thumb|300px|Arménie divisée entre les empires russe et ottoman, vers 1900.
L'Arménie russe (en arménien : ) est l'Arménie orientale lorsqu'elle était sous domination de l'Empire russe, entre 1828 et 1917. Cette période s'étend de la défaite kadjare dans la guerre russo-persane (traité de Turkmanchai) à l'effondrement russe à la suite de la révolution russe.
Historique
Pendant des centaines d'années, les habitants de l'Arménie orientale vivaient sous domination ottomane et séfévide. Les guerres suivantes entre les empires ottoman et séfévide ont conduit à la destruction de la plupart des villes arméniennes, rendant la vie difficile pour les Arméniens. Ajouté à cela que les Arméniens, qui sont des chrétiens, étaient des sujets dhimmis (formant un millet) sous les souverains musulmans, qu’ils soient ottomans ou perses.
En 1678, les dirigeants arméniens organisent un congrès secret à Etchmiadzin, d’où ils décident que l'Arménie devait être libérée de la domination étrangère. À ce stade, les Arméniens étaient incapables de se battre contre deux empires à la fois, ils ont cherché de l'aide à l'étranger. Israël Ori, un Arménien natif du Karabagh, fils d'un melik ou prince arménien, cherche de l'aide dans la plupart des capitales européennes. Israël Ori meurt en 1711, sans voir se réaliser le « rêve arménien ».
En 1722, le tsar de Russie, Pierre le Grand, déclare la guerre aux Perses séfévides. Les Géorgiens et les Arméniens du Karabagh perse aident les Russes en se rebellant contre le pouvoir séfévide. David Bek a commandé la rébellion pendant six ans, jusqu'à sa mort sur le champ de bataille.
Sous protection russe thumb|Ivan Paskevitch, gouverneur de l'Arménie russe.
Un tournant important se produit en 1801, lorsque les Russes prennent le royaume géorgien de Kartl-Kakhétie sous leur protection, ce qui leur donne une base solide en Transcaucasie. Au cours des trois décennies suivantes, l'Empire russe cherche à expulser les Ottomans et les Perses des territoires du Caucase qui sont en grande partie habités par des chrétiens. C'est pourquoi les campagnes russes trouvent un soutien enthousiaste parmi les Arméniens, dirigés par l'évêque de Tiflis, Nersès Achtaraketsi, qui prend part aux combats en personne... La guerre russo-persane de 1804-1813 voit les Russes libérer et occuper des territoires en Arménie orientale, comme notamment le khanat du Karabagh, mais les autres sont abandonnés en grande partie lors du traité de Golestan en 1813..
En 1827-1828, le tsar Nicolas déclare de nouveau la guerre aux Perses kadjarides, et demande l'aide des Arméniens, promettant que, après la guerre, leurs vies seraient améliorées. En 1828, avec le traité de Turkmanchai, la Russie libère Erevan, Nakhitchevan et les territoires environnants.. Les Arméniens vivant encore sous la domination perse sont encouragés à émigrer vers l'Arménie russe, partiront vers la Russie. En 1828, les Russes déclarent la guerre à l'Empire ottoman. Ils conquièrent rapidement Kars, Akhalkalaki, Akhaltsikhé, Bayazid, Alashkert, Erzurum et atteignent Trébizonde. Toutefois, dans le traité de paix de 1829, les Russes perdent tous les territoires arméniens nouvellement libérés de l'Empire ottoman, ne gardant que Akhalkalaki et Akhaltsikhé. Une autre vague d'immigration se met en place, quelque Arméniens ottomans migrent vers l'Arménie russe. Des dizaines de milliers de musulmans migrent en sens inverse vers la Perse et l'Empire ottoman, ce qui permet aux chrétiens de devenir majoritaires en Arménie orientale où ils ne représentaient jusqu'alors qu'un petit pourcentage de la population..
Établissement de la domination russe thumb|Carte du Caucase, Géorgie, Arménie et Azerbaïdjan en 1882. Les patriotes arméniens, tels que l’évêque Nersès Achtaraketsi, espéraient une Arménie autonome au sein de l'Empire russe, mais ils seront déçus par le nouveau gouvernement. Le tsar Nicolas et son gouverneur en Transcaucasie, Ivan Paskevitch, avaient d'autres plans : ils voulaient que l'Empire russe soit un État centralisé et bureaucratique. Lorsque Nersès se plaint des décisions prises, il est rapidement envoyé en Bessarabie, loin de la région du Caucase..
En 1836, le Polozhenie (Statut), un règlement promulgué par le gouvernement russe, réduit considérablement les pouvoirs politiques des dirigeants religieux arméniens, y compris ceux du catholicos, tout en préservant l'autonomie de l'Église arménienne.. Après 1836, conformément à la nouvelle réglementation, le catholicos d'Etchmiadzin devait être élu par un congrès à Etchmiadzin, où dignitaires religieux et non-religieux participeraient. Le tsar aurait le dernier mot dans le choix du catholicos. Les Arméniens ont grandement profité du fait que le catholicossat ait conservé le pouvoir d'ouvrir des écoles. Les plus notables sont celle de Lazarian à Moscou et celle de Nersessian à Tiflis. De plus, le catholicossat a ouvert des maisons d'impression et a encouragé la publication de journaux arméniens.
Arméniens dans l'Empire russe thumb|Arménie russe, carte de 1828 thumb|Mikhaïl Vorontsov, vice-roi du Caucase entre 1845 et 1854. Un nombre important d'Arméniens vivaient déjà dans l'Empire russe avant les années 1820. Après la destruction des derniers États arméniens indépendants restant au Moyen Âge, la noblesse se désintègre, laissant la société arménienne composée d'une masse de paysans, plus une classe moyenne qui était soit des artisans, soit des commerçants. Ces Arméniens se trouvaient dans la plupart des villes de la Transcaucasie ; en effet, au début du , ils formaient la majorité de la population dans des villes comme Tiflis.
Les marchands arméniens effectuaient leur commerce à travers le monde et beaucoup avaient élu domicile en Russie. En 1778, la Grande Catherine invite les marchands arméniens de la Crimée à venir s'installer en Russie dans le but d'assurer le peuplement des steppes et de soutenir l'économie du Sud où ils établissent une colonie à Nor Nakhitchevan près de Rostov-sur-le-Don.. Le , Catherine II promulgue un édit accordant aux Arméniens des privilèges fiscaux, qui ont favorisé l'essor économique rapide de la colonie. Les classes dirigeantes russes ont salué les compétences entrepreneuriales des Arméniens comme un coup de fouet à l'économie, mais ils les ont également considérés avec une certaine suspicion. L'image de l'Arménien comme un « marchand rusé » était déjà très répandue. Les nobles russes tirant leur revenu de leurs propriétés, entretenues par des serfs et leur aversion aristocratique à s'engager dans les affaires, avaient peu de compréhension ou de sympathie pour le mode de vie mercantile des Arméniens.
Néanmoins, la classe moyenne arménienne prospérait sous la domination russe et ils ont été les premiers à saisir les nouvelles opportunités et à se transformer en une bourgeoisie prospère lorsque le capitalisme et l'industrialisation atteignirent la Transcaucasie dans la deuxième moitié du . Les Arméniens étaient beaucoup plus habiles à s'adapter aux nouvelles circonstances économiques que leurs voisins en Transcaucasie, les Géorgiens et les Azéris. Ils sont rapidement devenus l'élément le plus puissant dans la vie municipale de Tiflis, la ville considérée par les Géorgiens comme leur capitale.
À la fin du , ils ont commencé à acheter les terres de la noblesse géorgienne, qui avait connu un déclin après l'émancipation de leurs serfs. Les entrepreneurs arméniens ont été prompts à exploiter le boom pétrolier qui a débuté en Transcaucasie dans les années 1870, ayant d'importants investissements dans les champs pétrolifères de Bakou en Azerbaïdjan et dans les raffineries de Batoumi sur la mer Noire.
Tout cela signifie que les tensions entre les Arméniens, les Géorgiens et les Azéris en Transcaucasie russe ne sont pas simplement de nature ethnique ou religieuse, mais sont aussi dus à des facteurs sociaux et économiques. Néanmoins, en dépit de l'image populaire de l'Arménien classique vu comme un homme d'affaires prospère, à la fin du , 80 % des Arméniens de Russie étaient encore des paysans travaillant la terre..
La domination russe jusqu'en 1877
thumb|290px|Carte de l'oblast arménien. Les relations entre les autorités russes et leurs nouveaux sujets arméniens ne commencent pas en douceur. Depuis que l'Arménie est sur la ligne de front de la Russie contre ses empires rivaux, les Ottomans et les Perses, l'Arménie a d'abord été considérée comme une zone militaire. Jusqu'en 1840, l'Arménie russe était une unité administrative distincte, l'oblast arménien, mais il a ensuite été fusionné dans d'autres provinces de Transcaucasie sans tenir compte de son identité nationale. Les choses se sont améliorées lorsque Nersès Achtaraketsi a été rappelé de Bessarabie et a été fait catholicos de l'Église arménienne en 1843. Par ailleurs, Mikhaïl Vorontsov, qui a gouverné l'Arménie russe comme vice-roi du Caucase entre 1845 et 1854, était très bienveillant envers les Arméniens et leurs coutumes. En 1849 est créé le gouvernement d'Erevan, qui correspond globalement à l'ancien oblast arménien..
En conséquence, au milieu du , la plupart de l'intelligentsia arménienne était devenu très russophile. La culture arménienne a prospéré durant ces années grâce à une nouvelle province unifiée sous le gouvernement russe, donnant une nouvelle fois aux Arméniens un sentiment d'identité partagée. En faisant partie de l'Empire russe, l'Arménie tourne le dos au Moyen-Orient et s’oriente vers l'Europe et ses courants intellectuels modernes tels que le Siècle des Lumières et le Romantisme. Un large éventail de journaux arméniens est publié et il y avait un renouveau littéraire dirigé par Michael Nalbandian, qui voulait moderniser la langue arménienne, ainsi que le poète et romancier Raffi. Les perspectives pro-russes de l'intelligentsia arménienne ont continué sous le tsar Alexandre II, qui a été largement félicité pour ses réformes.
La guerre russo-turque
thumb|150px|Armoiries du gouvernement d'Erevan, pendant l'Empire russe. La guerre russo-turque de 1877-1878 a marqué un tournant dans les relations entre les autorités russes et leurs sujets arméniens. Les Arméniens vivant encore dans l'Arménie occidentale sous l'Empire ottoman étaient devenus de plus en plus mécontents et espéraient être libérés de la domination turque par la Russie. En 1877, la guerre éclate entre la Russie et les Ottomans en raison des mauvais traitements reçus par les chrétiens dans les Balkans. Les Russes étaient prêts à mobiliser le patriotisme arménien lors de l’ouverture du second front contre les Turcs dans le Caucase, la plupart des commandants qu'ils employaient étaient d'origine arménienne. Les Russes avaient d'importants gains territoriaux en Arménie occidentale avant l'armistice de .
Le traité de San Stefano, signé en , ne concède pas à la Russie toute l'Arménie occidentale, mais contient une clause spéciale, l'article 16, par lequel la Russie garantit les droits des Arméniens encore sous la domination ottomane contre l'oppression. Cependant, les puissances rivales de la Russie, la Grande-Bretagne et l'Autriche-Hongrie, préoccupés par les gains territoriaux de la Russie au détriment de l'Empire ottoman, ont fait pression pour une révision du traité. Lors du congrès de Berlin, parmi d’autres territoires, la Russie a été contraint de renoncer à tous ses gains en Arménie, à l'exception des régions de Kars et d'Ardahan, et l'article 16 se vide de son contenu., remplacé par l'article 61, qui déclare que les réformes dans les provinces arméniennes ottomanes ne doivent être réalisée qu'après que l'armée russe se soit retirée...
Le règne d'Alexandre III, 1881-1894 thumb|Le tsar Alexandre III de Russie.