Sappho (en dialecte éolien de Lesbos Ψαπφώ / Psapphṓ), ou encore Sapho, Psaphô, Psapha, est une poétesse de l’Antiquité originaire de Lesbos, qui a vécu aux VIIᵉ et VIᵉ siècles av. J.-C., à Mytilène sur l’île de Lesbos.

Très célèbre durant l’Antiquité, son œuvre poétique ne subsiste plus qu’à l’état de fragments (papyrus d'Oxyrhynque , notamment).

Sa célébrité provient de sa poésie, qui en fait un modèle admiré jusqu’à aujourd’hui, et du fait qu’on l’a considérée pendant longtemps comme « la première voix de femme »Ledwige 1987., mais aussi de ce qu’elle a exprimé dans ses écrits son attirance pour d’autres femmes, d’où le terme . pour désigner l’homosexualité féminine, tandis que le terme . est dérivé de Lesbos, l’île où elle a vécu.

Les noms de Sappho Sappho (c'est-à-dire en ionien-attique puis dans la koinè ) est la forme sous laquelle les Grecs d'Athènes, puis ceux de l'époque hellénistique, nommaient la poétesse. Cette forme phonétique est donc une adaptation à leur dialecte de la forme utilisée en éolien, le dialecte parlé à Lesbos, soit Psappho, ou Psappha (En réalité, le Ψ (psi) initial n'est pas un Ψ, mais une lettre d', correspondant au Σ (sigma), et il doit se prononcer de la même façon, donc « S ». ().), forme qui est celle que l'on trouve dans ses poèmes. C'est cette dernière graphie qui est encore utilisée sur des coins servant à frapper des monnaies, retrouvés à l'époque des Antonins à Eresós, ville qui revendiquait avec Mytilène le privilège d'être le lieu de naissance de Sappho. Sappho est connue comme étant « la Lesbienne », c'est-à-dire, au départ par antonomase, « la personne célèbre de Lesbos ».

À partir du nom de Sappho ont été dérivés le substantif « saphisme » et l'adjectif correspondant, « saphique », évolution du mot latin sapphicus, signifiant « relatif à Sappho »..

Le problème des sources vignette|alt=Poème de Sappho, Les Noces d'Hector et d'Andromaque. Papyrus d'Oxyrhynque 2076|redresse|Sappho, Les Noces d'Hector et d'Andromaque (derniers vers), papyrus d'Oxyrhynque . On possède peu de données sûres concernant Sappho. Dès le , la comédie attique s'est emparée de son personnage, et les éléments biographiques la concernant sont tardifs et souvent probablement influencés par la tradition comique. Comme pour la plupart des poètes antiques, son œuvre ne nous est parvenue que de façon très fragmentaire.

Selon certaines sources, les œuvres de Sappho auraient été en grande partie brûlées en 1073 à Rome et Constantinople sur l'ordre des autorités religieuses, pour n'être redécouvertes par la suite que bien plus tard en fragments vers 1897.. Il y a toutefois dans la communauté scientifique un doute quant à la véracité de ces sources qui ne perpétueraient peut-être qu'une légende« The Learned Lady » in .

Il ne nous reste d'elle que des fragments et des citations éparses figurant chez des auteurs anciens qui s'échelonnent sur de nombreux siècles. Il n'est donc pas facile d'extraire de ces indications clairsemées quoi que ce soit de réellement objectif, l'œuvre et la vie de la poétesse ne pouvant être reconstituées qu'à travers ce prisme déformant. Par ailleurs, il ne faut pas perdre de vue qu'on parle à la fois d'une personne et d'un personnage, sans qu'il soit toujours facile de distinguer l'une de l'autre.

Interprétations contradictoires du personnage

Le personnage de Sappho et la question de sa sexualité ont fait l'objet au cours des siècles de différentes interprétations, souvent liées aux évolutions sociales et culturelles.

Dès l'époque classique, elle est devenue un personnage brocardé par la comédie attique classique puis par la nouvelle (Ménandre), qui ont contribué à faire de Sappho un personnage aux mœurs dépravées. Sénèque nous apprend l'existence d'un ouvrage intitulé Sappho a-t-elle été une femme publique ?, écrit par un certain Didyme, sous Auguste.

Parallèlement, certains commentateursAinsi Ernest Falconnet (1834) : « […] confusion involontaire de la Sappho de Lesbos avec une autre Sappho d'Érèse, courtisane célèbre, née postérieurement et auteur, selon Suidas, de quelques poésies lyriques. Par suite de cette erreur, plusieurs auteurs anciens, et entre autres Ovide, ont attribué à la poétesse de Mitylène plusieurs faits qui appartiennent à la Sappho d'Érèse, et surtout sa passion pour Phaon (Les deux Sappho) ; Remy de Gourmont : « Quant aux poètes et aux érudits modernes qui en ont parlé, que ce soit Renée Vivien ou M. Mario Meunier, ils n'ont pas attendu M. Théodore Reinach pour différencier Sappho d'Erèse, la courtisane, plastron des comiques grecs, d'avec Sappho de Mytilène, que Platon nomme la dixième muse. » (« Notice sur Renée Vivien » (1912)). ont tenté dès l'Antiquité de sauvegarder la réputation de la poétesse, allant jusqu'à attribuer les aspects jugés scandaleux à une hypothétique seconde SapphoCertains manuscrits de la Souda comportent ainsi deux entrées différentes., parfois dite « Sappho d'Érèse », joueuse de lyre, ou courtisane, XII, 19..

Bachofen, le théoricien du matriarcat, consacre à Sappho un chapitre de son Droit maternel (Das Mutterrecht) publié en 1861. Il fait de la poétesse une disciple de la religion orphique, et lui attribue, dans un processus d'idéalisation philosophique, une fonction éducative semblable à celle de SocrateClaude Calame, « Les sciences de l’Antiquité », les Cahiers du Centre de recherches historiques, n 37, 2006, § 29-35. ..

À partir du , une partie des auteursDont Wilamowitz, Th. Reinach, ou encore , Flacelière et Marrou ( V. ). en a ainsi fait la directrice d'une sorte de pensionnat pour jeunes filles de bonne famille, niant toute dimension réellement homosexuelle au personnage.

Vie de Sappho vignette|alt=Terre cuite de 480-460 av. J.‑C., provenant d'une tombe de Mélos et conservée au British Museum. On suppose qu'il s'agit de l'une des plus anciennes représentations de Sappho, ici tenant un barbitos, en conversation avec un homme, peut-être Alcée.|Terre cuite de 480-460 av. J.‑C., provenant d'une tombe de Mélos et conservée au British Museum. On suppose qu'il s'agit de l'une des plus anciennes représentations de Sappho, ici tenant un barbitos, en conversation avec un homme, peut-être Alcée. Six auteurs anciens donnent des dates ou des indications permettant d'établir une chronologie, de Hérodote au à la Souda au . Maxime de Tyr, Athénée et la Souda utilisent une même source, aujourd'hui perdue, un philosophe contemporain d'Aristote nommé Chaméléon. D'après la Souda, Sappho vivait (ou est née, le terme grec pouvant s'interpréter de différentes façons) pendant la olympiade (612-608 av. J.-C.), alors que vivaient aussi Alcée, Stésichore et Pittakos, tandis qu'une note de saint Jérôme nous apprend que Sappho et Alcée étaient illustres en 600-599.. Le fragment de la Chronique de Paros conservé à Oxford Texte et traduction (paragraphe 36) sur le site du Ashmolean Museum. mentionne avec précision un exil de Sappho depuis Mytilène vers la Sicile. Cette chronique permet de situer l'exil en 596 av. J.-C. Cependant les inexactitudes connues par ailleurs de la Chronique de Paros invitent à le dater quelque part entre 605 et 591. Seul Hérodote, qui ne mentionne qu'indirectement Sappho (Histoires, II, 135), la fait vivre quarante à cinquante ans plus tard. Malgré Hérodote, il existe donc un ensemble de sources concordantes sur le fait que Sappho vivait aux alentours des années 620-591, et l'on peut penser qu'elle serait née vers 630 av. J.-C. Aucun auteur ne donne cependant d'indication sur la date de sa mort.

Famille Son nom, Sappho, est connu dans l'Antiquité pour avoir été porté par des étrangers (c'est-à-dire des non-Grecs) et celui de son père, Scamandrônymos, est formé sur celui du Scamandre, fleuve de la Troade ; sa famille avait donc peut-être des origines en Asie mineure. Pour sa ville natale, les sources ne s'accordent pas : si la ville d’Eresós est citée dans la Souda, la poète pourrait également être originaire de Mytilène. Quant à son physique, le papyrus 1800 (papyrus d'Oxyrhynque), qui date du , la décrit comme « laide, noire et toute petite », et pour Maxime de Tyr aussi, elle est « petite et noire ». D'ailleurs, Sappho elle-même parle de ses cheveux noirs, qui commencent à blanchir, et l'un de ses fragments peut laisser penser qu'elle ne se considérait pas comme belle — ou du moins qu'elle ne pouvait rivaliser avec la beauté des déesses : . Ce point est confirmé par la Héroïde d'Ovide, texte qui paraît dans l'ensemble suivre de près les œuvres de Sappho elle-même.

Outre le nom de son père qui, d'après Ovide, meurt quand Sappho a six ans, on connaît aussi celui de sa mère, Cléïs. Cléïs est aussi le nom de sa fille, et sa mère l'admirait beaucoup ; cet admiration est d'ailleurs un Y. Battistini in .. Ainsi dans ce poème :

Les auteurs anciens (et après eux modernes) ont débattu sur la question de savoir si Sappho a été mariée ou non. Si elle l'a été, il est probable que son mari, appelé Kerkolas selon certains, dont il n'est nulle part fait mention dans les poèmes, a tôt disparu de sa vie. Elle a aussi trois frères, Érigyios, Larichos et Charaxos. Larichos selon Athénée, X, 425a. servait comme échanson au prytanée de Mytilène, fonction réservée à un membre de l'aristocratie, et était le préféré de Sappho, d'après le papyrus 1800. Charaxos faisait du commerce, jusqu'en Égypte, où, à Naucratis, il s'éprend d'une courtisane, Doricha. Il se ruine pour elle, ce que raconte Hérodote en mêlant l'histoire à la légendeHérodote, Histoires, II, 135.. Sappho adresse à ce frère de violents reproches dans trois de ses poèmes, dont on retrouve l'écho là encore chez Ovide. Quant au premier, Érigyios, on ne sait rien de luiY. Battistini, « Pour louanger Sapphô » in .

Contexte politico-économique vignette|redresse|Portrait de Sappho au musée archéologique d'Istanbul, copie romaine d'après un original de l’époque hellénistique. Si Sappho est surtout connue pour sa poésie amoureuse, les fragments découverts au cours du ont révélé de nature plus politique. Sa famille appartenait à l'ancienne aristocratie de l'île de Lesbos, celle qui tirait sa richesse de ses possessions terriennes. Plusieurs poèmes de Sappho contiennent des invectives contre des familles appartenant à cette aristocratie, ce qui montre des conflits en son sein : invectives contre les Penthilides, l'ancienne famille royale de Mytilène, encore toute-puissante au , les Cléanax, les Archéanax, les Polyanax. Mais dans le monde grec à cette époque, à la faveur des mouvements démocratiques, arrivent en outre au pouvoir des tyrans, opposés aux anciennes aristocraties. C'est aussi le cas à Mytilène. Une nouvelle classe, composée des marchands et des armateurs, y constitue le noyau de l'opposition à l'ancienne aristocratie. Il n'y a d'ailleurs pas de frontière nette entre les uns et les autres, comme le montre l'exemple de Charaxos, le frère de Sappho, lui-même marchand. À la faveur des troubles de cette période, Pittakos, allié à la famille des Penthilides, dont il a épousé une fille, est porté au pouvoir par le clan conservateur. Mais, loin de n'être qu'une marionnette de l'aristocratie, il met en œuvre une politique de conciliation qui mécontente la partie la plus conservatrice de l'aristocratie. Pittakos condamne alors les fauteurs de trouble à l'exil. La tradition a pu supposer que c'est dans ce cadre qu'intervient l'exil de Sappho en Sicile mentionné par la Chronique de Paros, et l'a mis en parallèle de l'exil d'Alcée ; mais il n'est pas impossible, comme le pense Édith Mora, que cet exil ait lieu plus tôt, sous la tyrannie de Myrsilos entre 594 et 592. Quoi qu'il en soit, le ton et le contenu des vers de Sappho la rapprochent d'Alcée et peuvent laisser penser qu'elle appartenait au clan le plus conservateur de l'aristocratie.