Fernão Mendes Pinto (Montemor-o-Velho, c. 1511 — Almada, Pragal, ) est un écrivain, soldat, diplomate, aventurier et explorateur portugais, qui figure parmi les premiers Européens à avoir foulé le sol japonais.
Sa Pérégrination, qui témoigne de l'épopée collective des Portugais en Orient, est actuellement considérée comme l'un des plus grands récits de voyage du D'après l'historien de la littérature António José Saraiva, et le chercheur en littérature et en linguistique Óscar Lopes.Peregrinação, de Fernão Mendes Pinto, Publicação Europa-América, 1996.. Traduite dans la plupart des langues européennes dès le 18 éditions en 6 langues dès le , plus de 167 éditions jusqu'à nos jours.., elle est un classique de la littérature portugaise, et elle figure à ce titre à la septième place sur la "Liste des 50 œuvres essentielles de la littérature portugaise" établie en 2016 par le très prestigieux Diário de Notícias. Elle est également une source historique fondamentale pour la connaissance des sociétés asiatiques de la période Moderne. En plus de son œuvre monumentale, Mendes Pinto laisse deux lettres, l'une écrite à Malacca datée du , et l'autre écrite à Macao datée du .
Symbole de la Renaissance et de l'Âge d'or du Portugal, Fernão Mendes Pinto est un écrivain majeur de la littérature portugaise et mondiale. Il a contribué, aux côtés de son contemporain le poète Luís de Camões, à enrichir et à faire évoluer la langue portugaiseUn certain nombre de mots d'origine malaise, japonaise ou chinoise ont été lusitanisés et sont passés dans la langue portugaise sous la plume de Fernão Mendes Pinto.. Il laisse par ailleurs un témoignage essentiel sur les mœurs populaires dans les Indes portugaises.
Il a reçu d'innombrables hommages au Portugal et dans le monde. Il est l'un des personnages représentés sur le Monument aux Découvertes de Belém, inauguré en 1960 à Lisbonne. Une statue sculptée par António Duarte, inaugurée le , est érigée en son honneur à Pragal, dans la ville d'Almada.. Son nom est également attribué à la place sur laquelle elle figure, le Largo Fernão Mendes Pinto, entre la rue Cidade de Ostrava et la rue Direita, près de l'école primaire de Pragal.
En 2011, le Portugal célèbre les 500 ans de sa naissance en faisant frapper une pièce commémorative de 2 euros.. La TAP-Air Portugal lui rend également hommage en attribuant son nom à l'un de ses aéronefs.. Un grand nombre d'écoles portent son nom dans le monde lusophone. Il existe en outre des rues Fernão Mendes Pinto un peu partout dans le monde, à Lisbonne, Porto, Montemor-o-Velho, Guimarães, Portimão, Ovar, Freixo de Espada à Cinta et Loures au Portugal, à Rio de Janeiro et São Paulo au Brésil, à Luanda en Angola, à Maputo au Mozambique et à Macao en Chine..
Naissance et départ pour l'océan Indien left|thumb|260x260px|Lisbonne au début du , tiré de la Crónica de Dom Afonso Henriques, de Duarte Galvão. Fernão Mendes Pinto naît en 1511 à Montemor-o-Velho, dans la province de Beira Litoral. Issu d'une famille pauvre, il a deux frères et au moins deux sœurs. Alors qu'il est encore très jeune, le , un oncle l'emmène à Lisbonne et le met au service de la maison de George de Lancastre, fils bâtard du roi Jean II de Portugal (D. João II), duc de Coimbra, Grand-Amiral du Portugal, maître de Santiago, et administrateur de l'ordre Saint Benoît d'Avis. Il y reste durant presque cinq ans et devient même pendant deux ans garçon de chambre (moço de câmara) attaché directement au service de George lui-même, à Setúbal, poste plus élevé que de ce que laissait augurer la situation économique précaire de sa famille.
Cependant, en butte à des problèmes dans le cadre de son service, il est forcé de fuir et s'embarque le pour l'Orient où il pense retrouver des membres de sa famille. Des lettres prouvent que son frère Álvaro est présent à Malacca en 1551 et d'autres indiquent que son autre frère a souffert le martyre dans cette même ville. Un riche cousin, Francisco García de Vargas, est présent à Cochin en 1557. À l'époque, l'expatriation vers l'océan Indien est une pratique courante pour échapper à la justice.
L'épopée en Orient De 1537 à 1558, tour à tour trafiquant, naufragé, pirate, mercenaire à la solde des gouvernants locaux, esclave, négociant aisé, ambassadeur, « treize fois captif et dix-sept fois vendu », il voyage en Abyssinie, parcourt l'Arabie, l'Inde, Malacca, Sumatra, Java, l'actuelle Birmanie, le Siam, le Tonkin, la Chine et le Japon.thumb|260x260px|Une caraque portugaise à Nagasaki, .Si l'on se base sur sa relation, la Peregrinação (Pérégrination), peu de temps après son arrivée, alors qu'il est réquisitionné par la Couronne portugaise pour effectuer une expédition en mer Rouge en 1538, « Mendes Pinto participe à un combat naval contre les Ottomans, où il est fait prisonnier et vendu à un Grec, [puis] par celui-ci à un Juif qui l'emmène à Ormuz, où il [est] racheté par des Portugais. » Après un passage par Goa, la capitale des Indes portugaises, il accompagne le capitaine Pedro de Faria à Malacca. Partant de Malacca, il parcourt, pendant vingt-et-un ans, les côtes de Birmanie, du Siam, de l'archipel de la Sonde, des Moluques, de la Chine et du Japon.
Il pratique notamment la piraterie avec le pirate Antonio de Faria au large du Champa et de la Chine des Ming. Il fréquente les communautés de mercenaires portugais de Birmanie et de Thaïlande. Ayant rejoint la communauté marchande portugaise de Liampo, à Ningbo, en Chine, il prétend prendre part à la première expédition portugaise qui atteint le Japon à Tanegashima, en 1543, et qui introduit les armes de poing au Japon.
En réalité, il n'est pas impossible que Mendes Pinto ait tronqué son parcours pour s'attribuer la primauté de ces contacts. En effet, s'il est certain qu'il a bien basculé en mer de Chine au début des années 1540, et qu'il a bien séjourné au Japon, un autre passage de son récit le situe toujours dans les royaumes birmans à ce moment. Nous savons que les premiers Portugais à atteindre le Japon en 1543 ont été Antonio Mota et Francisco Zeimoto, un peu avant que Fernão Mendes Pinto bascule dans la région, et tout porte à croire que ce dernier a atteint le Japon l'année suivante, dans leur sillage, peut-être informé par euxMichael Cooper, The Southern barbarians: the first Europeans in Japan, 1971. . Ce procédé littéraire de modification du vécu, d'appropriation des expériences, et de mutualisation des parcours et des récits, destiné à densifier le vécu du narrateur, doit amener à lire cette épopée apparemment personnelle comme une épopée potentiellement collective, fruit d'un travail de composition, qui dépasse la seule personne de Mendes Pinto, et témoigne en réalité du parcours de toute une nation. Il n'est par ailleurs par impossible que Mendes Pinto ait réellement été le premier Européen à avoir débarqué dans les provinces japonaises où il s'est rendu, et que ses interlocuteurs le lui aient dit.
Revenu à Goa, en , alors qu'il se prépare à retourner au Portugal avec Anjirō, un criminel japonais réfugié à Goa et devenu son ami, il rencontre saint François Xavier, missionnaire jésuite en Orient. Influencé par sa personnalité, il décide d'entrer dans la Compagnie de Jésus et de promouvoir une mission jésuite au Japon. Il libère ses esclaves, lègue toutes ses richesses à la Compagnie, et s'y rend donc, comme novice et comme ambassadeur du Vice-Roi D. Afonso de Noronha auprès du daimyo de Bungo, sur l'île de Kyushu. Il navigue en compagnie du Père Belchior Nunes. Mais le voyage est un désenchantement pour lui, en raison du comportement de son compagnon, et du fonctionnement de la Compagnie. Cette partie de sa vie, dont il ne reste pas un mot dans sa Pérégrination, ne nous est connue que par le témoignage du père Francisco de Sousa, dans son histoire de la Compagnie de Jésus, l'Oriente conquistado, publié à Lisbonne en 1710. Au terme de sa mission, déçu, Mendes Pinto abandonne le noviciat et décide de retourner au Portugal. Après une longue absence de vingt-et-un ans, il arrive à Lisbonne le , la veille de ses cinquante ans.
Fin de vie à Almada et publication de l'œuvre left|thumb|250x250px|Statue de Fernão Mendes Pinto, à Pragal, dans la ville d'Almada, au Portugal. Au Portugal, Mendes Pinto parvient à se procurer des documents prouvant les sacrifices consentis pour la patrie en Orient avec l'aide de l'ancien gouverneur des Indes Francisco Barreto. Ceux-ci lui donnent théoriquement droit à une pension, qu'il finit par ne jamais recevoir. Désillusionné, il s'installe au Vale de Rosal, à Almada, où il réside jusqu'à sa mort, consulté comme spécialiste des questions orientales, et où il écrit, entre 1570 et 1578, l'œuvre monumentale qu'il lègue à ses enfants, la Pérégrination.
Celle-ci n'est éditée que trente ans après la mort de l'auteur, en 1614, et l'on redoute que l'original n'ait souffert quelques altérations, des coupures notamment, auxquelles les jésuites ne seraient pas étrangersPérégrination : récit de voyage, de Fernão Mendes Pinto, traduit du portugais et présenté par Robert Viale. - Paris : La Différence, 2002. - 987 p. ; 17 cm. - (Minos, 13).. En dépit de la censure, l'ouvrage, écrit dans un style populaire très libre, reste un roman autobiographique dense, inclassable, à la fois récit de voyage, roman initiatique, épopée en prose, roman picaresque, constitué d'aventures, d'anecdotes, d'observations très pointues, de réflexions, de témoignages directs ou indirects.
Écrit par un homme du peuple, le livre conserva, à tous égards, un caractère extraordinaire, tant sur la forme que sur le fond, au point qu'on ne croit pendant longtemps pas à la véracité de ses propos. Cet aspect inclassable et surprenant font que le nom de l'auteur se prête même par la suite à un jeu de mots : Fernão Mendes Minto, sous-entendant : Fernão, mentes ? Minto !, c'est-à-dire « Fernand Mendes Je-mens », ou « Fernand tu mens ? Oui je mens ! »
Peregrinação (Peregrinaçam) « Maintenant je vais vous raconter brièvement ce que nous avons traversé, n'en écrivant cependant pas le centième, parce que pour tout écrire, il faudrait que la mer fût de l'encre, et le ciel du papier. »“Agora brevemente lhe contarei o que depois passámos, não lhe escrevendo, todavia, o que passámos de cem partes uma, pois que para escrever tudo era necessário que o mar fosse tinta e o céu papel.”thumb|354x354px|Première page de la première édition de la Pérégrination.D'un point de vue historique, Mendes Pinto vit ses aventures au point culminant de l'expansion maritime portugaise, tout en assistant à la paradoxale décadence interne du pays. Pendant la seconde partie de sa vie, le Portugal s'associe à l'Espagne en la personne de Philippe I de Habsbourg (Philippe II d'Espagne (1556-1598)), après le désastre de la bataille d'Alcacer Québir (Ksar El-Québir). La puissance de l'Inquisition, instituée par décret papal de Paul III en 1536, un an avant le départ de l'auteur, et effective au Portugal en 1547, sur les instances du roi Jean III, devient de plus en plus importante et pesante.
Selon toute vraisemblance, la Pérégrination est écrite entre 1569 et 1578, cette date étant indiquée dans l'œuvre elle-même. Le texte original est déposé à la Casa Pia dos Penitentes, la « maison pieuse des Pénitents », qui ne le publie que trente et un ans après la mort de l'auteur. La diffusion différée du livre est peut-être due au départ à la peur de Mendes Pinto lui-même face à l'Inquisition, en raison de certains passages très critiques et relativistes, et ensuite à celle de ses descendants.