Ferhat Abbas (en kabyle : , en tifinagh : ⴼⵕⵃⴰⵜ ⵄⴱⴱⴰⵙ, en arabe : ) né le à Chahna (commune mixte de Taher, actuelle Oudjana) wilaya de Jijel et mort le à Alger, est un chef nationaliste et homme d'État algérien.
Initialement favorable à l’Algérie française, il change progressivement de position avant de devenir une figure majeure de la cause indépendantiste en Algérie.
Fondateur de l'Union populaire algérienne (UPA), et de l’Union démocratique du manifeste algérien (UDMA)., rallié au Front de libération nationale (FLN) durant la guerre d'Algérie, président du premier gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) de 1958 à 1961, il est élu président de l’Assemblée nationale constituante après l’indépendance mais démissionne rapidement. Opposant au pouvoir, il subit la répression et publie en 1984 L'Indépendance confisquée.
Biographie Enfance et formation Ferhat Abbas est né le à Ouadjana, faisant alors partie de la commune mixte de Taher, dans la wilaya de Jijel. Son père était le caïd Saïd Ben Ahmed Abbas, qui fut commandeur de la légion d'honneur, et sa mère Maga Bint Ali. Sa famille, originaire de Tizi N'Bechar dans le nord-est de Sétif, a dû quitter la région après l'échec de la révolte menée en 1871 par Mohamed El Mokrani. Le grand-père est alors chassé de ses terres par les autorités françaises et reconduit à la condition de fellah. Condamné à être ouvrier agricole, il descend des Hauts-plateaux pour se rendre sur la côte.
Entré à l’école française à dix ans., Ferhat Abbas fait ses études primaires à Jijel et, bon élève, est envoyé à quinze ans avec une bourse pour poursuivre des études secondaires à Philippeville (actuelle Skikda). De 1921 à 1924, il fait son service militaire et, dès cette époque, écrit des articles pour différents journaux sous divers pseudonymes, dont « Kamel Abencérages »« Kamel » en référence au dirigeant turc Mustafa Kemal, et « Abencérages » pour la dynastie maure d’Andalousie durant la Reconquista..
Étudiant en pharmacie à l’université d'Alger de 1924 à 1933, il est un membre actif de l’Amicale des étudiants musulmans d’Afrique du Nord (AEMAN), dont il est vice-président en 1926-1927 et président de 1927 à 1931, date à laquelle il transforme l’amicale en association. Il est également élu vice-président de l’Union nationale des étudiants de France (UNEF) lors du congrès d’Alger en 1930
Lutte contre l’idéologie coloniale À la fin des années 1920, avant de se prendre d'admiration pour Léon Blum, Ferhat Abbas entretient une correspondance avec Charles Maurras. Il espérait que son nationalisme soit ainsi mieux compris par le penseur de l'Action française, qui condamnait la colonisation en vertu de son nationalisme intégral opposé à l'expansionnisme. Il fonde d'ailleurs l'Action algérienne association et journal qui prônent la démocratie dans les instances locales en Algérie.
Dans le cadre de la colonisation de l'Algérie, Ferhat Abbas est d’abord favorable à la politique d’assimilation avec un maintien du statut personnel, il milite activement au Mouvement de la jeunesse algérienne, qui réclame l’égalité des droits dans le cadre de la souveraineté française et développe sa propre pensée.
En 1931, il publie le livre Le Jeune Algérien, regroupant notamment ses articles écrits dans les , et dont la thèse se rapporte à la lutte contre la colonisation, pour assurer l’entente entre les Français et musulmans. Il dénonce notamment . Dans ce livre, il est aussi question d’« algérianité », de convoitise des colons, d’État algérien et d’islam :
Diplômé docteur en pharmacie en 1933, il s’établit à Sétif, où il devient rapidement une importante figure politique en devenant conseiller général en 1934, conseiller municipal en 1935 puis membre des Délégations financières (qui tiennent lieu d’Assemblée algérienne, mais avec des compétences limitées)Kamel Beniaïche, « Ferhat Abbas : L’homme des convictions profondes », El Watan, 24 décembre 2018.. Il adhère à la Fédération des élus musulmans du département de Constantine et devient rédacteur de son organe de presse, l’hebdomadaire L’Entente franco-musulmane (communément appelé « L’Entente ») ; très vite remarqué par son président, le docteur Bendjelloul, qui, en 1937, le promeut rédacteur en chef du journal.
C’est là que, le , il publie un article intitulé « La France, c’est moi », dans lequel il brûle les idoles nationalistes de sa jeunesse et affirme que les destins algériens et français doivent demeurer liés :
Plus radical dans son combat et dans ses revendications, dénonçant notamment le « code de l’indigénat », Mohamed Bendjelloul fonde son propre parti en 1938, l’Union populaire algérienne. L’Entente devient alors un moyen d’expression politique pour Ferhat Abbas ..
Vers la cause nationaliste La période de la Seconde Guerre mondiale joue un rôle important dans l’évolution de Ferhat Abbas, en mettant un terme à ses espoirs d’« égalité dans le cadre d’une souveraineté française », le convainquant que le colonialisme était « une entreprise raciale de domination et d’exploitation » dans laquelle même les élites républicaines françaises les plus éclairées étaient entièrement impliquées ..
Ferhat Abbas est engagé volontaire dans l’armée française en 1939, puis il tente de dialoguer avec le régime de Vichy. Le , il demande, dans une lettre adressée au gouverneur général Jean-Marie Charles Abrial, à faire partie de la commission financière de l'Algérie.
Le , il adresse au maréchal Pétain, chef du régime de Vichy, un rapport intitulé , appelant son attention sur le sort des indigènes musulmans et réclamant prudemment des réformes : Pétain lui répond poliment, mais ne prend aucun engagement.. Après le débarquement allié en Afrique du Nord, Abbas se tourne vers l’amiral Darlan, maintenu au pouvoir par les Alliés, mais ce dernier fait, pour le sort des musulmans comme pour celui des juifs d’Algérie, le choix de l’immobilisme..
Ferhat Abbas publie, le , un manifeste demandant un nouveau statut pour l’Algérie, qui va beaucoup plus loin que ses précédentes requêtes : le « Manifeste du peuple algérien »« 10 février 1943 : Ferhat Abbas réclame une Algérie autonome », Herodote.net. Lire en ligne Le Manifeste du peuple algérien., suivi d’un additif en mai, un « Projet de réformes faisant suite au Manifeste du Peuple algérien » faisant notamment allusion à une « nation algérienne ». Le projet est alors soumis à la Commission des réformes économiques et sociales musulmanes tout juste créée par le gouverneur général Peyrouton. Mais son successeur, le général Georges Catroux, bloque le projet et rejette les initiatives prises par Ferhat Abbas qui est, de septembre à décembre, assigné à résidence à In Salah par le général de Gaulle, chef du Comité français de libération nationale« Abbas, Ferhat (1899-1985) » par Guy Pervillé, in Parcours, L’Algérie, les hommes et l’histoire, recherches pour un dictionnaire biographique de l’Algérie, (novembre-décembre 1987), ..
De Gaulle répond par la suite en partie aux réclamations des musulmans : par l'ordonnance du , il permet l’accession de dizaines de milliers de musulmans à la citoyenneté française, sans pour autant toucher au statut coranique, et constitue des assemblées locales, comptant deux cinquièmes d’élus indigènes. Abbas et ses amis jugent cependant ces concessions insuffisantes. Le , Abbas crée l’association des Amis du manifeste et de la liberté (AML) soutenu par le cheikh Mohamed Bachir El Ibrahimi de l’Association des oulémas et par Messali Hadj du Parti du peuple algérien (PPA). En , il crée l’hebdomadaire Égalité (avec pour sous-titre Égalité des hommes - Égalité des races - Égalité des peuples).. Au lendemain des émeutes de Sétif de , tenu pour responsable avec Mohammed Bachir et Chérif Saâdane, il est arrêté et l’association des AML est dissoute. Libéré en 1946, Ferhat Abbas et son compagnon de cellule Ahmed Chérif Saâdane fondent l’Union démocratique du manifeste algérien (UDMA). Outre Saâdane, il est alors entouré de militants plus jeunes, comme Ahmed Boumendjel, Ahmed Francis ou Kaddour Sator.. En juin, le parti obtient onze des treize sièges du deuxième collège à la seconde Assemblée constituante et Ferhat Abbas est élu député de Sétif.
Combat indépendantiste vignette|Ferhat Abbas, Mohamed Boudiaf, Rabah Bitat, Ahmed Ben Bella et Hocine Aït Ahmed en 1962 à la frontières algéro-marocaine. Après le refus à deux reprises de son projet sur le statut de l’Algérie, il démissionne de l’Assemblée en 1947. Il durcit alors ses positions, l’hebdomadaire l’Égalité devient, en , Égalité - République algérienne puis République algérienne en juin de la même année. Alors qu’il y annonce dès 1953 une rupture imminente et définitiveIl écrit notamment dans La République algérienne, trois semaines avant le déclenchement du novembre 1954 : ., le Front de libération nationale (FLN) lance le les premières actions arméesVoir aussi l'article Déclaration du novembre 1954. et marque le début de la « Révolution algérienne ».
Il rejoint, d’abord secrètement, en le FLN, après plusieurs rencontres avec Abane Ramdane et Amar Ouamrane, puis annonce publiquement son ralliement et la dissolution officielle de l’UDMA lors d’une conférence de presse au Caire le . Dès le , à l’issue du Congrès de la Soummam, il devient membre titulaire du Conseil national de la Révolution algérienne (CNRA), puis entre au Comité de coordination et d'exécution (CCE) en 1957. Ferhat Abbas devient ensuite président du premier gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) à sa création le , puis du second GPRA, élu par le CNRA en . En , considéré comme n’étant pas assez ferme face au gouvernement français, il est écarté du GPRA et remplacé par Benyoucef Benkhedda.
À l’indépendance de l’État algérien, lors de la « Crise de l'été 1962 » Boukhalfa Amazit, La crise de l’été 1962 « La deuxième mort » du congrès de la Soummam, El Watan., opposant le GPRA de Benkhedda et le bureau politique du FLN, Ferhat Abbas rallie le les partisans d'Ahmed Ben Bella, tout en désapprouvant le principe de parti unique retenu par le programme du congrès de Tripoli« Projet de programme », Déclaration du congrès de Tripoli (juin 1962).. Il succède à Abderrahmane Farès, président de l’exécutif provisoire, et devient le président, élu par contre 36 blancs ou nuls, de la première Assemblée nationale constituante (ANC) fixée le (en tant que député FLN de Sétif). Le , il proclame la naissance de la République algérienne démocratique et populaireProclamation de la République algérienne, Journal officiel de la République algérienne démocratique et populaire, , , 26 octobre 1962 ..
Militant démocrate Il quitte ses fonctions le à la suite de son profond désaccord avec la politique de « soviétisation » de l’Algérie par Ahmed Ben Bella, en dénonçant « son aventurisme et son gauchisme effréné »Extrait de L’indépendance confisquée (Éditions Flammarion, 1984) : .. Cette prise de position le fait exclure du FLN et lui vaut d'être emprisonné à Adrar, dans le Sahara, la même année. Il est libéré en mai 1965, à la veille du coup d’État du 19 juin par Houari Boumédiène.