Le Zanguebar ou Zanj, voire Zingium ou côte swahilie, sont des anciennes appellations de la partie de la côte de l'Afrique orientale qui se trouve répartie aujourd'hui entre le Mozambique, la Tanzanie, le Kenya et la Somalie. Elle comporte aussi les îles côtières (archipel de Zanzibar, Comores…), et on y inclut parfois également la côte musulmane (nord-ouest) de Madagascar.
Origine du terme vignette|upright=0.9|Le Gingembre, épice très répandue dans la gastronomie swahilie, tire son nom français de cette région (Zingiber officinale en latin, zenzero en italien). Le mot « Zanj », « Zandj », « Zenj », ou « Zendj », voire « Zinj » selon la translittération, vient du persan Zang (زنگ) et Zanguebar vient aussi du mot persan زنگبار (Zang é bar « côte des Noirs »). Le mot Zang est transformé en arabe en (), signifiant « Noir ». Le terme « Zanj » a souvent été relié au terme « Azania », lui-même dérivé de « ʿaǧam », mot qui désignait, pour les Arabes, les non-Arabes. Ce terme était utilisé par les musulmans (comme le géographe Al-Yaqubi en 880) pour désigner les peuples bantousF. R. C. Bagley et al., The Last Great Muslim Empires (Brill: 1997), . du sud-est de l'Afrique en particulier ceux de l'aire territoriale sur laquelle s'étend la culture swahilie, qui au se superpose avec celle du sultanat de Zanzibar.
Au , le moine Cosmas Indicopleustès y fait déjà référence sous l'appellation . L'expression a ensuite été adoptée au en français sous la graphie (empruntée au portugais). Le mot Zingium, d'utilisation plus ancienne que le précédent, est la latinisation du terme arabe. Le terme de Zanguebar a fini par désigner la zone contrôlée par le sultanat de Zanzibar, avant de tomber en désuétude à la fin de celui-ci.
En est aussi issu, par une autre déformation, le nom du gingembre, dont le nom scientifique est encore Zingiber officinale (de l'arabe : zanjabīl, , « gingembre ») : les marchands arabes allaient la chercher dans l'archipel de Zanzibar.
On appelle aussi parfois la mer à l'ouest de l'océan Indien (notamment chez les auteurs arabes du Moyen Âge), y intégrant même les Mascareignes. Cette zone est aujourd'hui plus communément appelée ( en anglais)On trouve par exemple cette expression dans le WIOMSA, Western Indian Ocean Marine Sciences Association..
Délimitation La zone appelée zanguebar s'étendait le long de l'océan Indien entre la côte d'Ajan au nord et le Mozambique au sud, autrement dit approximativement de l'équateur au de latitude Sud.
Dans une acception large, on peut la faire aller du Baloutchistan au Mozambique en incluant le nord-ouest de Madagascar (sakalave swahilophone) ainsi que les Seychelles et Mascareignes, qui ont tous en commun cette culture maritime entre Afrique, Moyen-Orient et Inde. Mais si on utilise comme base l'extension de la langue swahilie la région s'étendrait plutôt du sud de la Somalie aux Comores - l'extension de l'Islam dans la région donne approximativement la même carte pour la partie méridionale. L'extension maximale du sultanat d'Oman au peut aussi être utilisée pour donner une idée de l'extension géographique de cette aire (cf. carte), qui n'a jamais réellement constitué un .
Les géographes de la fin du Moyen Âge divisaient la côte Est de l'Afrique en plusieurs régions en fonction de leurs habitants : L'Éthiopie (ainsi que l'Érythrée) (al-Habash ou AbyssinieSven Rubenson, The Survival of Ethiopian Independence (Tsehai, 2003), .) était habitée par les Habash ou Abyssins qui sont les ancêtres des Habeshas actuels (amharas, tigrés...)Jonah Blank, Mullahs on the mainframe: Islam and modernity among the Daudi Bohras (University of Chicago Press, 2001), . La Somalie (ainsi que Djibouti) était habitée par les Baribah (ou berbères) qui sont les ancêtres des Somalis actuels. Les géographes Arabes et Grecs et barbares désignaient cette région côtière nord-est de la Somalie Barbara, ou Bilad al-Barbar (Pays des Berbères), pays des Baribah de l'Est ou BarbaroiMohamed Diriye Abdullahi, Culture and Customs of Somalia, (Greenwood Press: 2001), .James Hastings, Encyclopedia of Religion and Ethics Part 12: V. 12 (Kessinger Publishing, LLC: 2003), .. La région situé au sud de la Somalie et des hauts-plateaux de l’Éthiopie était habitée par ces peuples bantous surnommés Zanj, Zenj ou Zinj. Extrait : .Bethwell A. Ogot, Zamani: À Survey of East African History (East African Publishing House: 1974), .. Ce terme va, par extension, désigner les personnes emmenées en esclavage, formant des populations plus ou moins importantes parfois jusque dans des régions très éloignées. La rébellion des Zanj fut par exemple un soulèvement contre le pouvoir des Abbassides entre 869 et 883 dans la région de Bassorah (actuel Irak) ; le vizir Al-Mouaffak eut beaucoup de mal à la réprimer. L'histoire de Java fait également état de la présence d'esclaves jenggi, c'est-à-dire zenji, à Java ou offerts à la cour de Chine aux .
Le zanguebar : une unité culturelle sans unité politique vignette|Pêcheurs traditionnels à Shimoni (Kenya). vignette|Porte sculptée à Zanzibar (héritage culturel indien).
Cette côte orientale de l'Afrique est le foyer de la culture swahilie. Cette région est méconnue des navigateurs antiques (sudarabiques, égyptiens, grecs puis latins). Les plus anciens documents que nous ayons documentant cette région sont Le Périple de la mer Érythrée, un document du début du qui relate que les marchands yéménites qui visitaient l'Afrique de l'Est y contractaient des mariages, et la Géographie de Ptolémée, datée de , reprise et corrigée sous sa forme définitive au .
Avant eux, Pline l'ancien mentionne dans son Histoire Naturelle (écrit vers 77) une ville située au-delà de l'Érythrée, appelée Damnia : aucun élément archéologique ne permet cependant d'établir un lien sûr avec un lieu connu (tel que Domoni, aux Comores, comme le propose N. Chittick). Le Périple de la mer Érythrée s'attarde plus précisément sur le pays d, riche en ivoire et en écaille de tortue, avec pour principal port commercial une énigmatique ville de (encore mentionnée chez Ptolémée), qui a été rapprochée par divers auteurs de Mombasa ou de Zanzibar, sans jamais d'élément archéologique pour appuyer ces conjectures. Toujours est-il que l'auteur affirme que des marchands arabes sont présents dans les ports de cette contrée, ce qui atteste déjà d'une mixité ethnique et culturelle qui demeurera une caractéristique majeure de la culture swahilie. Les relations entre les immigrants arabo-persans et la population autochtone sont suffisamment pacifiques .
Les Bantous, agriculteurs-éleveurs aguerris à la technologie du fer, terminent leur expansion vers l'Afrique orientale et occupent le pays des Zendj autour du , devenant rapidement le groupe ethnique majoritaire de la côte est-africaine continentale : ils ignorent longtemps la navigation.
Une des caractéristiques majeures de la culture swahilie est l'usage de bateaux , particulièrement souples et permettant donc de naviguer en relative sécurité par-dessus les récifs immergés à marée haute, et de s'échouer en toute sécurité sur les plages : on les appelle , et ils seraient originaires de la région des Maldives, apportés sur les côtes africaines à une date inconnue par la migration de l'énigmatique peuple Wadiba, et rapidement copiés par tous les peuples de la côte est-africaine. Ces bateaux cousus sont déjà cités dans Le Périple de la mer Érythrée, et ne connaîtront pas de réel concurrent avant l'arrivée des boutres, plus propices à la navigation longue. Leur capacité à s'échouer sans risque sur les plages de sable a considérablement retardé la construction de ports dans la région, utiles seulement aux navires rigides étrangers, ce qui a longtemps entravé le commerce direct entre le zanguebar et les grandes puissances lointaines.
À partir du , l'apparition de nouvelles technologies telles que la boussole, et l'essor de la cartographie, avec la rédaction de précieux (routiers), dont les plus importants pour l'océan Indien sont ceux d'Ibn Mâgid () et Soulayman al-Mahri (début du ) permettent l'intensification des échanges commerciaux. Grâce à cet ensemble de technologies et de savoirs (qui fit l'admiration de Vasco de Gama à son arrivée dans la région), les Arabes parvenaient à estimer à l'aube de la Renaissance des distances en (unité de durée de navigation) incroyablement précises, rendant les voyages particulièrement fiables, et ce jusqu'en Indonésie. L'usage des constellations arabo-musulmanes limite cependant la navigation trop au sud : la Petite Ourse disparaît à l'horizon à la latitude de l'île de Mafia, et le Mozambique, les Comores et Madagascar (ou, de l'autre côté, l'Australie) sont donc considérées dans les rahmanag comme au-delà des mers fréquentées.
En 1154, le géographe arabe Al Idrissi réalise pour le roi Roger II de Sicile un travail cartographique appelé Tabula Rogeriana, dans lequel il décrit ainsi ce qui semble être Zanzibar ou les Comores : Les courants de mousson rendaient en effet la navigation vers le Zanguebar particulièrement facile et rapide depuis l'Asie, permettant des échanges intercontinentaux anciens. La mention de cannelle (plante asiatique) parmi les richesses du zanguebar énumérées par le Périple de la mer Érythrée, semble confirmer cette hypothèse.
Al Idrissi affirme également que .
On y distinguait à la fin du Moyen Âge les États de Magadoxo (aujourd'hui Mogadiscio, en Somalie), des îles Bajun, de Pate, Manda, Lamu, Mélinde (Malindi, au Kenya), Pemba, Zanzibar, Mafia, Kilwa, etc. Parmi les grandes cités de cet ensemble culturel, on trouve aussi les cités-états de Lamu, Mombasa et Gede, au Kenya. Reliés par la mer, ces petits territoires pour la plupart insulaires forment une unité culturelle assez marquée en dépit de leur morcellement, et leur position géographique stratégique en a tôt fait un ensemble relativement prospère et urbain.
À la suite de la chute de Chiraz au , une diaspora persane shirazie riche et cultivée s’installe dans la région, et fonde des sultanats jusqu'aux Comores mais surtout à Kilwa, qui devient le centre de commerce le plus florissant de la région au et surtout au : ils importent avec eux un islam sunnite puis chaféite qui restera typique de la région.. Kilwa est décrite à cette période comme étant une des villes les plus élégamment bâties du monde ; les habitants de la côte sont considérés comme étant bien nourris de mets riches et exotiques, habillés somptueusementIbn Battûta visite la côte en 1331, jusqu'à Kilwa, ce qu'il relate dans son Rihla (« Les Voyages »).. Le apparaît comme un des apogées de la richesse du Zanguebar, avec la construction de nombreux monuments en pierre, et la présence de marchandises venues du monde entier.
La chute de Shiraz et de son influence maritime ouvre la voie aux commerçants indiens (en particulier les kharimis), dont la présence va s'intensifier dans la région entre le et le , laissant d'importants témoignages archéologiques sous la forme de poteries typiques de la côte indienne.
La région a subi de nombreuses influences de grands empires lointains : d'abord l'Arabie du Sud, la Perse et l'Inde dès l'Antiquité, puis des Arabo-Musulmans, des Portugais, et enfin les Omanais. Depuis l'Antiquité, de nombreux navigateurs avaient parcouru et souvent décrit ou évoqué la région : les Grecs Diogène (Voyage en Afrique orientale) et Ptolémée (Traité de géographie) au , le codex anonyme Le Périple de la mer Érythrée au , le géographe arabe Al Idrissi au (Tabula Rogeriana), le Marocain Ibn Battûta au , et surtout au l'explorateur chinois Zheng He et sa . Ce n'est qu'à la Renaissance que les premiers navires européens aborderont ces côtes, notamment l'explorateur portugais Vasco de Gama vers 1498.