La franc-maçonnerie en Roumanie est l'ensemble, d'une grande diversité, des loges maçonniques présentes dans ce pays durant son histoire. Toutes sont, dès l'origine du mouvement, en lien avec des obédiences internationales. On y retrouve, comme ailleurs, le clivage entre loges dites régulières affiliées à la franc-maçonnerie déiste d'origine anglo-saxonne, et loges dites libérales affiliées à la franc-maçonnerie laïque d'origine française. Au , la franc-maçonnerie a joué un rôle crucial dans la renaissance culturelle roumaine et dans la création, à partir des Principautés danubiennes, de l'état roumain moderne, mais au elle a largement perdu de son influence, pour finir persécutée et interdite par les dictatures nationalistes et communistes successives ; sa timide renaissance depuis la Libération de 1989 est loin de lui avoir permis un développement comparable à celui du passé. vignette|140px|Tombe d'un franc-maçon dans le cimetière de Ghencea, à Bucarest.

Histoire ancienne Selon les historiens de la maçonnerie Radu Comănescu, Marcel Schapira et Jacques Pierre, la majorité des révolutionnaires et des fondateurs de la Roumanie (Vasile Alecsandri, Nicolae Bălcescu, Tudor Vladimirescu, Mihail Kogălniceanu) dont son premier souverain Alexandru Ioan Cuza, ainsi qu'un grand nombre d'universitaires, de scientifiques et d'artistes du , étaient francs-maçons. Les francs-maçons étaient si nombreux qu'ils étaient familièrement appelés farmazoni (« pharmaçons ») en roumain populaire et un dicton affirmait que tout dirigeant roumain : en effet, de nombreux boulevards des centres-villes portent les noms de francs-maçons célèbres. Le terme farmazon, déformation du nom français, évoque à la fois le grec pharmako (« remède ») et le roumain farmec (« charme »)Dictionnaire DEX : ... Depuis 1848, il existait au centre de Bucarest une qui garde ce nom jusqu'en octobre 1940 (renommée Ștefan Furtună à l'époque communiste et Mircea Vulcănescu depuis 1990).

Débuts Selon Radu Comănescu., la Balade du maître-maçon Manole atteste d’un mythe de la corporation des bâtisseurs d’églises au Moyen Âge sur le territoire de l'actuelle Roumanie, que Mircea Eliade avait déjà relié aux mythes fondateurs de la franc-maçonnerie.

Selon Steliu Lambru, Mariana Tudose, Alex Diaconescu et Marcel Schapira, au , Constantinople et Paris étaient les deux capitales où les hospodars, les boyards et la bourgeoisie roumaine envoyaient leurs jeunes étudier. D'autres faisaient venir à eux des précepteurs français, italiens ou anglais. Les professeurs et percepteurs de ces jeunes étaient parfois des francs-maçons. Les principautés de Valachie et de Moldavie, vassales de l'Empire ottoman mais autonomes, étaient un terrain favorable à la franc-maçonnerie, étant déjà sous l'influence de l'esprit des Lumières depuis le : des princes (Alexandru Lăpușneanu, Radu Șerban, Șerban Ier Cantacuzène et Antioh Cantemir) et des lettrés (Ioan Piuariu-Molnar) y avaient fondé des académies (en 1561 Cotnari en Moldavie, en 1603 à Târgoviște et en 1688 à Bucarest en Valachie, en 1707 à Jassy en Moldavie et en 1795 à Alba Iulia en Transylvanie)Andrei Oțetea, Istoria lumii în Date, Ed. Enciclopedică, Bucarest, 1969. gauche|vignette|Le Supplex libellus Valachorum publié en 1791. vignette| dit frère Melchisedec (1823-1892, historien, académicien, évêque orthodoxe et franc-maçon).

Les princes Constantin II Brâncoveanu et Dimitrie Cantemir accomplissent des réformes juridiques et fiscales dans un sens plus équitable, et en 1741, le hospodar Constantin Mavrocordato instaure en Valachie une Constitution (Marele Hrisov), avant d’abolir le servage en 1746-49 en Valachie et en Moldavie, où il règne successivement. Le « Marele Hrisov » a été publié in extenso dans le Mercure de France de . En 1780, la Pravilniceasca Condică, code de lois rédigé par le hospodar Alexandre Ypsilantis (ancêtre d’un autre Alexandre Ypsilántis célèbre en 1821) instaure la notion de citoyenneté. Ainsi, les principautés dites « danubiennes » étaient dotées de constitutions, pourvues de facultés et libérées du servage près d’un siècle avant les grands empires absolutistes voisins.

Les auteurs anglo-saxons ne reconnaissent pas l’ancienneté de la franc-maçonnerie dans les pays roumains. Dans le passé, croyant à tort que Moldavie et Valachie étaient des provinces ottomanes et ignorant qu’il s’agissait de principautés autonomes, ils consultaient les archives turques, et n’y trouvaient rien concernant les pays roumains. En outre, il existe dans la littérature anglo-saxonne un point de vue assez répandu, qui fait des Roumains un peuple intrinsèquement fasciste et antisémite dont l’État national-légionnaire et les crimes d’État contre les Juifs roumains pendant la Seconde Guerre mondiale seraient des phénomènes beaucoup plus représentatifs que la franc-maçonnerie, la renaissance culturelle, le progressisme ou le communismeCe point de vue qui réduit l’identité roumaine à la vision qu’en a son extrême droite, existe non seulement chez des historiens anglo-saxons tels Radu Ioanid ou Leon Volovici, mais aussi français comme Florence Heymann, Alexandra Laignel-Lavastine ou Carol Iancu ; toutefois d’autres auteurs comme Catherine Durandin (Histoire des Roumains, Fayard, 1995) ou Lilly Marcou (Le roi trahi, Carol II de Roumanie, Pygmalion, 2002), récusent de point de vue. Selon Neagu Djuvara, on pourrait tenir le même discours à propos de la France en réduisant l’identité nationale française à la vision qu’en avaient Gobineau, Maurras, Drieu La Rochelle, Alexis Carrel ou Gustave Thibon….

En revanche, les historiens de la maçonnerie Radu Comănescu, Marcel Schapira, Jacques Pierre et D.G.R. Șerbănescu écrivent que la maçonnerie arrive en Moldavie dès 1734, donc assez rapidement, étant donné que la Grande Loge a été fondée à Londres en 1717. En Moldavie, les premières loges maçonniques auraient été créées sous le règne de Constantin Mavrocordato par Antonio Maria del Chiaro, le secrétaire italien du prince valaque Constantin II Brâncoveanu et d’autres princes phanariotes. C’est donc del Chiaro qui est considéré comme le fondateur de la maçonnerie roumaine, mais il n’y a de documents irréfutables qu’à partir de 1780 et on ignore le nom de cette première loge. On ne sait pas si le souverain réformateur Constantin Mavrocordato a lui-même été initié. La seconde loge apparaît en 1749 parmi les Saxons de Transylvanie, à Brașov, la troisième en 1767 parmi ceux de Sibiu. En Valachie, la première loge aurait été fondée par un français, Jean-Louis Carrat, secrétaire du prince Grigore III Ghica, en 1769Les premiers jours de la franc-maçonnerie en Roumanie - 82k.

Selon Radu Comănescu, des roumains ont également été initiés en Transylvanie, car en 1784, la révolution en Transylvanie a été idéologiquement structurée autour du Supplex libellus Valachorum, un corpus de revendications envoyé à l’empereur d’Autriche, , très semblable à la constitution américaine de 1783 et à la déclaration des droits de l’Homme et du citoyen de 1789. Les rédacteurs de ce texte, Ignace Darabant, Samuil Micu, Petru Maior, Gheorghe Șincai, Ioan Piuariu-Molnar, Iosif Meheși, Ioan Budai Deleanu et Ioan Para, employaient de nombreuses expressions maçonniques..

Une quatrième loge identifiée avec certitude, nommée Ovide, apparaît en Bessarabie, à Chișinău, en 1821 : elle fut fondée par le médecin français Charles Chambonot, ancien de l’armée napoléonienne et par le botaniste suisse Louis-Vincent Tardent (fondateur de la colonie suisse de Șaba). Elle fut dirigée par Paul Pouchkine, frère d'Alexandre Pouchkine qui en fut membre, et initia entre autres l’archimandrite orthodoxe Ephraïm SirinețNikolaï Kostyrkine, Tainele masoneriei la Chișinău (« Mystères maçonniques à Chișinău ») sur Spoutnik, , qui fondera à son tour les loges Zorile (« Le point du jour » en roumain), à Silistra en Dobrogée et aussi la loge bulgare Spas (« Le Salut » en bulgare) dans son monastère de près de Roussé en 1830Rouslan Chevtchenko du centre des Archives des organisations sociopolitiques de Moldavie, « Propavshie arkhivy », Moldavskie Vedomosti, 9 mai 2012 , Nikolaï Kostyrkine, Tainele masoneriei la Chișinău (« Mystères maçonniques à Chișinău ») sur Spoutnik, et Histoire de la franc-maçonnerie en Bulgarie sur . En effet jusqu’en 1937, l’Église orthodoxe entretint de bonnes relations avec la franc-maçonnerie, au point que le métropolite et académicien (1823-1892, connu comme Frère Melchisedec), y fut initié.

En 1821, l’Hétairie dirigée par Alexandre Ypsilántis, descendant de l’hospodar à la Pravilniceasca Condică, et Tudor Vladimirescu animent la révolution qui échouera en Roumanie, mais aboutira à l’indépendance grecque en 1839. Les degrés initiatiques de l’Hétairie et ses principes sont très semblables à ceux de la franc-maçonnerie. En 1825, les frères Golescu ouvrent à Bucarest une sixième loge : la Societatea filarmonică, qui initiera la moitié des politiques, des universitaires et des artistes de la ville. Mais la plus connue des loges roumaines sera la septième : Steaua Dunării (l’« Étoile du Danube »), créée à… Bruxelles en Belgique en 1850, par les « frères pharmaçons » qui s’y étaient réfugiés après l’échec de la révolution de 1848André Combes, Encyclopédie de la Franc-Maçonnerie, Le Livre de Poche, 2000. vignette|Les étudiants roumains de Paris présentent leur tricolore au gouvernement provisoire de 1848, portant la devise „DРЕПТАТЕ ФРЪЦІЕ” = Justice et Fraternité. Aquarelle de Costache Petrescu 180px|gauche|vignette|Tombe d'un franc-maçon au cimetière Bellu, à Bucarest.

Développement

À ces anciens francs-maçons () s’ajoutent de nombreux étudiants roumains de Paris, initiés par les loges Athénée des étrangers et La Rose du silence. Revenus au pays, ceux-ci y créeront de nombreuses sociétés d’abord secrètes, puis publiques, telles Junimea , Unirea ou Frăția qui œuvrent pour la sécularisation de l’état, l’enseignement primaire gratuit, la libération des roms et l’unification de toutes les principautés et provinces roumaines. Selon l’historien de la maçonnerie Radu Comănescu, l’hymne actuel de la Roumanie, Réveille-toi, Roumain, qui date du , est une production littéraire dominée par les idées maçonniques. La sécularisation de l’état, la nationalisation des biens ecclésiastiques et la libération des roms interviendront en 1865 sous le règne d’Alexandru Ioan Cuza, et l’unification des différents pays roumains, commencée en 1859, s’achèvera grâce à la victoire de 1918Abel Douay et Gérard Hetrault, Napoléon III et la Roumanie : influence de la franc-maçonnerie. Nouveau Monde Éditions, 2009.

Les loges se multiplient (certaines ont des ateliers dans plusieurs villes) et le nombre de francs-maçons était estimé à (pour d'habitants) en 1938. Ils furent acteurs des réformes qui eurent lieu entre 1918 et 1938 (agraire en 1921 avec partage des grands domaines latifundiaires, constitutionnelle avec passage au droit du sol et au vote partiel des femmes en 1923, et administrative selon le modèle français en 1926). Le patriarche orthodoxe lui-même, Miron Cristea, était franc-maçon (il fut régent pendant la minorité du roi Michel 1). André Combes relate : « Bénéficiant d’un recrutement relativement aisé, les loges roumaines ouvrent des écoles. Ainsi, à Bucarest, dans les années 1880, la loge Les Sages d’Héliopolis (fondée en 1863) ouvre une bibliothèque, une école des arts et métiers, donne des conférences scientifiques, publie une revue grâce aux dons et aux revenus de représentations théâtralesAndré Combes, Encyclopédie de la Franc-Maçonnerie, Le Livre de Poche, 2000.. En 1886, elle finance et remet à des écoles de village ou des quartiers pauvres. »Histoire des « Sages d'Héliopolis », ..