Hugo Pratt, nom de plume d'Ugo Eugenio Prat, né à Rimini en Italie le et mort à Pully en Suisse le , est un auteur de bande dessinée italien. Son œuvre la plus connue est Corto Maltese (1967-1991), qui a largement dépassé le champ de la bande dessinée.. À propos de l'œuvre de Pratt on peut retenir quelques mots-clés, indissociables de sa vie : voyages, aventure, érudition, ésotérisme, mystère, poésie, mélancolie. Le terme « dessin intelligent » est souvent employé pour décrire l’ensemble de son œuvre.. Son sens des contrastes entre le noir et le blanc et ses talents de conteur ont fait de lui un des plus grands maîtres du « neuvième art ».
Biographie Une vie d'aventures
Dans ce que raconte Pratt de sa propre existence, on ne sait pas vraiment quelle est la part d'exagération ou d'affabulation qu'il a introduite..
Si Hugo Pratt est parfois présenté comme un aventurier c’est qu’il a voyagé beaucoup et qu’il est réputé avoir traversé le siècle passé en dilettante, tantôt touriste et parfois impliqué mais sans doute jamais vraiment engagé. A certains égards sa vie a ressemblé à celle de Corto Maltese, le personnage le plus connu de son œuvre, car il lui a imaginé une vie presque aussi mouvementée et cosmopolite que la sienne.
La jeunesse
Hugo Pratt est né à Rimini en Romagne de Rolando Prat et Evelina Genero. Mais son enfance est vénitienne puisqu’il grandit sur l’île du Lido, à Malamocco, dans un environnement très cosmopolite.. Son grand-père paternel Joseph est d'origine anglaise. Dans une interview publiée dans le magazine L'Événement du jeudi le , Hugo Pratt indique ses origines : À l'âge de six ans, une insolation lui provoque une amnésie pendant six mois.. À dix ans, Hugo Pratt part avec sa mère rejoindre son père, militaire de carrière en Abyssinie (actuelle Éthiopie), envahie par l'Italie depuis 1935 par Benito Mussolini.. Quatre ans plus tard, la Seconde Guerre mondiale s’étend sur tous les continents et les océans. Le père s’engage avec son fils de treize ans dans la police coloniale afin de réprimer les indépendantistes. Il dira avoir été « le plus jeune soldat de Mussolini ».. Après l’offensive britannique de 1941, il assiste au retour de l’empereur Hailé Sélassié dans Addis-Abeba libérée. En 1941, son père, militaire professionnel italien, est capturé par les troupes britanniques. Il tombe malade et meurt en captivité fin 1942. La même année, Hugo Pratt et sa mère sont internés dans un camp de prisonniers à Dire Dawa où il se met à acheter des comics aux gardes. La mère et le fils sont rapatriés par la Croix-Rouge en 1943.
En 1944, dans une Italie divisée par la guerre, Venise est sous le contrôle des Allemands. Il est arrêté par les SS qui le prennent pour un espion sud-africain. Il est enrôlé dans la police maritime du Reich, s'échappe au bout de dix-huit jours et se met au service des Alliés, comme interprète et organisateur de spectacles jusqu’en 1946.
En 1946, Hugo Pratt est un des membres du dénommé Gruppo di Venezia (Groupe de Venise) qui comprenait également les meilleurs artistes et les écrivains comiques Fernando Carcupino, Dino Battaglia et Damiano DamianiIannotta, Daniella (ed.) (2002). Labirinti dell'apparenza. . Effata ..
Les portes de l'imaginaire
Très tôt, le jeune Hugo aime dessiner et lire des romans d’action et d’aventure ou des bandes dessinées américaines. Le style de Milton Caniff l’inspire plus particulièrement. Sa mémoire, nourrie d’espaces africains et des péripéties de la guerre, fait naître en lui le désir de devenir dessinateur. Il débute dans le métier en 1945, quand il rencontre Mario Faustinelli et Alberto Ongaro qui viennent de créer la société d’édition Uragano Comics. Ils proposent à Pratt de participer au dessin de L'As de pique (L’Asso di Picche), une série d'aventures inspirée des héros masqués américains. Pendant quatre années, plusieurs histoires sont publiées dans différentes revues sur des scénarios de Mario Faustinelli. Parfois, il s’impose aussi comme auteur des textes et dessins. Ses débuts sont souvent entrecoupés de nombreux voyages en Amérique du Sud et en Europe.
En Argentine, le travail de Pratt et de Faustinelli attire l’attention de l’éditeur Cesare Civita qui fait paraître L'As de pique dans son périodique, Salgari. Il invite Pratt à venir travailler à Buenos Aires. Celui-ci accepte et s'y installe en 1949. Deux ans plus tard, Pratt rencontre Héctor Oesterheld qui lui propose de dessiner, pour la revue Cinemisterio, les enquêtes du détective Ray Kitt. En 1952, dans la revue Misterix, Hugo Pratt dessine Sargento Kirk (Sergent Kirk), sur un scénario d’Oesterheld, puis reprend une série écrite par Ongaro : Junglemen. En 1957 Hugo fait équipe avec Oesterheld. Dans le premier numéro du magazine Frontera, créé par ce dernier, ils font paraître Ticonderoga et dans le de Hora Cero, Ernie Pike.
En 1959, Hugo se remet à l’écriture et prend comme modèle une voisine de quinze ans, pour donner un visage à l'héroïne de l'histoire, Ann y Dan (Ann de la jungle)Liste des épisodes : Wambo est mort… Wambo revient – La Cité perdue d’Amon-Râ – Le Sorcier d’Ujiji – Le Cimetière des éléphants. ; cette voisine nommée Anne Frognier deviendra sa seconde épouse en 1963. Il part ensuite à Londres, travailler pour l'agence Fleetway Publications, pour laquelle il dessine douze histoires de guerre pour les magazines Picture Library. Il s'installe ensuite pendant un an à São Paulo, au Brésil, où il donne des cours de dessin à l'Escuela Panamericana de Arte. En 1962, il retourne à Buenos Aires, où il écrit et dessine Wheeling et Capitan CormorantLa seconde moitié du épisode est scénarisée et dessinée par Stelio Fenzo.. Quelques mois après, l'Argentine connaît une crise économique difficile et il se voit contraint de repartir pour l'Italie.
De retour à Venise, le directeur d'une revue pour adolescents lui demande de dessiner dans le Corriere dei Piccoli. Billy James, écrit par Milo Milani, paraît en 1962. Simbad il marinaio (Simbad le marin), l’année suivante. L'Ombra, un autre justicier masqué qui lui rappelle l'Asso di Picche, fait son apparition en 1964, sur des textes d'Alberto Ongaro. Adaptées par Milo Milani, il dessine deux œuvres de Robert Louis Stevenson : L’Isola del tesoro (Treasure Island) et Il Ragazzo rapito (Kidnapped!), en 1965. Encore avec Milani, Le Avventure di Fanfulla, puis en 1969 Sandokan le tigre de MalaisieCommencé au cours des premières années 1970 pour répondre à une commande du Corriere dei Piccoli, Hugo Pratt interrompt ce travail pour se consacrer entièrement à la réalisation des premières aventures de Corto Maltese et ne l'achève jamais. Les strips originaux étant perdus, ce sont les épreuves photographiques, conservées par Alfredo Castelli (le rédacteur d'alors de la revue italienne), qui ont été utilisées pour réaliser en 2009 l'album Sandokan, publié en Italie par Rizzoli/Lizard Edizioni.. Parallèlement, Hugo fait toujours de nombreux voyages, notamment au Brésil, en Éthiopie et en Laponie.
Des rencontres décisives
En , Pratt entre en contact avec Florenzo Ivaldi qui est sur le point de faire paraître une nouvelle revue : Sgt. Kirk. Le premier numéro est publié en huit cents exemplaires en juillet. À l'intérieur se trouvent les premières pages d'une aventure écrite et dessinée par Hugo Pratt : Una ballata del mare salato (La Ballade de la mer salée), où un personnage secondaire, nommé Corto Maltese, fait ses débuts. On y verra aussi Luck Star O'Hara et seulement le début de Gli scorpioni del deserto (Les Scorpions du désert), car faute de bons chiffres de vente, la diffusion de la revue est arrêtée fin 1969. Dans sa maison de Malamocco, près du Lido de Venise, Pratt se retrouve alors sans projet. Il part de nouveau en Éthiopie pour rechercher la tombe de son père et la trouve près de Harar. Il visite aussi le Kenya et la Tanzanie.
Lors du Festival de bande dessinée de Lucques, en , il rencontre à nouveau Claude Moliterni — un journaliste à qui, au festival précédent, il avait accordé sa première interview destinée au public français, pour la revue Phénix (). Celui-ci le présente à Georges Rieu, rédacteur en chef de Pif Gadget — hebdomadaire de sensibilité communiste. Ce dernier lui propose de publier son travail en France. Pratt accepte l'offre et vient s’installer à Paris. Riche d'une vie aventureuse faite de voyages et de rencontres qui lui ont laissé une empreinte indélébile, Hugo Pratt a choisi d'exploiter l'un des protagonistes de La Ballade de la mer salée. Il voit en Corto le symbole de sa propre existence, de son regard sur la vie et les êtres. Ce sera un tournant décisif dans sa carrière. Au mois d', dans Pif , il y a un gadget qui s'impose : un poisson d'avril. Il y a surtout le marin maltais qui vit ses propres aventures dans un premier épisode : Le Secret de Tristan Bantam. Vingt et un autres se succéderont jusqu'en 1973Ceux-ci figurent aujourd’hui dans quatre albums : Sous le signe du Capricorne, Corto toujours un peu plus loin, Les Celtiques et Les Éthiopiques.. C’est le point de départ de la carrière française de Pratt. Cependant les jeunes lecteurs ne sont pas tous enthousiastes. Quant à la direction, elle juge les idées du personnage trop libertaires à son goût. Pratt quitte Pif et part une nouvelle fois en Éthiopie.
Chaque jour, de à , sur une pleine page, les lecteurs du quotidien France-Soir peuvent suivre la toute première aventure du marin maltais : La Ballade de la mer salée. Phenix, revue internationale de la bande dessinée, publie à son tour, de juin à , La Ballade sur la mer salée (sic). Louis-Robert Casterman, l'éditeur d'Hergé, diffuse l’histoire, sous forme d'album, dans les librairies en 1975. Hugo Pratt est maintenant très connu dans le milieu. Après avoir été présenté aux éditions du Lombard, les premiers épisodes des Scorpions du désert sortent dans les pages du magazine Tintin à partir de .
En 1974, Hugo Pratt signe l'affiche du premier Festival d'Angoulême..
La reconnaissance
Devant le succès remporté en France, de nombreux pays européens le réclament. L’édition belge de Tintin reprend, de 1974 à 1977, les aventures de Corto parues dans Pif Gadget. L'Italie n'est pas en reste et Pratt propose pour la revue Linus : Corto Maltese sconta detta arcana (Corto Maltese en Sibérie) en 1974 (plus tard, ce sera Favola di Venezia (Fable de Venise) en 1977 et La casa dorata di Samarkand (La Maison dorée de Samarkand) en 1980.) Il s'envole pour le Canada en 1976, pour donner des conférences sur l'histoire des Indiens d'Amérique et faire accessoirement l'acteur dans le film La Nuit de la marée haute (High Tide Night).
C’est au tour du périodique Pilote de faire appel à Pratt en 1977, pour éditer La Macumba du Gringo. En , Casterman crée (À suivre) : cette revue mensuelle de bande dessinée permet à Pratt de trouver son public car le succès de Corto est immédiat. Fort Wheeling paraît dans la revue Métal hurlant en 1980. Pratt raconte ensuite La Jeunesse de Corto dans le quotidien Le Matin de Paris de à . En 1983, il part faire un périple en Irlande et aux États-Unis.