Le Grand Prix d'Espagne 1968 (XIV° Gran Premio de España), disputé sur le circuit de Jarama le , est la cent-soixante-troisième épreuve du championnat du monde de Formule 1 courue depuis 1950 et la deuxième manche du championnat 1968.

Contexte avant la course Le championnat du monde La saison 1968 est la troisième disputée sous la réglementation trois litres pour les monoplaces à moteur atmosphérique, avec également possibilité d'utilisation de moteurs suralimentés, un coefficient deux étant alors appliqué pour la cylindrée (soit un maximum de en cas d'utilisation d'un compresseur volumétrique ou d'un turbocompresseur). La réglementation s'appuie sur les points suivants :

pas de cylindrée minimale cylindrée maximale : si moteur atmosphérique ou si moteur suralimenté poids minimal : (à sec) roues non carénées double circuit de freinage obligatoire arceau de sécurité obligatoire (le haut du cerceau devant dépasser le casque du pilote) démarreur de bord obligatoire carburant commercial obligatoire ravitaillement en huile interdit durant la course distance minimale d'un Grand Prix : 300 km (à l'exception du GP de Monaco) distance maximale d'un Grand Prix : 400 km distance minimale pour être classé : 90% de la distance parcourue par le vainqueur

D'autre part, la Commission Sportive Internationale (CSI) autorise désormais l'apparition de publicité extra-sportive sur les voitures de course, aussi des annonceurs autres que les habituels pétroliers ou manufacturiers pourront-ils figurer sur les carrosseries.

Net vainqueur de l'épreuve inaugurale, en Afrique du Sud, et restant sur une série de trois victoires consécutives, Jim Clark était le grand favori du championnat du monde 1968. Mais le , le pilote écossais, qui venait de remporter le championnat de Formule Tasmane 1968, a été victime d'une sortie de route fatale lors d'une course de Formule 2 disputée sur le circuit d'Hockenheim. Sa disparition a bouleversé l'univers du sport automobile, Clark étant généralement considéré comme le plus grand champion de son époqueRevue Sport Auto - . Déjà très touché par la perte de son champion, le Team Lotus vient de subir un deuxième coup du sort : appelé en remplacement de Clark pour piloter la Lotus 56 aux 500 miles d'Indianapolis, Mike Spence a perdu le contrôle de sa monoplace lors d'une séance d'entraînement et n'a pas survécu à ses blessures, causées par une roue arrachée ayant heurté son casque.. C'est donc dans une ambiance particulièrement morose que la deuxième manche du championnat va se dérouler.

Le circuit thumb|right|upright=1.2|Le circuit de Jarama, au nord de Madrid.

Dessiné par John Hugenholtz, également concepteur du circuit de Zandvoort, le Circuit de Jarama est situé à vingt-cinq kilomètres au nord de Madrid. Il fut inauguré en à l'occasion du Grand Prix de Madrid, une course de Formule 2 remportée par la Lotus 48 de Jim Clark. Son tracé très tortueux et l'absence de longue ligne droite (la plus longue, passant devant les stands, ne mesurant que 800 mètres) favorise l'agilité et les qualités de tenue de route des monoplaces plutôt que la puissance pure. Lors du Grand Prix d'Espagne, en novembre, les F1 ne s'étaient pas montrées beaucoup plus rapides que les F2, Clark l'emportant de nouveau à 134,4 km/h de moyenne. Il avait alors établi un nouveau record officiel de la piste (à 138 km/h), toutefois battu récemment par la Matra F2 de Jean-Pierre Beltoise, auteur d'un tour à 138,9 km/h de moyenne lors du Grand Prix de MadridRevue L'Automobile - juin/juillet 1968. À la demande du GPDA, qui envisageait de boycotter le Grand Prix si ses directives n'étaient pas suivies, des modifications visant à améliorer la sécurité du circuit viennent d'être effectuées : pose de bordures empêchant de mordre sur les bas-côtés, pose de rails de sécurité et de doubles filets de protection à l'extérieur des virages. La largeur de piste utilisable s'en trouve réduite, rendant le circuit plus lent. Les aménagements ayant été achevés seulement quelques jours avant la course, la tenue de l'épreuve est restée longtemps incertaine et certains concurrents (Brabham Racing Organisation, Joakim Bonnier, Bernard White) furent pris de cours lorsque la date fut confirméeRevue Sport Auto - .

Monoplaces en lice Brabham BT24 & BT26 "Usine" thumb|upright=1.2|right|alt=Brabham BT24|La Brabham BT24, à moteur V8 Repco. La tenue du Grand Prix d'Espagne étant restée longtemps incertaine, le pilote-constructeur Jack Brabham a privilégié la préparation des voitures d'Indianapolis, au détriment de celui de sa nouvelle BT26, dont un seul exemplaire a été achevé, Jochen Rindt disposant du dernier châssis BT24 construit, avec l'ancien V8 Repco d'origine Oldsmobile, à simples arbres à cames en tête. Alimenté par un système d'injection mécanique Lucas, il développe près de 340 chevaux à 8000 tr/min. Dotée comme la BT24 d'une structure multitubulaire, la BT26 est renforcé par des panneaux d'aluminium de part et d'autre du cockpit. Elle est équipée du tout nouveau moteur V8 Repco, à doubles arbres à cames en tête et quatre soupapes par cylindres, d'une puissance de 400 chevaux à 8500 tr/min. La BT26 pèse 530 kg à vide, contre 510 pour la BT24. Sur les deux voitures la transmission est assurée par une boîte de vitesses Hewland FG400 à cinq rapports. Les Brabham utilisent des pneus GoodyearRevue Moteurs n°67 - mai-juin 1968.

Lotus 49 & 49B "Usine" Faisant partie de l'écurie de Formule 2 du Team Lotus, Jackie Oliver est appelé à remplacer Jim Clark mais n'a cependant pas été engagé pour l'épreuve espagnole. Seul Graham Hill est présent, disposant de la première Lotus 49 construite. Monoplace à structure monocoque et à moteur porteur, la 49 ne pèse que 500 kg. Développé en partenariat avec Ford, son V8 Cosworth DFV possède une distribution à deux doubles arbres à cames en tête et quatre soupapes par cylindre. Il est alimenté par injection indirecte Lucas et développe désormais 415 chevaux à 9200 tr/min. La transmission est assurée par une boîte cinq vitesses ZF. L'équipe a également amené une 49B, évolution de la précédente 49, bénéficiant d'une meilleure répartition des masses et d'un empattement allongé mais cette voiture n'a encore jamais tourné et Colin Chapman décidera de ne pas l'utiliser à Jarama. Les Lotus sont chaussées de pneus Firestone.

Lotus 49 privée L'équipe de Rob Walker a racheté en début d'année la Lotus 49 avec laquelle Jim Clark s'est imposé en Afrique du Sud mais cette voiture a été peu après détruite dans l'incendie ayant ravagé son atelier. Un autre exemplaire a été commandé à l'usine mais en attendant l'écurie britannique loue pour son pilote Joseph Siffert la Lotus 49 utilisée par Clark la saison précédente. Siffert utilise des pneus Firestone.

Cooper T86B "Usine" thumb|upright=1.3|right|alt=Honda RA301|La nouvelle Honda RA301 fera sa première sortie à Jarama. Les accords commerciaux entre Cooper et British Motor Holding ont contrarié le projet, pour le constructeur de Surbiton, de disposer du moteur V8 Ford-Cosworth pour l'année 1968. Déçu, Roy Salvadori a démissionné et c'est John Cooper a repris la direction sportive de l'équipe, qui a désormais BRM comme motoriste. Évolution de la T86 de la saison précédente, la T86B (initialement dessinée par Terry White mais donc la construction a été réalisée sous la direction de Tony Robinson) possède une structure monocoque en caissons. Son V12 BRM ne bénéficie pas des derniers développements réalisés à Bourne, sa puissance étant limitée à 370 chevaux, la voiture pesant 545 kg à vide. Ludovico Scarfiotti et Brian Redman pilotent deux modèles identiques, avec boîte «cinq» Hewland et pneus Firestone.

Honda RA301 "Usine" Abaissée et allégée par rapport à la précédente RA300, la nouvelle RA301 reste, avec 560 kg à vide, parmi les plus lourdes F1 du plateau. Son moteur V12 à 90°, à doubles arbres à cames en tête et 48 soupapes, fournit 415 chevaux. John Surtees dispose de l'unique modèle de ce type, alors qu'une monoplace révolutionnaire, beaucoup plus légère, est en cours de réalisation. Honda a opté pour les pneus Firestone.

Ferrari 312/67 & 312/68 "Usine" Chris Amon et Jacky Ickx auront les mêmes voitures que lors du dernier International Trophy, une 312/67 pour le premier et une version allégée 312/68 pour le second. Ayant détruit sa voiture lors de la Course des ChampionsRevue L'Automobile n°264 - avril 1968 (à Brands Hatch), Andrea de Adamich n'est pas présent. Amon aurait dû disposer de la deuxième 312/68 construite, mais elle vient tout juste d'être terminée et n'a pu être acheminée en même temps que les deux autres. Les différences entre ces voitures à structure monocoque sont minimes : le modèle 68 a son moteur implanté un peu moins haut que le modèle 67 et bénéficie donc d'un centre de gravité abaissé. Il est également plus léger (505 kg à vide contre 510). Alimenté par injection indirecte Lucas et doté d'une distribution à doubles arbres à cames en tête et 48 soupapes, le V12 développe 410 chevaux à 10800 tr/min. La boîte de vitesses est à cinq rapports. Les Ferrari utilisent des pneus Firestone.

BRM P126 & P133 "Usine" BRM avait amené trois voitures, une P126 pour Mike Spence dont la disparition toute récente a durement touché l'équipe et deux P133, qui seront à disposition de Pedro Rodríguez. Évolution de la P126 initialement conçue pour la série TasmaneRevue Moteurs n°65 - janvier-février 1968, la P133, également à structure monocoque, a des suspensions renforcées et des freins arrière «inboard». Le V12 développe maintenant 400 chevaux. Équipées d'une boîte «cinq» Hewland DG300, les BRM pèsent 565 kg à vide et sont chaussées de pneus Goodyear.

thumb|upright=1.3|right|alt=Matra MS10|Jackie Stewart au volant de la Matra MS10. Blessé à l'avant-bras deux semaines avant le GP d'Espagne, le pilote écossais a été remplacé par Jean-Pierre Beltoise. BRM P126 & P261 privées Le Reg Parnell Racing aligne la P126 utilisée par Rodríguez lors de la série Tasmane, reconditionnée en F1 et sur laquelle ont été adaptées des suspensions de P133. Équipée de pneus Goodyear, elle est aux mains de Piers Courage qui, à son volant, avait terminé cinquième du dernier International Trophy. Bernard White avait initialement engagé son ancienne P261 pour David Hobbs mais la voiture n'est pas prête et l'équipe a déclaré forfait.

McLaren M7A "Usine" Les nouvelles McLaren M7A à moteur Ford Cosworth ont effectué des débuts tonitruants, Bruce McLaren ayant mené de bout en bout la Course des Champions, Denny Hulme s'étant imposé le mois suivant à l'International Trophy devant son son coéquipier et patron. Pesant 515 kg à vide, les M7A ont adopté le principe du moteur porteur mais, contrairement aux Lotus 49, la suspension arrière fixée sur la boîte de vitesses (une Hewland FG400) et pas directement sur le bloc V8. Les monoplaces de Hulme et de McLaren sont strictement identiques et chaussées de pneus Goodyear.

McLaren M5A privée Joakim Bonnier a racheté en début d'année la McLaren M5A à moteur V12 BRM. Il a disputé la Course des Champions et l'International Trophy à son volant, mais a dû faire face à des problèmes mécaniques qui n'ont pu être réparés à temps pour l'épreuve espagnole et a déclaré forfait.

Matra MS10 "Usine" L'équipe Matra Internationale, dirigée par Ken Tyrrell, a amené deux exemplaires de la MS10 à moteur V8 Cosworth. Jackie Stewart, qui s'est blessé à l'avant-bras lors des essais du Grand Prix de Madrid deux semaines plus tôt, a été remplacé par Jean-Pierre Beltoise : le pilote français, en contrat avec Matra Sports, ne dispose pas encore de sa MS11 à moteur V12 et a été libéré pour l'occasion. Pesant 560 kg, la MS10 est dotée d'une structure monocoque, avec moteur porteur. Elle a été nettement améliorée depuis sa première sortie à la Course des Champions, les suspensions ayant été totalement revues, avec de nombreux éléments réalisés en titane. Les Matra ont des pneus Dunlop.

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