Martial (en latin Marcus Valerius Martialis), né vers 40, au mois de mars, et mort vers 104 à Bilbilis, petite ville de Tarraconaise (aujourd'hui province de Saragosse, Espagne), est un poète latin, connu pour ses Épigrammes, dans lesquelles il donne une image éclatante et grouillante de la Rome de la fin du , « un vrai film en technicolor, le meilleur peplum à ce jour » selon Dominique NoguezMartial, Épigrammes, traduites et présentées par Dominique Noguez, Orphée - La Différence, 1989, p. 21..
Martial a souvent été considéré comme obscène par la place importante du sexe dans ses épigrammes et le réalisme de ses expressions obligeant ses traducteurs, jusqu'à une date récente, à des contorsions de langage. « On ne peut guère douter, écrit Pierre Larousse selon une explication toute voltairienne dans son Grand Dictionnaire universel du (1866-1867), que ce ne fût la licence des épigrammes, dont les moines copistes de manuscrit étaient friands, qui leur a valu cette intégrité, tandis que tant de belles œuvres plus chastes ont péri, faute d’être transcrites. »
Biographie Martial naît sous Caligula entre 38 et 41 dans une famille plutôt aisée de Bilbilis, une petite ville de Tarraconaise, au nord de l’Hispanie. Cette famille se nomme Valerii. Hubert Zehnacker et Jean-Claude Fredouille donnent l'année comme incertaine, mais fixent la date du jour au . Mais étant donné la coutume de célébrer son anniversaire aux Kalendes si on est né pendant le mois, on ne peut être certain du jourD. R. Shackleton Bailey, Martial, Epigrams, Cambridge, Mass., 1992, vol. I, , n. 1..
En 64, sous Néron, il arrive à Rome, où il espère faire fortune en tant qu'écrivain. Il cherche l'appui de compatriotes originaires d'Hispanie, Sénèque et son neveu Lucain, mais la découverte de la conspiration de Pison entraîne leur chute, et Martial doit chercher d'autres protecteurs tels que Quintilien, hispanique comme lui, Silius Italicus ou, beaucoup plus tard, Pline le Jeune.
En 80, à l'occasion de l'inauguration de l'Amphithéâtre flavien, il publie le (Livre des spectacles)Ou . qui décrit les spectacles offerts et le dédie à Titus, qui lui accorde en récompense le privilège du ius trium liberorum (certains avantages attribués aux pères de trois enfants, bien qu'il n'en ait aucun), et l'admission dans l'ordre équestre à titre honorifique, c'est-à-dire sans avoir la fortune (cens) requise, ce qui lui confère une certaine notoriété sans toutefois améliorer vraiment sa situation économique.
Ne travaillant pas, sans revenu, comme beaucoup d'hommes libres de Rome, Martial est contraint d'être « client » d'un ou plusieurs « patrons » : c'est-à-dire de venir le saluer le matin en toge, l'accompagner éventuellement dans certaines de ses occupations, en échange de sa protection. Il recherche les faveurs de l'empereur Domitien, qui a succédé à Titus en 81, en le couvrant d'élogesEn particulier dans le livre VIII de ses Épigrammes., mais échoue dans la plupart de ses sollicitationsÉpigrammes, V,19 et VI,10.
Vers 83-85, il publie les et les , étiquettes en vers pleines d'humour censées accompagner les cadeaux échangés aux Saturnales puis, à partir de 85, et au rythme d'à-peu-près un par an, ses douze livres d'épigrammes.
Quoique Martial se présente comme un client pauvre, sa situation n'est pas misérable et il est lui-même patron de clients plus pauvres que lui. Il possède quelques esclaves et s'est endetté pour en acquérirII, 44.. Il dispose de deux propriétés à Rome et à Nomentum dans le Latium et il reçoit des cadeaux de l'affranchi impérial Parthénius. A Rome, Martial habite au troisième étage d'un petit appartement de location dans le quartier du PoirierI,117 près de l'actuel Palais du Quirinal, suffisamment grand pour avoir quelques jeunes esclaves avec lui, dont un secrétaireI,101, II,32, VIII,52 et y recevoir à dînerVIII,67, X,48, XI,52.. Il a des relations avec plusieurs personnages importants, dont Silius Italicus, consul en 68 et poète. L'un d'eux (peut-être Sénèque, qui possède un vignoble important dans la région) lui fait don d'une petite terre à Nomentum en Sabine. En 90, il achète ou loue un rez-de-chaussée avec jardin, toujours sur le QuirinalV,62, VII,92, IX,18..
Martial n'est pas le seul auteur de cette époque à tenter de vivre d'art poétique, ce qui a fait naitre l'idée d'une concurrence avec son contemporain Stace, autre provincial monté à la capitale. Leur activité de poètes professionnels leur fait fréquenter les mêmes milieux et avoir des dédicataires en commun, ils ont parfois traité du même événement. Ils se connaissaient donc probablement, mais aucun ne parle de l'autre dans leurs œuvres, ce qui a fait naitre en 1834 chez Désiré Nisard la thèse d'une inimitié réciproque opposant condamnés à se disputer les grâces d'un tyran (Domitien). Jean Bayet justifie en 1934 cette hostilité par et Hubert Zehnhacker en 1993 reprend sur leur opposition poétique, complétée par . Cette thèse d'une inimité opposant Martial et Stace, maintes fois reprises, n'est qu'une intuition de Nisard et ne repose sur aucune démontration basée sur des preuves tangibles.
En 98, sous Trajan, lassé de Rome, peut-être dans une situation délicate après l'assassinat de Domitien qu'il avait couvert d'éloges, il retourne dans sa ville natale, avec l'aide de Pline le Jeune, qui lui paie le voyagePline, Lettres, III,21., et s'installe dans une maison offerte par une admiratrice, MarcellaÉpigrammes, XII,31.. Il y vécut quatre ou cinq ans, dans le regret de sa vie à Rome, si l'on en croit sa préface au Livre XII de ses Épigrammes.
Sa mort est annoncée dans une lettre d'environ 103 de Pline le JeuneLettres, III,21. : « On m'annonce que Valerius Martialis est mort, et j'en suis peiné. C'était un écrivain doué de talent, d'esprit, de feu et dans les écrits duquel on trouve beaucoup de piquant (sal) et de malice (fel) et une non moins grande sincérité (candor). »
Pline ajoute : « Ses ouvrages seront-ils immortels ? Non, peut-être, mais lui les a écrits dans la pensée qu'ils le seraient. »
Sans doute, mais sans trop d'impatience néanmoins de la part de l'intéressé :
L'œuvre de Martial
vignette|Manuscrit des Épigrammes de Martial conservé à la Bibliothèque Vaticane. Les œuvres de Martial qui nous sont parvenues représentent quinze livres, numérotés de I à XV, soit pour un total de . C'est, quantitativement, l'une des œuvres poétiques les plus importantes de l'Antiquité.
L'ordre des livres dans les éditions modernes (et peut-être dans les éditions antiques) ne respecte pas exactement l'ordre chronologique. Les premiers écrits (Liber spectaculorum, Xenia et Apophoreta) portent respectivement les numéros XV, XIII et XIV. Les livres I à XII correspondent aux livres d’épigrammes édités de au rythme d’environ un par an, chacun d'eux contenant entre 82 et 108 épigrammes de chacune.
Les livres de Martial ont du succès,
mais ne lui rapportent pas grand chose (la notion de droits d'auteur n'existe pas).
Le genre de l'épigramme L'épigramme chez Martial est au départ une petite pièce allant de deux à 51 vers (il utilise principalement le distique élégiaque : hexamètre dactylique suivi d'un pentamètre) faite pour être entendue,
dans une atmosphère joyeuse de banquet par exemple,
d'où l’importance des sonorités (allitération, assonance) et des répétitions de mots (anaphores sous toutes ses formes), ainsi que les fréquentes associations entre épigramme, vins et nourritures.
L'épigramme se caractérise par sa structure en deux parties : l'exposition qui a pour but d'alerter la curiosité de l'auditeur et la pointe qui termine l'épigramme par un jeu de mots, une plaisanterie, de l'ironie, un paradoxe ou une obscénité.
Martial explicite sa conception littéraire de l'épigramme dans des préfaces à ses livres et des épigrammes référencés dans l'ouvrage d'Étienne Wolff. Pour Martial, l'épigramme doit être brève mais très travaillée (ne souffrant pas l'imperfection), enjouée, avoir une fonction « carnavalesque » (ce sont des vers pour Saturnales), se moquer de la décence, en particulier dans le domaine sexuel, être proche de la réalité (elle exclut la référence mythologique) et ne pas avoir de visée moralisatrice. Elle est souvent caricaturale, ne parlant que des vices, des défauts et des crimes, mais la victime n'est pas désignée par son vrai nom, ce qui excite la curiosité et protège le poète des représailles (mais certains doivent se sentir visés). En revanche, Martial prend souvent dans ses apostrophes un tiers à témoin, désigné lui par son vrai nom, censé être à l'opposé de celui dont il se moque et recevant ainsi un hommage indirect.
On comprend que traduire Martial est difficile, respecter le rythme, les calembours, les sonorités de l’original presque impossible, ainsi les rimes internes dans l'épigramme du poète assommantIII, 44 :
Les traductions en vers sont souvent infidèles, celles en prose souvent plates, sans parler du vocabulaire sexuel spécialisé utilisé par Martial, contraignant, jusqu'à une période récente, les traducteurs à des contorsions qui nous amusent aujourd'hui. Ainsi cette traduction du d'Édouard-Thomas SimonParis, F. Guitel, 1819, 3 vol. de l'épigramme VI,26, citée par Étienne Wolff :
Les thèmes des épigrammes vignette|Une des premières éditions imprimées, 1490 (la première date de 1471).
Martial souligne lui-même qu'il n'y a pas de mythologie dans ses vers, que ses personnages sont ses contemporains.
Ses épigrammes, écrites au gré des circonstances, sur ce qu'il voit, entend et éprouve dans sa vie quotidienne, nous donnent des informations précieuses sur la société et les mœurs à Rome à la fin du de notre ère, même s'il est évident (c'est le genre de l’épigramme qui le veut) qu'il force le trait jusqu'à la caricature et ne parle que des défauts et des vices.
Ses personnages – le captateur de testamentI,10, citée plus haut., le poète assommantIII, 44., le mauvais peintreI,102., l'avocat incompétentVI,19., le client épuisé ou le médecin qui tueI,30. – ne sont souvent que des parvenus insolents, des débauchés et des parasites.
Pour Martial, le sexe, l'argent et le pouvoir conditionnent les relations humaines.
Les thèmes des épigrammes sont divers et variés. On peut cependant dégager certains points de focalisation.
Rome Rome est le cadre de référence des Épigrammes, soit globalement désignée par Roma ou , soit évoquée par un détail topographique. Pour ces évocations, Martial est largement cité par Jérôme Carcopino, Léon Homo et Giuseppe Lugli dans leurs ouvrages sur la vie quotidienne ou l'urbanisme de la Ville. Mais, Espagnol déraciné et client par nécessité, à la rue dès le matin, Martial ne s'appartient jamais à lui-même et ne dispose d'aucun espace personnel, pas même dans ses logis successifs.
Martial a arpenté la ville à pied pendant plus de trente ans, en toge tôt le matin pour saluer ses patrons
puis pour les accompagner si besoin au forum ou aux thermes
aussi visiter ses amis : Juvénal, peut-être dans le quartier de Subure, Pline le Jeune demeure en haut de la montée de Subure près de la fontaine où l'on voit Orphée ruisselant d'eauX,20. ou s'occuper avec ses libraires de la vente de ses petits livres avant de retourner le soir
Tous les lieux de Rome apparaissent dans son œuvre, même si, s'adressant à des auditeurs qui les connaissent, ils sont plus évoqués que décrits, souvent par un détail caractéristique : les pavés mal entretenus et glissants et la raideur de la montée de la rue principale de Subure où il faut éviter les longues files de mulets et les marbres traînés à grand renfort de cordes Marie-José Kardos, Topographie de Rome. Les sources littéraires latines, Paris, L'Harmattan, 2000, p. 17..
Martial décrit aussi son propre quartier du Poirier (ad Pirum) près des bains de Stephanus, qui nous seraient autrement inconnus précise Étienne Wolff, et du portique du temple de Quirinus, quartier bruyant de commerçants et d’artisans où il est difficile de dormir.