vignette|Aissawa à Moulay Driss Zerhoun, Fès (Maroc)
Les Aïssawa sont une confrérie et un ordre mystico-religieux soufi marocain, fondés par Sidi Mhammed ben Aïssâ (1465-1526 / 882-933 H.), surnommé le « Maître Parfait » (Chaykh al-Kâmil). Le terme Aïssawa est aussi utilisé pour désigner une forme musicale rituelle et folklorique marocaine typique de la ville de Mèknes.
Les termes Aïssâwiyya (‘Isâwiyya) et Aïssâwa (‘Isâwa), issus du nom du fondateur, désignent respectivement la confrérie (tariqa, litt. « voie ») et ses disciples (fuqarâ, sing. fakir, litt. « pauvre »). vignette|Chant Aissawa enregistré à Meknès pendant le ramadan 2023.À l’origine clairement orthodoxe, la confrérie des Aïssâwa est devenu un phénomène social complexe, à la frontière du sacré et du profane, du domaine privé et public et des cultures savantes et populaires. Les Aïssâwa sont célèbres dans le monde arabe pour leur musique spirituelle caractérisée par l'utilisation du hautbois ghaita (syn. mizmar, zurna), de chants collectifs d'hymnes religieux accompagnés par un orchestre de percussions utilisant des éléments de polyrythmie. Leur complexe cérémonie rituelle, qui met en scène des danses symboliques amenant les participants à la transe, se déroule d’une part dans la sphère privée au cours de soirées domestiques organisées à la demande de particuliers (les lîla-s), et, d’autre part, dans la sphère publique lors des célébrations des fêtes patronales (les moussem-s, qui sont aussi des pèlerinages) et des festivités touristiques (spectacles folkloriques) ou religieuses (Ramadan, mawlid ou naissance du prophète de l'islam, Mahomet) organisées par l'État marocain.
Le fondateur de l’ordre Le fondateur de la confrérie des Aïssâwa est un personnage énigmatique dont la généalogie est sujette à controverse. Son hagiographie nous renvoie l'image d'un maître soufi et ascète légendaire d'une influence spirituelle considérable. Son mausolée est aujourd’hui dans la zaouïa qu’il fit bâtir de son vivant à Meknès, sainte demeure où se recueillent encore aujourd’hui plusieurs dizaines de fidèles au quotidien. Muhammad ben Aïssâ fut initié au soufisme par trois maîtres de la tariqa Chadhiliyya / Jazûliyya : il s’agit de ‘Abbâs Ahmad al-Hâritî (Meknès), Muhammad ‘Abd al-‘Azîz at-Tabbâ’ (Marrakech) et Muhammad as-Saghîr as-Sahlî (Fès).
La doctrine spirituelle Au niveau doctrinal, l’enseignement spirituel des Aïssâwa s’inscrit dans la tradition mystique qui lui est historiquement antérieure, la tariqa Chadhiliyya / Jazûliyya. Sans entrer dans les détails, cet enseignement religieux, apparu au à Marrakech, est la méthode mystique la plus orthodoxe apparue au Maghreb. Les disciples Aïssâwî sont tenus de respecter les recommandations de leur fondateur : suivre l’islam sunnite tout en pratiquant des litanies surérogatoires vocales comme la longue prière connue sous le nom de « Gloire à l’Eternel » (al-hizb Subhân al-Dâ`im). La méthode Aïssâwa originelle ne fait pas mention de pratiques rituelles extatiques (musiques, les danses et les chants).
La zaouïa-mère de Meknès Fondée à Meknès par Muhammad ben Aïssâ à la fin du , la zaouïa-mère a été totalement rebâtie trois siècles plus tard par le sultan Moulay Muhammad ben ‘Abdallah. Rénovée de façon régulière par le ministère des Habous et des Affaires Islamiques et entretenue par les services municipaux, la demeure est dotée d’une envergure nationale et transnationale. La zaouïa-mère est ouverte au public tous les jours de l’année du lever au coucher du soleil. Elle abrite aujourd’hui trois principaux tombeaux : celui du Chaykh al-Kâmil, celui de son disciple favori Abû ar-Rawâyil et celui du fils supposé du fondateur, Aïssâ al-Mehdi.
Implantation géographique vignette|Danse du sabre (Alger, 1889) La confrérie des Aïssâwa est toujours active aujourd’hui et son essaimage transnational débuta au .
Des orchestres traditionnels Aïssâwa se sont implantés progressivement au Maroc. Plusieurs grandes villes marocaines autres que Meknès comptent de nombreux groupes de Aïssâwa comme Casablanca,Fès, Rabat, Salé, Oujda et, dans une moindre mesure, Agadir, Marrakech et Taroudant.
Outre le Maroc, la confrérie est présente sous une forme institutionnelle en Algérie, en Tunisie, en Libye, en Égypte, en Syrie et en Irak. Quelques disciples vivent de façon isolée en France en région parisienne, Mantes-la-Jolie, Lille et Lyon, à Bruxelles (Belgique) comme le Mqaddem Mohcine Arafa originaire de Fès, mais aussi en Italie, Espagne, aux Pays-Bas, aux États-Unis et au Canada.
Situation actuelle En théorie le réseau confrérique est dirigé depuis la zaouïa-mère de Meknès par les descendants biologiques directs de Mohamed Ben Aissa. À leur tête se trouve Sîdî Allal Aïssâwî, enseignant, membre de la Ligue des Oulémas du Maroc et du Sénégal, poète et historien. Au Maroc, la confrérie - les musiciens, leur rituel et leur musique - jouissent actuellement d'une vogue sans pareille. Dans ce pays la véritable cellule de base de l’ordre religieux est la tâ`ifa ("communauté" et par extension : "groupe", "équipe") qui se présente au public sous la forme d’un orchestre musical traditionnel constitué d’une quinzaine de disciples. Apparus au par nomination des responsables de la zaouïa-mère, les groupes de musiciens sont placés sous l’autorité d’un muqaddem (« délégué »). Il existe actuellement des orchestres de la confrérie dans tout le Maroc, mais ceux-ci sont en nombre particulièrement élevé dans les villes de Meknès,Salé et de Fès, placés sous l’autorité du maître Haj Azedine Bettahi, leader et musicien soufi très renommé :
Le Haj Azedine Bettahi étant chef des mqaddmine à Meknès, Salé et Fès dont voici quelques-uns et d'autres chefs spirituels d'autres villes connues pour la culture issaouie : Haj Mohammed Bouzoubaâ Haj Mohammed Azzam Haj Nassiri Abdelmajid Dalal (Casablanca) Haj Saïd El Guissi (Fès) Haj abdesslam EL Guissi (Fès) Haj Hammo El Guissi (Fès) Haj Saïd Berrada (Fès) Haj Hamza Hicham Abdelatif Razini Adnan Chouni Omar El Alaoui (Fès) Aboulaz Mohammed (Sefrou) Abdellah El Yâacoubi (Fès) Mohammed Ben Hammou Houcine Lbaghmi (Fès) Driss Boumaza (Fès) Abdelhak Khaldoun, dit "El Kouradssi" (Meknès) Mohammed Ben Chabou Mohcine Arafa (Bruxelles, Belgique), originaire de (Fès) Moustafa Barakate (Fès) Nabil Ben Slimane Hassan Amrani Youssef 'Alami Youssef Semlali Abdellah Lamrabet (Meknès) Abdelali Lamrabet (Meknès) Haj Nassiri (Casablanca) Haj Hafid Tebbaâ (Rabat) Abdelilah Doukkali (Salé) Mohamed S'himi dit "Weld Lâarif" (Salé) Abdelhadi Benghanem (Salé) Yasser Charki (Salé) Abdessamad Hadef (Meknès) Abdelillah Berrahma (oujda)
Tous les groupes Aïssâwa animent des cérémonies mêlant invocations mystiques, exorcisme et danses d’extases.
Le rituel Aïssâwa : origine et symbolisme Au Maroc les cérémonies des Aïssâwa sont des rituels domestiques nocturnes (appelés simplement "nuit", lila) organisés principalement à la demande des femmes sympathisantes. Dans ce pays, celles-ci composent actuellement la clientèle principale des orchestres de la confrérie. Les Aïssâwa étant censé apporter la baraka, les motifs d’organiser une cérémonie sont divers : célébration d’une fête musulmane, mariage, naissance, circoncision, exorcisme, recherche de guérison ou contact avec le divin par l’extase. Le rituel est proposé à l’identique par tous les orchestres Aïssâwa et comprend des récitations de litanies mystiques, des chants de poèmes spirituels, un rituel d’exorcisme et une séance de danse de transe collective. Les aspects ludiques de la cérémonie sont courants et revendiqués par les participants (rires, chants, danses) de même que les manifestations corporelles extatiques (cris, pleurs). L’odyssée traverse à la fois le monde des hommes et celui des démons pour culminer dans les sphères supérieures, point de rencontre de l’homme et du divin. Selon les Aïssâwa, cette cérémonie n’a pas été établie ni même pratiquée par le Chaykh al-Kâmil. Certains pensent qu’elle est apparue au sous l’impulsion d’un disciple Aïssâwî (Sîdî ‘Abderrahmân Tarî Chentrî) ou au sous l’influence d’autres maîtres soufis marocains célèbres pour leurs pratiques extatiques (Sîdî ‘Ali ben Hamdûch ou Sîdî al-Darqâwî). Plus largement, le rituel de transe pratiqué par les Aïssâwa actuellement semble avoir été établi au fur et à mesure des siècles sous la triple influence du soufisme originel, de croyances animistes préislamiques et de la poésie arabe citadine, comme le Melhoun. En règle générale les Aïssâwa marocains se détachent de toutes spéculations intellectuelles et philosophiques du soufisme mais accordent une grande importance à l’aspect technique et esthétique de leur musique, de leurs litanies, de leurs poésies et de leurs danses rituelles. Ils considèrent leur cérémonie comme un espace de sauvegarde de divers éléments artistiques, symboliques, religieux et historiques de la culture marocaine.
La lila, un rituel de transe : définition et déroulement Dans la plupart des villes, et en particulier à Meknès, Fès, Salé et Casablanca, la lila est une pratique très répandue chez les adeptes de la confrérie Aïssawa. Il s'agit d'un rituel de transe qui se déroule de la manière suivante :
Peu après la prière de l'al-'icha, dernière prière de la journée, les membres d'un groupe Issawa ou "Taifa Issawiya" se tiennent prêts à une centaine de mètres de la maison qui accueillera la soirée, la lila. L'hôtesse de maison (en arabe marocain : "moulat dar") ayant déjà contacté le Mqaddem auparavant pour le solliciter et fixer un tarif, attend avec des femmes et des hommes, des proches et des amis de la famille devant la porte d'entrée.
Les membres de la Taifa Issawiya avancent lentement du point de départ jusqu'à la porte d'entrée du domicile du client en jouant un rythme "rbbani", musique polyrythmique à base de percussions traditionnelles marocaines et de hautbois. Cela s'appelle "Dakhla" qui signifie "entrée" en arabe.
La taifa issawiya met tout en œuvre pour donner à la cérémonie un aspect festif et haut en couleur. Deux personnes tiennent des "Âalamates", ce sont des étendards, des grands drapeaux caractéristiques de la confrérie des Issawa, généralement en rouge et vert, mais les couleurs peuvent varier. Sur les étendards, sont ornés les noms de Dieu et du Prophète. Plusieurs personnes dansent en se balançant le buste d'avant en arrière et latéralement. Elles sont habillées en "Handira", une tenue vestimentaire caractéristique de la culture issaouie. Il s'agit d'une tunique sans manches ni capuches, et fabriquée à Khémisset (petite ville de , entre Rabat et Meknès) à base de laine, teintée en rouge et blanc et qui contient des ornements et des motifs géométriques. Son avantage est qu'elle n'a pas besoin d'entretien. On raconte que cette tenue typique de la confrérie est apparue au et qu'elle a été portée pour la première fois par Sidi Ali Ben Hamdouch, fondateur d'une autre confrérie mystico-religieuse, la confrérie des Hmadcha, pour des raisons de volonté de dépouillement et de détachement du monde matériel. Sidi Ali Ben Hamdouch est mort en 1722 dans la région semi-montagneuse de Zerhoun, dans une petite localité à proximité de la fameuse Moulay Idriss Zerhoun qui accueille chaque année le "moussem" ou festival traditionnel des Aïssawa. La localité est située à au nord-est de Meknès à vol d'oiseau et qui aujourd’hui porte le même nom. Les personnes habillées en "Handira", au nombre de six ou huit, se tiennent les mains et dansent en se balançant le buste de l'arrière à l'avant et latéralement de gauche à droite, le tout de manière synchronisée avec le rythme. Elles répètent en cœur "Allah dayem" qui signifie en arabe "Dieu l'éternel".