolingienne tiré de Histoire de la France des origines à nos jours sous la direction de Georges Duby, Larousse, 2007, pages 202-203..
Le règne de Charles le Chauve est symptomatique de cette évolution : après le partage de Verdun intervenu en 843 entre les trois fils de Louis le Pieux, il hérite du royaume de Francie occidentale, mais il a besoin du consentement et de l'appui de l'aristocratie pour entrer véritablement en possession de son royaume. À l'assemblée de Coulaine en , il leur concède donc « la jouissance paisible de leur fonction et de leurs biens » et, en retour, ils lui apportent « aide et conseil »Laurent Theis, Histoire du Moyen Âge français, .. Il tente de conserver l'autorité impériale par tous les moyens, s'adjoignant en particulier le soutien des ecclésiastiques auxquels il concède la possibilité de battre monnaie. En garantissant à ses vassaux la faculté de léguer leurs terres à leur héritier par le capitulaire de Quierzy-sur-Oise du André Larané, An Mil: Féodalité, Église et chevalerie Herodote.net., il acte de fait le basculement définitif vers un système féodal.
L'autorité du roi s'effondre d'autant plus vite que l'armée carolingienne est taillée pour une stratégie offensive avec l'organisation de campagnes annuelles qui forcent les voisins au respect (ils finissent d'ailleurs par payer un tribut). Or, cette logistique lourde ne peut répondre aux raids rapides et incessants des Sarrasins ou des Vikings dont le principal atout est la mobilitéJean Renaud, Les Vikings en France, Clio.fr.. Dès lors la défense doit être prise en charge localement.
Au , les châteaux forts prolifèrent, parfois au mépris de toute légalité, leurs propriétaires exerçant protection et domination sur les territoires alentourGeorges Duby, Les féodaux (980-1075) tiré de Histoire de la France, Larousse 2007, .. Dans ces temps incertains d'invasions et de guerres privées continuelles, les habitants viennent se regrouper à proximité du château ce qui légitime le châtelain, et l'exercice du ban seigneurial. Celui-ci peut imposer taxes, péages, corvées, banalités (usage imposé d'équipements seigneuriaux à titre onéreux : fours, moulins…) levées par ses sergents. En échange, les vivres stockés au château pourvoient à la survie des manants (vient du latin « résider ») réfugiés entre ses murs en cas de pillage. Enfin, les amendes prélevées en rendant justice selon le principe du Wergeld de la loi salique sont une autre source appréciable de revenus seigneuriaux. Avec l'affaiblissement de l'autorité royale et comtale, les ambitions personnelles se dévoilent, engendrant convoitises et contestations. Les tentatives d'imposer le droit de ban aux marges du territoire contrôlé, et les conflits de succession dus à l'instauration récente du droit d'aînesse, dégénèrent régulièrement en guerres privées, dont pâtit en premier lieu la population ruraleGeorges Duby, Les Féodaux (980-1075) tiré de Histoire de la France, Larousse 2007, ..
Cette évolution de la société pose un problème, car elle implique que la jouissance des terres passe d'une élite foncière à une élite guerrière. Le découpage des grandes propriétés foncières n'est pas linéaire : au fil des donations, les terres sont extrêmement morcelées, dispersées sur de grandes distancesOlivier Guyotjeannin et Guillaume Balavoine, Atlas de l'histoire de France -, Éditions Autrement 2005, ., et la zone sur laquelle la châtellenie exerce sa protection est trouée d'enclaves autonomes que le seigneur prétend soumettre au même droit, justice et redevance que ses manants.
Dès lors, la revendication du droit de ban et de justice sur les terres d'Église ou de propriétaires laïcs dont les biens et les revenus sont menacés entraîne un fort mécontentement. Ce mécontentement inclut celui de la populationChristian Lauranson-Rosaz, La Paix des Montagnes : Origines auvergnates de la Paix de Dieu, Site de l'Université de droit de Clermont-Ferrand., intimidée ou maltraitée par les seigneurs qui n'hésitent pas à user de violence, jusqu'au pillage, dans le cadre de leurs revendications.
Les principales sources sur ces changements sont ecclésiastiques et doivent être analysées avec prudence. En effet, les nombreuses exactions dénoncées par les clercs, comme les brigandages, ne sont pas forcément des actes de violence directe : les châtelains essayent d'imposer des taxes aux habitants des terres d'Église, ce qui réduit les revenus de ces religieux. Ces « brigands » sont bien souvent des spoliateurs de l'Église en ce sens qu'ils contestent ou rejettent les droits des églises sur les terres dont ils sont les héritiers. Les adversaires de l'Église sont des puissances laïques que l'autorité politique ne parvient pas seule à réprimer. Les couvents et les églises subissent souvent les pressions de descendants des donateurs qui cherchent à récupérer les biens patrimoniaux dont ils auraient dû hériterJacques Paviot, Le moine est maître chez lui Historia Thématique N°90: La France féodale .. L'Église prend donc sa propre défense, ce qui est révélateur du glissement de l'autorité dans sa direction et de l'affaiblissement de l'État. L'Église représente la seule force morale, le seul frein à la violence des seigneurs et des chevaliersChristian Lauranson-Rosaz, La Paix des Montagnes : origines auvergnates de la Paix de Dieu, Site de l'université de droit de Clermont-Ferrand..
Au total, les intérêts des châtelains sont en conflit avec ceux de la paysannerie, du clergé et des puissants, et le mouvement de la Paix de Dieu découle des efforts de ces trois groupes sociaux pour neutraliser les excès de la noblesse naissante.
Renouveau religieux de l'an mil
L'Église n'est pas épargnée par les désordres des . Des charges d'abbés, paroissiales ou ecclésiastiques sont données à des laïcs pour se former des clientèles, et la discipline monastique se relâche, le niveau culturel des prêtres chuteGeorges Duby, Les féodaux (980-1075) tiré de Histoire de la France, Larousse 2007, .. En contrepoint, les rares monastères qui ont conservé une conduite irréprochable acquièrent une grande autorité morale.
Si l'on considère actuellement que les craintes générées par l'approche de l'an mil ont été largement surestimées, il n'en reste pas moins que l'époque est traversée par un regain de ferveur religieuse. Pèlerinages et cultes des reliques sont de plus en plus pratiqués. D'après Georges Duby, qui défend la thèse d'une mutation féodale rapide aux alentours de l'an mil, l'Apocalypse est le texte sacré qui retient l'attention la plus passionnéeGeorges Duby, Les féodaux (980-1075) tiré de Histoire de la France, Larousse 2007, .. On y lit que Saint Jean, l'Apocalypse 20:7 et 20:8.. Les exactions des guerriers semblent correspondre à ce texte sacré. Dès lors, un soin particulier est mis à se laver de ses péchés. En particulier les monastères intègres reçoivent de nombreuses donations pour obtenir des prières d'absolution post mortemGeorges Duby, Les féodaux (980-1075) tiré de Histoire de la France, Larousse 2007, .. Le choix des abbés s'oriente de plus en plus vers des hommes d'une grande intégrité et certains tels Guillaume d'Aquitaine vont jusqu'à donner l'autonomie et l'immunité à des monastères qui élisent leur abbé. Ce fut le cas de Gorze, Brogne ou Cluny. D'autres monastères utilisent des faux certificats d'immunité pour acquérir l'autonomieChristian Lauranson-Rosaz, La Paix des Montagnes: Origines auvergnates de la Paix de Dieu, ..