Le spécisme (par haplologie, du mot latin species, « espèce », et le suffixe -isme) est la considération que l'espèce à laquelle un animal appartient, par exemple l'espèce humaine, est un critère pertinent pour établir les droits qu'on doit lui accorder ou l’égard porté à ses intérêts. Ce concept éthique est surtout utilisé par les tenants de l'antispécisme, dans un contexte lié aux droits des animaux.
Par extension, le spécisme renvoie aussi à l'idée que les humains accorderaient une considération morale plus ou moins importante aux individus des autres espèces animales en fonction de celle-ci : les animaux de compagnie verraient par exemple leurs intérêts davantage pris en compte que les animaux d'élevage, ceux destinés à l'expérimentation ou considérés comme nuisibles.
Le concept de spécisme est élaboré au début des années 1970 par analogie avec les notions de racisme et de sexisme, dans le but de dénoncer une idéologie dominante. De la même manière, la notion de patriarcat a été reprise par le féminisme pour définir ce qui était jugé comme une idéologie omniprésente, invisible et à l'origine d'injustices. Le concept de spécisme est fondamentalement lié à celui d'antispécismeFabien Carrié, « Antispécisme », Encyclopædia Universalis en ligne, consulté le 6 octobre 2015..
Origine du terme Pour Paul Waldau, le spécisme serait un phénomène ancien. Il écrit qu'il est usuellement justifié soit de ne pas prendre en compte, soit de prendre secondairement en compte, les intérêts des autres animaux par le postulat qu'ils existeraient pour notre usage.. Aristote affirma notamment la prééminence de l'espèce humaine au dans son ouvrage Histoire des animaux, dans lequel il établit également une hiérarchie entre les espèces animales. Pour Isocrate, d'après Thierry Gontier, l'animal représente alors le pôle négatif de la dualité humaine, la bestialité étant opposée au logos.Cité dans . De même, toujours selon Gontier, l'orateur romain Cicéron au utilise, dans ses discours, l'animal comme un outil lui permettant de développer une rhétorique qui l'aide à mettre l'homme en valeur. La religion juive puis la religion chrétienne posent aussi la prééminence de l'espèce humaine sur les animaux, créés pour les humains.
C'est récemment que cette hiérarchie est questionnée par certains philosophes. vignette|200px|droite|Richard D. Ryder invente le terme « spécisme » en 1970.
Le terme « spécisme », avec l'idée corrélative qu'il s’agirait d'un préjugé, est apparu en 1970 dans un pamphlet du psychologue Richard D. Ryder intitulé Speciesism. Ryder avait écrit au Daily Telegraph en avril et trois lettres critiquant l'expérimentation animale, fondées sur des incidents qu'il avait observés dans des laboratoires. Il rejoint un groupe d'intellectuels et d'écrivains d'Oxford connu aujourd'hui sous le nom de « groupe d'Oxford », qui mettait en cause le statut et le traitement des animaux. L'une des activités de ce groupe était d'écrire et de distribuer des pamphlets, tel que « Speciesism », dénonçant l'expérimentation animale.
Ryder explique dans son article que :
Il écrit qu'au Royaume-Uni, cinq millions d’animaux sont utilisés chaque année pour l'expérimentation. Pour lui, cette façon de tirer bénéfice, pour notre propre espèce, de mauvais traitements infligés aux animaux relève du spécisme.
Ryder réemploie le terme dans « Expérimentations sur les animaux » dans Animals, Men and Morals (1971), un recueil d’essais sur les droits des animaux édité par trois autres membres du groupe d'Oxford, Stanley, Roslind Godlovitch et John Harris. Il établit alors un parallèle entre spécisme et racisme :
En français, le terme « espécisme » est parfois employé (par l'anthropologue Pascal Picq dans Il était une fois la paléoanthropologie, ou encore, par le philosophe Jean-Yves Goffi dans Le Philosophe et ses animauxVoir sur cahiers-antispecistes.org.).
Diffusion de l'idée vignette|200px|Peter Singer popularisa le concept de spécisme dans Animal Liberation.
L'idée fut popularisée par le philosophe utilitariste australien Peter Singer (qui a connu Ryder à Oxford) dans La Libération animale (1975). Singer explique que le spécisme viole le principe d'égale considération des intérêts, qui découle du principe énoncé par Jeremy Bentham :
Bien qu'il puisse y avoir de nombreuses différences entre les humains et les autres animaux, nous partageons avec eux la capacité de souffrir. Aussi, dans la délibération morale, nous devrions selon Peter Singer accorder le même poids à deux souffrances similaires, quel que soit l'individu qui souffre. Une théorie morale qui conduirait à traiter de façon dissemblable deux cas semblables ne serait à ses yeux pas une théorie morale valable. Singer écrit dans le premier chapitre de La Libération animale :
Le terme fit son entrée dans lOxford English Dictionary en 1985. En 1994, lOxford Dictionary of Philosophy le définit ainsi :
Interprétations du terme
Plusieurs interprétations concurrentes ou complémentaires du spécisme coexistent. Le terme fait son entrée dans le Petit Robert 2017 sous la définition de l’« idéologie qui postule une hiérarchie entre les espèces ».. Cette définition se retrouve (parfois comme la réciproque de ce que serait l’antispécisme) dans plusieurs sources, comme les magazines Slate. ou Marianne.. Pour le philosophe Martin Steffens, le corollaire du spécisme serait « la croyance qu'il existe, à l'intérieur du genre « êtres vivants », des espèces distinctes, voire hiérarchisables ».. La philosophe Chantal Delsol définit enfin l’antispécisme comme ..
Pour certains auteurs, le spécisme concernerait plutôt l'inégalité de prise en compte d'intérêts équivalents des individus (notamment celui de ne pas souffrir), en fonction de l'espèce de ces individus... Prendre en compte l'espèce d'un individu pour savoir comment le traiter ne serait toutefois pas forcément spéciste, si ce traitement résulte des caractéristiques pertinentes de l'espèce pour la détermination des intérêts. C'est pourquoi il est moins grave, écrit Peter Singer, de donner une claque (de même intensité) à un cheval qu'à un bébé humain ; car la peau du cheval est plus épaisse que celle du bébé et sa souffrance effective sera donc moindre.
Plus spécifiquement, alors qu'Oscar Horta. définit le spécisme en tant que discrimination « injustifiée » des intérêts sur la base seule de l’espèce, certains auteurs tels que Cohen, Tom ReganCohen, C., & Regan, T., The animal rights debate. Lanham: Rowman & Littlefield, 2001. et François Jaquet considèrent que le terme de spécisme peut recouvrir la discrimination des individus suivant le critère d'espèce, que cette discrimination soit juste ou injuste.
Alors que la plupart des auteurs précités définissent le spécisme comme une discrimination, certains le définissent aussi comme l'idéologie justifiant cette discriminationD. A. Nibert, Critical Animal and Media Studies: Communication for Nonhuman Animal Advocacy, 2015., le rapprochant de la sorte du racisme, du sexisme et de la notion de carnisme, développée par Melanie Joy.. Le spécisme peut également être compris comme un phénomène systémique à la manière de Sarah Zanaz ; le spécisme transcenderait ainsi l'individu pour trouver sa pérennité dans nos systèmes politiques, économiques, culturels, médiatiques, etc.
Pour sa part, dans son ouvrage Ce ne sont que des animaux. Le spécisme en question, tout en reconnaissant que la notion de spécisme se prête à une définition unitaire (toute forme de discrimination fondée sur le critère de l’espèce), Catherine Kerbrat-Orecchioni constate que le terme « spécisme » désigne à la fois une idéologie (qui postule une hiérarchie entre les espèces, et spécialement la supériorité de l’être humain sur les animaux), et un ensemble de comportements (mauvais traitement, exploitation des animaux), et elle affine son approche en proposant quatre axes, complétant chacun à sa manière la formule « Ce ne sont que des animaux, donc »
ils sont par essence radicalement différents de nous, et inférieurs à nous : spécisme ontologique ;
nous n’avons aucune considération morale à avoir envers eux : spécisme éthique ;
nous n’avons aucune commisération à éprouver envers eux : spécisme affectif ;
nous pouvons en user à notre guise, selon notre bon vouloir et bon plaisir : spécisme pratique, ou en action.
Arguments en faveur du spécisme Les arguments en faveur du spécisme se fondent principalement sur des croyances religieuses, des conceptions philosophiques anthropocentriques et le concept de préférence pour son espèce.
Arguments religieux Certaines traditions religieuses affirment que les animaux ont été créés à l’usage de l’Homme, et qu’à l’inverse les humains sont des créatures spéciales. Par exemple, les religions abrahamiques enseignent que l’Homme a été créé à l’image et à la ressemblance de Dieu, contrairement aux animaux qui ont été créés pour servir l’Homme.
Bien que le bouddhisme reconnaisse aux animaux un statut moral d’êtres sensibles et bien que Bouddha ait prôné le végétarismeDans le Mahâyâna Mahaparinirvana, le Bouddha déclare que : Voir Norm Phelps, 2004., le bouddhisme procède à une hiérarchie des êtres, certains étant plus avancés que d’autres dans le cycle des réincarnationsWaldau, Paul (2001). The Specter of Speciesism: Buddhist and Christian Views of Animals. Oxford University Press, , 23–29.. Les animaux peuvent se réincarner en êtres humains, les humains peuvent être rétrogradés en animaux dans leur prochaine vie s’ils se sont mal comportés, et seuls les humains peuvent atteindre directement l’illumination (les animaux devant d’abord se réincarner en humains).
On retrouve cette conception de progression dans les réincarnations dans l'hindouisme. Certains hindous sont végétariens, avec un profond respect pour les vaches en particulier (représentant la terre/mère, la figure centrale)Waldau, 2001..
Anthropocentrisme Une des défenses philosophiques du spécisme est l’anthropocentrisme. Elle se fonde sur l’idée que seuls les humains possèdent certaines capacités mentales considérées comme supérieures telles la raison, le langage, l’autonomie, l’intelligence, etc. Traditionnellement, depuis Aristote, il s’agit de la raison, de la conscience de soi et de la capacité à agir moralement qui sont considérées comme exclusives à l'espèce humaine.
Le philosophe a écrit que le racisme et le sexisme sont injustes car il n'y a pas de différence pertinente entre les sexes ou entre les races, tandis qu'il existe des différences significatives entre les espèces. Les animaux ne seraient pas des personnes selon la définition que Kant en donneEmmanuel Kant, Anthropologie du point de vue pragmatique I,1 : , par conséquent ils n'ont pas de droitsCohen (2001).. Il estime d'ailleurs que le spécisme est nécessaire pour agir moralement :
Peter Staudenmaier, professeur associé d'histoire à l'université Marquette., a écrit, relevant notamment qu'il n'y avait pas d'animaux capables de revendiquer leurs droits :
Préférence pour le groupe Plusieurs auteurs ont affirmé que les humains ont un devoir de préférence envers leur espèce et que ce devoir fondait le spécisme.