Wilgeforte, ou Livrade, est une sainte légendaire de la tradition catholique, également invoquée sous le nom de sainte Débarras. Récits et représentations la dépeignent sous les traits d'une vierge miraculeusement barbue et d'une martyre crucifiée.
Nom En latin, cette sainte est dénommée Virgo fortis, Wilgefortis barbata, Liberata, Comeria, Cumernus ou Eutropia. En français, son nom se décline en Digneforte, Guilleforte, Milleforte, Virgeforte et LivradeLouis Réau, Iconographie de l'art chrétien, PUF, 1959, . ou encore AcombeA Baume les Dames (Doubs) voir ce site; elle est aussi appelée sainte DébarrasFrédérique Villemur, « Saintes et travesties du Moyen Âge », Clio : Histoire, femmes et société, , 1999 , paragraphes 28-36 : « Autour de Wilgeforte, la sainte barbue () ».. En italien, elle se nomme Liberate, en espagnol Librada, en anglais Uncumber, en allemand Hülpe, Gehülpe, Kümmernis ou Unkummer, et en néerlandais Ontkommer. Ces appellations évoquent la figure d'une vierge forte (Virgo fortis, Wilgeforte), délivrée par Dieu (Liberata, Livrade, Ontkommer) et qui délivre elle-même du chagrin (Kümmernis).
Légende right|thumb|upright=.8|Sankt Kümmernis(, Allemagne du Sud). Depuis le , l'existence historique de sainte Wilgeforte n'est plus soutenueNouvelle Revue théologique, Centre de documentation et de recherches religieuses de la compagnie de Jésus, Casterman, 1869, . et son caractère purement légendaire est considéré comme acquisYves-Marie Hilaire, Une chrétienté au ? La vie religieuse des populations du diocèse d'Arras (1840-1914), thèse soutenue en Sorbonne en 1976, Presses universitaires de Lille, 1977, .. Son culte, peut-être originaire de HollandeRevue d'histoire ecclésiastique, Université catholique de Louvain, 1900, ., se développe surtout à partir du . Sa légende connaît de multiples versions : des textes espagnols font d'elle la fille catholique d'un roi païen de Portugal. Lorsque, en dépit de son vœu de virginité, son père, menacé par un roi de Sicile, veut la marier à l'envahisseur en échange de la paix, Wilgeforte en appelle à l'aide de Dieu. Le miracle a lieu : elle se retrouve affublée d'une barbe qui décourage totalement son prétendant. Parce qu'elle refuse de renier sa foi ou, selon les variantes, pour fait de sorcellerie, elle est condamnée à être crucifiée ; dans une autre version, jeune fille que, durant une guerre, des soldats ivres s'apprêtent à violer, elle invoque la protection divine : avec succès puisque, là aussi, une épaisse barbe lui recouvre le visage, faisant fuir ses agresseurs. Elle tire de ces faits son nom de Wilgeforte, « vierge forte » ; selon d'autres textes, bavarois notamment, c'est pour combattre la passion incestueuse de son père, prince portugais, que Wilgeforte prie le Christ de la rendre la plus laide possible. La voyant barbue, son père la condamne à subir le même supplice que son divin époux.
Selon les récits, Wilgeforte reçoit diverses origines : elle est princesse portugaise, ou sicilienne (le prétendant est alors un roi de Portugal « du milieu du »), ou fille d'un chef de tribu calèteStéphane Ansart, « Sainte Wilgeforte, dite “la Barbue” », Grain de sel, , décembre 2007, ., ou encore de famille poitevineJacques Bril, Le Masque, ou Le Père ambigu, Payot, 1983, .. Les traits constants sont l'apparition d'une barbe et le crucifiement. L'une et l'autre sont des caractéristiques masculines, car le supplice de la croix était réservé aux hommes : vierge barbue, Wilgeforte est aussi l'une des très rares saintes de la chrétienté représentées crucifiéesFrank Dufossé, « Sainte Wilgeforte » sur Mincoin.com, mis en ligne en 2002. Un autre cas est celui de sainte Julie.. Dans leur diversité, légendes du Nord et du Sud de l'Europe dessinent l'image d'une femme libérée du danger et qui peut à son tour délivrer de leurs peines ceux qui l'invoquent.
Dans les représentations du , Wilgeforte apparaît crucifiée, barbue, couronnée, vêtue d'une robe et d'un long manteau d'où dépasse un pied nu ; à proximité est agenouillé un joueur de viole. Selon la légende ainsi illustrée, le pauvre musicien, venu jouer devant le corps supplicié de la sainte (ou devant son image), a reçu d'elle l'une de ses pantoufles d'or. Faussement accusé de l'avoir volé, il obtient de jouer devant elle une seconde fois : en présence de tous, elle laisse tomber son autre pantoufle, le lavant ainsi de toute accusation Michael Ott, « Wilgefortis », The Catholic Encyclopedia, vol. 15, New York, Robert Appleton Company, 1912..
Origine right|thumb|upright=.8|Gravure sur bois de Hans Burgkmair (1507).La légende de la sainte se confond ici avec celle du Saint Vou de Lucques.
Selon l'étymologie habituelle, le nom de Wilgeforte signifie « vierge forte ». En 1934, Gustav Schnürer et Joseph Ritz Gustav Schnürer et Joseph Ritz, Sankt Kümmernis und Volto Santo. Studien und Bilder, 1934. ont proposé une autre explication : Wilgeforte viendrait de Hilge Vartz, la « sainte face ». Cette étymologie conforte la thèse d'une erreur d'interprétation, selon laquelle l'histoire de Wilgeforte serait née d'une mécompréhension de l'iconographie chrétienne orientale. De fait, tandis que l'art occidental en est venu à représenter le Christ crucifié presque entièrement nu, les églises d'Orient ont continué à le montrer le plus souvent vêtu d'une longue tuniqueÉmile Mâle, L'Art religieux du en France, Armand Colin, 1922, ..
À l'origine du quiproquo pourrait se trouver le Volto Santo (« Saint Vou » ou « Saint Voult ») de la cathédrale Saint-Martin de Lucques, crucifix byzantin très populaire au Moyen Âge, traditionnellement attribué à Nicodème, disciple de Jésus, et dont une quantité de copies a été diffusée en Europe : il représente un Jésus vêtu d'une longue tunique à manches serrée à la taille, et portant des cheveux longs, une barbe et une couronne. Au , les marchands lucquois, s'installant dans le nord-ouest de l'Europe, y auraient diffusé son image dans des régions où, depuis le , le Christ en croix n'était plus vêtu que d'un pagne. N'y reconnaissant plus Jésus, le peuple aurait pris ce crucifié en robe pour une femme et élaboré à partir de lui l'histoire d'une vierge devenue barbue pour échapper au mariage.
La mise en rapport de Wilgeforte et du Volto Santo est confortée par la proximité des nombreuses représentations qui figurent la sainte un pied nu, devant un musicien, avec le récit du « miracle du Saint Vou » : dans celui-ci, un ménestrel, trop pauvre pour faire une offrande à Jésus, joue de la viole devant le crucifix qui lui jette, en remerciement, un de ses souliers d'argentLe Poème du Saint Voult de Lucques, vraisemblablement une œuvre de jongleur du , raconte l'histoire du Saint Vou, le miracle et le martyre du ménestrel, et égratigne au passage l'avarice du clergé. Rédigé en langue d'oïl, sans doute dans la région de Fécamp, ce poème épique a été publié en 1907 par Wendelin Foerster, à Erlagen, sous le titre Le Saint Vou de Luques..
Statuaire On trouve des statues de sainte Wilgeforte dans plusieurs pays d'Europe, notamment : en Autriche : église Saint-Georges de Gerlamoos, commune de Steinfeld ; en Belgique : église Saint-Barthélemy d'Estaimpuis, église Saint-Martin de Velzeke-Ruddershove ; en France : église Saint-Étienne de Beauvais, église Saint-Nicolas de Wissant, église Saint-Georges d'Auchy-lès-Hesdin, église Notre-Dame-de-l'Assomption d’Arques-la-Bataille, chapelle du Saint-Sépulcre à Baume-les-Dames, église Saint-Martin, Rinxent ; en Pologne : basilique de la Visitation de Notre-Dame de Wambierzyce ; en République tchèque : couvent Notre-Dame-de-Lorette de Prague.
Culte thumb|160px|Thomas More a évoqué le culte de sainte Wilgeforte au . Entrée dans le martyrologe romain en 1583, sainte Wilgeforte était fêtée le . Son nom a été retiré du calendrier liturgique. Selon Lewis Wallace, la fluidité de genre de Wilgefortis est un facteur essentiel de sa popularité et permet de définir les spécificités de son culte.
Dans son Dialogue concernant les hérésies (1529), Thomas More évoque les femmes qui viennent à Saint-Paul de Londres offrir à la sainte de l'avoine :
Pondéré, il relève qu' En somme,
Évocations Le dramaturge et metteur en scène Mathieu Bertholet s'est inspiré de sa légende dans une pièce créée le , à Sion, par la Compagnie MuFuTheSainte Kümmernis, dans les projets soutenus recensés sur le site officiel du canton du Valais..
Wilgeforte est évoquée dans le roman L'Objet du scandale (Fifth Business) du Canadien Robertson Davies. .
Elle est également évoquée dans le roman Maison de jour, maison de nuit de la Polonaise Olga Tokarczuk, Prix Nobel de Littérature 2018.
Huysmans l’évoque également dans son ouvrage De tout (recueil d’articles, 1902).
Réception Du fait de son apparence, Wilgerfortis est parfois considérée comme une sainte-patronne des personnes de genre fluide et des communautés LGBTQIA+Robert Mills, Seeing Gender Then and Now: Saint Wilgefortis and Trans Identities,in Archéologies des transidentités, 2021..
Notes et références
Voir aussi
Bibliographie Jacques Blondel, « Sainte Wilgeforte », Revue de la Société académique des antiquaires de la Morinie, , Jean Gessler, La Légende de Sainte Wilgeforte ou Ontcommer, la Vierge miraculeusement barbue, éd. Picard, Paris, 1938 André Mabille de Poncheville, « Sainte Wilgeforte », Revue de Boulogne, 295, novembre- MaryAnge Tibot, Études sur Sainte Wilgeforte et son culte en Flandres et en Normandie, Éditions André Douzet, 2013
Articles connexes Julie de Corse Crucifiement Femme à barbe Catholicisme populaire
Liens externes
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