Rudolf Kastner (connu en hongrois comme Rezső Kasztner et en hébreu comme , [Yisrael] Kastner), né à Kolozsvár (aujourd'hui Cluj) en et mort assassiné le à Tel-Aviv, est un avocat, un journaliste et le dirigeant du Va'adat Ezrah Vehatzalah (Vaada), ou comité d'aide et de secours, pendant l'occupation de la Hongrie par les nazis lors de la Seconde Guerre mondiale.

Après avoir milité dans les rangs des militants sionistes de gauche en Roumanie durant les années 1920 et 1930, il se distingue pendant la Seconde Guerre mondiale en aidant de nombreux Juifs à fuir la Pologne occupée par les Allemands, et aidant les Juifs de Slovaquie à fuir l'extermination. Lorsque la Hongrie est envahie par la Wehrmacht et que débute la Shoah en Hongrie, il est chargé par le comité de négocier avec les dirigeants SS l'autorisation pour de quitter la Hongrie pour la Suisse, en échange d'argent, d'or et de diamants, dans ce qui est appelé le train de Kastner ou le transport Kastner. Il participe aussi au transfert de vers le camp de Strasshof à Strasshof an der Nordbahn, où la plupart échappent à la déportation vers le camp d'Auschwitz.

Après avoir témoigné lors des procès de Nuremberg, il émigre en Israël, où il est pris dans une polémique entre le Mapaï au pouvoir et le Hérout et les sionistes révisionnistes sur le jugement à porter sur le comportement des Juifs de la Diaspora et de Palestine durant la Shoah. Ce débat aboutit à un procès pour délit de presse où il est plaignant, mais ses adversaires retournent le sens du procès en s'appuyant sur ses mensonges et les négociations avec Adolf Eichmann, ce qui débouche sur un verdict qui lui est extrêmement défavorable en 1955, après un an et demi de procès. Deux ans après, il est assassiné par des membres de la milice d'extrême-droite Lehi. Il est finalement réhabilité à titre posthume par la Cour suprême d'Israël en 1958, lors de l'appel du premier procès.

Oskar Schindler le considérait comme « l'homme le plus courageux qu'[il ait] rencontré »Zionism-israel.com et l’historien Yechiam Weitz estime qu’. Il reste une figure controversée en Israël où aucune rue ne porte son nom.

Jeunesse

vignette|gauche|Kolozsvar en 1940. Rezsö Kasztner est né à Kolozsvár (région de Transylvanie, alors en Autriche-Hongrie, aujourd'hui Cluj) en 1906« Bio », Kasztner Memorial, consulté le 17 mars 2024. Il passe toute sa jeunesse en Transylvanie. Après l’éphémère république démocratique hongroise, la ville est rattachée officiellement à la Roumanie la dernière semaine de 1918.

Il commence des études de droit, mais travaille comme journaliste dans un journal quotidien juif hongrois, le Ùj Kelet (Le nouvel Est) de 1925 à 1940YIVO Institute for Jewish Research, « Kasztner, Rezsö », YIVO Encyclopedia of Jews in Eastern Europe, consulté le 28 octobre 2024.), publié de 1920 à 1941. Il en devient rapidement le correspondant politique et parlementaire, ce qui lui permet de bien connaître la classe politique roumaine. Parlant couramment cinq langues, il intervient souvent pour régler les fréquents différends opposant les communautés juives à diverses factions politiques. Il est militant sioniste très tôt, et milite dans le Ichud, parti socialiste et sioniste. En 1934, il épouse Elisabeth Fischer, fille de Josef Fisher, député et président de la communauté juive de ClujUnited States Holocaust Memorial Museum, « Rudolf (Rezsö) Kasztner, Holocaust Encyclopedia, consulté le 15 mars 2024.. Il milite également au sein du Aviva-Barissia, et devient secrétaire du parti national juif, représenté au parlement roumain.

Seconde Guerre mondiale vignette|Joel Brand jeune. Fin 1939, il participe à la création d’un centre d’information pour les réfugiés juifs arrivant d’Allemagne, d’Autriche et de Pologne à Cluj. La Transylvanie est annexée par la Hongrie en par le deuxième arbitrage de Vienne ; Cluj devient Kolozsvar et passe sous domination hongroise. En 1941, le gouvernement hongrois ferme son journal pour ses positions sionistes. Kasztner déménage à Budapest en 1942 pour trouver du travail (ou en 1940 selon la YIVO).

D'origine juive, il est contraint d'abandonner le journalisme après l'application des lois antisémites du régime Miklós Horthy. Il vit ensuite modestement à Budapest, travaillant pour des organismes sionistes tels que le Keren Kayemeth LeIsrael. Il devient président de l’association sioniste hongroise en 1943. Le fait qu'il soit sioniste et socialiste le distingue des notables juifs hongrois, orthodoxes ou libéraux, qui prônaient plutôt l'assimilation et se considéraient comme des « Hongrois juifs », méfiants à l'égard de juifs venus d'ailleurs. Il venait en fait d'un milieu différent de celui des notables de la communauté juive hongroise qui fournirent les rangs des JudenräteMaurice Kriegel, « Jérusalem, années cinquante: le procès de la collaboration juive et l'affaire Kasztner », in Les Grands Procès politiques, dir. Emmanuel Le Roy Ladurie, éd. du Rocher, 2002, 181-193..

Dans la Hongrie d’alors, les Juifs se sentent en sécurité, héritiers d’un siècle de participation à la modernisation du pays, depuis la révolution de 1848, bien que seuls les élites juives y croient à partir de 1918. Ces élites ne s’attachent pas aux persécutions antisémites et restent patriotiques, croyant que rien de ce qui se passait dans le reste de l’Europe ne pourrait se produire en Hongrie. Aussi, les juifs de toutes classes pensaient qu’en Hongrie, ils survivraient à la guerre, même ruinés. Dès lors, les dirigeants de l’importante communauté juive du pays (plus de ) négligèrent d’informer leurs coreligionnaires sur la réalité de la Shoah. Même après l’invasion de la Hongrie par la Wehrmacht, ils crurent que le dictateur Miklos Horthy les protégerait, ce qu’il ne fit pas..

En , Kasztner avertit les Juifs de l’extermination menée sur le front de l'Est par les Einsatzgruppen et cofonde en (ou 1942 selon les sources) le Comité d’assistance, avec Joël Brand, Ottó Komoly (qui le présida, avec Kasztner comme vice-président mais qui en devint de fait le dirigeant), Samuel Springmann (trésorier), deux Juifs orthodoxes sionistes et Ernst Szilagyi, de l'Hachomer Hatzaïr (gauche). Celui-ci, allant à l'encontre des sentiments des notables juifs hongrois, aide les réfugiés polonais et slovaques à traverser la frontière pour s’installer en Hongrie où ils sont discriminés mais pas déportés vers les camps de la mort. Ce comité travaillait en lien avec la Slovaquie et Istanbul. C’est par le biais de ce comité qu’il rencontre Oscar Schindler en quand celui-ci vient en Hongrie informer les membres du comité des atrocités nazies en Pologne.

Fin 1943 et début 1944, le gouvernement hongrois négocie avec les Alliés. En preuve de sa bonne volonté, il aide un groupe de prisonniers de guerre anglais, américains et français, évadés, à passer au Moyen-Orient avec l'aide des partisans yougoslaves. Ayant entendu parler de cette information, R. Kasztner obtient de Ferenc Keresztes-Fischer, ministre de l'Intérieur, qu'un groupe de juifs très vulnérables soient mêlés à ces groupes d'évadésLivia Rothkirchen, « Routes de sauvetage de l’Europe nazie », Le Monde Juif, 1969/1 (), 41-46.. En et , Kasztner participe à des réunions avec les mouvements de jeunesse pour envisager la conduite à tenir en cas d'occupation allemande. Sans qu'il y ait unanimité, des préparatifs ont lieu en vue d'une résistance sur le modèle de l'insurrection du ghetto de Varsovie, dont la collecte d'armes. Certains s'exilent, vers la Roumanie, la Yougoslavie ou la Slovaquie, soit pensant y trouver une situation plus sûre, soit de plus grandes facilités de quitter l'Europe, soit pour résister avec les partisans de TitoRobert Rozett, « La Hongrie et les juifs. De l'âge d'or à la destruction, 1895-1945 », Mass Violence & Résistance,13 juillet 2016..

Le , Josef Winninger, de l’Abwehr de Budapest, avertit Kasztner de l’imminence de l’invasion allemande de la Hongrie. Le 16, l’antenne d’Istanbul du comité télégraphie qu’un navire attend à Constanta les détenteurs d’un visa pour la Palestine« mars 1944 », Kasztner Memorial, consulté le 17 mars 2024.

Négociations pour sauver des Juifs

L’invasion de la Hongrie et les premières négociations : le plan Europa

Le , la Hongrie est envahie par le Reich à cause de son double jeu avec les alliés, le premier ministre Miklós Kállay résistant aux demandes allemandes de livrer les juifs de Hongrie et tentant de négocier une paix séparée avec les Alliés. Très rapidement, le Kommando Eichmann constitue des ghettos pour les juifs et organise leur extermination. Les dirigeants juifs n’ont pour la plupart aucune solution pour préserver leur coreligionnaires, et suivent les conseils des juifs réfugiés de Slovaquie, qui croient avoir interrompu la Shoah en Slovaquie en corrompant Dieter Wisliceny (alors que l’interruption du processus tient aux demandes en ce sens du dictateur Tuka« Le sauvetage du ghetto de Budapest », Le Monde Juif, 1948/1 (), 17-20., évoque toute une série de raisons où la corruption des SS a peu d'importance.). Le jour même, Dieter Wisliceny et Hermann Krumey convoquent les responsables de la communauté juive pour le lendemain, rencontre lors de laquelle ils ordonnent la création d’un Judenrat (nommé Zsidó Tanács) établi dès le lendemain 21. Le jour même, un de ses membres rencontre Wisliceny pour lui demander la libération de son frère ; et dès le 23, le Judenrat/Zsidó Tanács lance son premier appel au calme. C’est à ce moment qu’a lieu la première offre de négociation, faite par Wisliceny, sur la base du plan Europe qui permettait aux juifs de payer pour la non-ghettoïsation, la non-expulsion, l’autorisation de l’émigration et des vies sauvées.

Le , l’US Air Force bombarde Budapest. Des immeubles juifs sont réquisitionnés pour reloger des chrétiens. Le 4, les autorités hongroises commencent à enfermer les Juifs dans des ghettos« avril 1944 », Kasztner Memorial, consulté le 17 mars 2024.

Dès le , Kasztner et Joel Brand rencontrent Dieter Wisliceny, Paul Carl Schmidt, SS, Josef Winninger, de l’Abwehr, et Erich Klausnitzer, de la Gestapo. Du côté allemand, on demande de dollars pour arrêter les déportations, soit les clauses du plan Europa. Rapidement, trois millions de pengös (soit ) sont versés par Kasztner à des proches d’Eichmann, puis le restant pour parvenir à un premier acompte de le 21. Mais le plan Europe est abandonné, malgré les paiements déjà effectués. C’est alors qu’on lui fait la proposition de laisser émigrer 600 juifs qui ont déjà un visa pour la Palestine, plus cent autres, en l’échange de cent mille pengös par personne (environ ).

Négociations pour un train de rescapés et Trucks for blood vignette|Eichmann en 1942. Se fondant sur l’exemple erroné de la Slovaquie, les dirigeants juifs hongrois acceptent de négocier. Pour les SS, il s’agit d’éviter les principales difficultés dans la déportation des juifs de Hongrie et de récupérer la plus grande part possible de leurs richesses. Certains dirigeants juifs en étaient conscients, mais pensaient pouvoir gagner du temps. Kasztner a vu les négociations sur les 600 juifs pourvus d‘un visa comme un test du sérieux des autres propositions des nazis.